Votre salaire ne progresse toujours pas? Voici pourquoi!

Publié le 08/08/2018 à 06:00

Votre salaire ne progresse toujours pas? Voici pourquoi!

Publié le 08/08/2018 à 06:00

Des franchisés s'engagent à ne jamais débaucher les employés du réseau. Photo: McDonald's

Au Québec, les forces du marché du travail poussent actuellement toutes dans le même sens, à savoir vers une hausse significative des salaires...


Un exemple frappant : la rareté grandissante de la main-d’œuvre disponible, pour une pure raison démographique (c’est bien connu, les baby-boomers s’en vont de plus en plus nombreux à la retraite tandis que les jeunes générations, nettement moins nombreuses, ne suffisent pas à les remplacer, loin de là). C’est ainsi que la population active du Québec est passée de 4,531 millions à 4,507 millions rien qu’entre mars et juin 2018, selon les données de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ).


Un autre exemple lumineux concerne le taux de chômage, qui est tombé en décembre dernier à un creux de quarante ans, à 4,9%. Oui, vous avez bien lu : un creux de quarante ans ! Autrement dit, les employeurs mettent aujourd’hui le grappin sur tout ce qui bouge, ou presque. Il leur faut impérativement embaucher vite fait bien fait, sans quoi il leur faudra se résoudre à diminuer la voilure, et donc courir le risque de se faire dépasser par la concurrence. Et pour ce faire, attirer les nouveaux talents avec des rémunérations alléchantes ainsi que retenir dans leurs rangs leurs meilleurs éléments, toujours à l’aide de salaires bonifiés. Logique.


Bref, tout pousse à une splendide progression des salaires, n’est-ce pas ? Mais voilà, j’ai une petite question insidieuse à vous poser à ce sujet : «Vous, vous avez vu votre salaire faire des petits bons de joie, ces derniers temps ?» Hum, je vois d’ici votre moue discrète…


Comment expliquer un tel mystère ? Eh bien, en vérité, il n’y a là rien de mystérieux. Je m’explique…


Vous ne le saviez peut-être pas, mais nombre de cabinets-conseils avaient annoncé la couleur à la fin de 2017, lors de la parution de leurs prévisions salariales pour 2018. Par exemple, Korn Ferry HayGroup avait indiqué que «seulement 45% des employeurs canadiens offriront des augmentations de salaire à leurs employés en 2018, ce qui représente une baisse considérable par rapport à 2017 (65% des employeurs avaient alors prévu de telles hausses, contre 70% en 2016)». Idem, Normandin Beaudry avait dévoilé que «les prévisions pour les budgets moyens consacrés aux augmentations salariales au Québec sont en baisse par rapport à celles effectuées en 2017, avec un recul de 0,4 point de pourcentage, à 2,4%» et souligné, par la même occasion, que «tant les budgets moyens que les prévisions sont à leur plus bas niveau des cinq dernières années».


En résumé, les employeurs rivalisent de prudence, ils font preuve d’attentisme en matière de politique salariale. Craintifs quant à la tournure que pourrait prendre l’économie du pays, ils se refusent à suivre la logique qui les pousse à revoir les rémunérations à la hausse. Et ce, quitte à se tirer de toute évidence une balle dans le pied, car à ce petit jeu, les talents vont vite finir par aller voir ailleurs si l’herbe est plus verte et plus haute que chez eux…


Ce n’est pas tout ! Le périlleux attentisme des employeurs n’est pas la seule explication à la paralysie actuelle des salaires. Un autre phénomène aussi surprenant qu’inusité entre en jeu : l’impact incidieux de… l’oligopsone.


L’oligopsone ? Pas de panique, je vais vous décrypter tout ça…


Alan Krueger et Orley Ashenfelter sont deux éminents professeurs d’économie de Princeton, aux États-Unis. Ensemble, ils viennent de signer une étude intitulée Theory and evidence on employer collusion in the franchise sector. Une étude détonnante puisqu’elle met au jour ce qu’ils appellent carrément «la collusion salariale qui règne dans le secteur de la franchise» !


Un beau jour, les deux chercheurs sont tombés sur une clause de contrat de franchisé qui les a fait écarquiller des yeux, une clause qu’ils ont dénommée «l’engagement de non-débauchage». De quoi s’agit-il ? C’est assez simple : lorsqu’il signe son contrat de franchisé, le nouveau propriétaire s’engage par cette clause à ne jamais débaucher un employé du réseau, c’est-à-dire à ne pas recruter, ni même démarcher, un employé travaillant ailleurs sous la même bannière. Plus fort encore, il s’engage par la même occasion à ne pas recruter un ancien employé ayant travaillé pour la même bannière dans les six ou neuf mois suivant son départ (histoire, bien entendu, de s’assurer que celui-ci n’a pas démissionné pour se faire recruter dans la foulée par le nouveau franchisé).


Intrigués, ils ont mandaté la firme FRANdata pour savoir si cette clause était courante, ou pas, dans le secteur américain de la franchise. Résultat ? 58% des 500 plus grandes franchises américaines inscrivent cette clause dans leurs contrats de franchise. Et parmi celles-ci figurent de gros employeurs comme A&W, Burger King, Circle K, Domino’s Pizza, Dunkin’ Donuts, H&R Block, Holiday Inn, McDonald’s, Pizza Hut, Quiznos, The UPS Store et Tim Hortons.


Or, cette pratique leur paraît pour le moins discutable, ne serait-ce qu’en raison du fait qu’à leurs yeux elle contrevient à l’Antitrust guidance for human resources professionals édictée en 2016 par la Department of Justice Antitrust Division and Federal Trade Commission. C’est que celle-ci stipule que «les accords entre employeurs pour ne pas recruter certains employés ou pour ne pas entrer en compétition entre eux en terme de rémunération sont illégaux». Ni plus ni moins.


Du coup, l’engagement de non-débauchage revient a priori à empêcher un employé performant de booster son salaire, voire sa carrière, en changeant de franchisé. L’évolution professionnelle de celui-ci en est potentiellement brimée ; et ce, en raison de la «collusion» des employeurs, d’après les deux chercheurs de Princeton.


«Mine de rien, l’engagement de non-débauchage adopté par d’aussi importantes franchises peut avoir un réel impact économique à l’échelle du pays, en affectant notamment le taux de roulement de certains secteurs d’activité ou encore le niveau de compétition salariale de pans entiers du marché du travail, notent MM. Krueger et Ashenfelter dans leur étude. Il peut même expliquer en grande partie l’un des mystères actuels du marché du travail des Etats-Unis : le taux de chômage est au plus bas depuis les seize dernières années et les créations d’emplois n’ont jamais été aussi élevées, et pourtant, les salaires demeurent curieusement léthargiques.»


Et de souligner : «Pour être catégoriques à ce sujet, il faudrait toutefois que des études scientifiques soient menées en ce sens. Par exemple, il conviendrait d’évaluer précisément l’impact de l’engagement de non-débauchage sur la mobilité des employés, ou encore son impact sur la progression des salaires au sein de la franchise. Néanmoins, tout pousse à croire qu’incidences il y a bel et bien…»


Quid du Québec ? «Chez nous, l’engagement de non-débauchage est également monnaie courante chez les franchises, dit Jean H. Gagnon, avocat-conseil, de Fasken. Il vise à assurer une bonne entente entre les franchisés, qui ne vont pas chercher à se chiper les meilleurs employés entre eux, surtout en période de pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Il vise aussi à garantir à celui qui a trouvé un bon employé de le garder assez longtemps pour récolter les fruits de son investissement.»


Et d’ajouter : «L’engagement de non-débauchage fait clairement le jeu de l’employeur, mais pas franchement de l’employé, dit-il. Ce dernier se fait ainsi brider dans ses possibilités de faire évoluer sa carrière au sein de la franchise, ou même d’obtenir de meilleures conditions de travail.»


«Il est important de souligner que cet engagement n’est pas illégal au Québec, indique M. Gagnon. D’autant plus qu’en parallèle des franchises ont adopté des mesures en faveur des employés. Par exemple, chez Jean Coutu, un employé qui doit déménager peut, dans certaines conditions, conserver son emploi au sein de la franchise, chez un franchisé proche de son nouveau domicile ; et ce, même si ça ne fait pas tout à fait l’affaire du franchisé en question».


Bref, il n’y a là rien d’illégal, mais tout de même quelque chose de déloyal envers les employés. Une injustice qui découle, comme je le disais plus haut, du fait que les franchises sont en situation d’oligopsone. C’est-à-dire du fait qu’il y a un nombre restreint d’employeurs (les franchisés) pour un nombre élevé d’employés, lesquels ne sont pas en mesure de contester des clauses jouant en leur défaveur, comme celle de l’engagement de non-débauchage contracté entre les franchisés.


Voilà. Vous venez de saisir deux phénomènes expliquant en grande partie le marasme actuel des salaires. D’une part, l’attentisme des employeurs. D’autre part, la situation d’oligopsone des franchises et – qui sait ? – d’autres types d’employeurs. Autant de freins à l’embellie économique que dénonçait déjà à son époque l’économiste des Lumières Adam Smith, lui qui écrivait en 1776 que «les employeurs s’entendent partout et en tout temps, de manière peut-être tacite, mais certainement uniforme et constante, pour ne pas faire croître les salaires au-delà de leurs niveaux présents».


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Un rendez-vous hebdomadaire dans Les affaires et Lesaffaires.com, dans lequel Olivier Schmouker éclaire l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui, quitte à renverser quelques idées reçues.


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À propos de ce blogue

ESPRESSONOMIE est le blogue économique d'Olivier Schmouker. Sa mission : éclairer l'actualité économique à la lumière des grands penseurs d'hier et d'aujourd'hui. Ce blogue hebdomadaire présente la particularité d'être publié en alternance dans le journal Les affaires (papier/iPad) et sur Lesaffaires.com. Olivier Schmouker est chroniqueur pour Les affaires et conférencier.

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