Souffrez-vous du dilemme du hérisson?

Publié le 11/04/2024 à 07:30

Souffrez-vous du dilemme du hérisson?

Publié le 11/04/2024 à 07:30

Par Olivier Schmouker

C'est que nous avons besoin de la "chaleur" des autres, mais à trop nous rapprocher d'eux, nous risquons de souffrir de leurs "piquants". (Photo: Siem van Woerkom pour Unsplash)

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Q. – «Notre boss parle de notre équipe comme d’une “famille”. Il veut dire par là que nos liens doivent être forts et durables, quasiment à la vie, à la mort. Mais moi, je ne le sens pas du tout! Je ne cherche pas une seconde famille. J’aime bien mes collègues, mais pas à ce point. Il y a des limites. Et justement, comme j’affiche ces limites (ex.: je ne participe pas souvent aux 5@7, préférant passer du temps avec mes jeunes enfants), je me sens un peu écartée du groupe. Et j’en souffre. Comment mettre fin à ce mal-être dans mon quotidien au travail?» – Annabelle

R. – Chère Annabelle, il me semble que vous souffrez de ce qu’on appelle le dilemme du hérisson, qui a été mis au jour par le philosophe allemand Arthur Schopenhauer et popularisé par le psychanalyste autrichien Sigmund Freud. Pour bien saisir de quoi il s’agit, laissez-moi vous résumer le propos de Schopenhauer, publié dans son œuvre intitulée «Parerga et Paralipomena».

À l’origine, Schopenhauer ne parlait pas de hérissons, mais de porcs-épics. Il raconte qu’un beau jour, par un temps glacial, un petit groupe de porcs-épics ont ressenti le besoin de se serrer les uns contre les autres pour se réchauffer. Mais voilà, leurs piquants les blessaient à mesure qu’ils se rapprochaient des autres, si bien qu’il leur fallut plusieurs tentatives pour enfin trouver un juste milieu: une distance suffisante pour à la fois glaner un peu de chaleur des autres et ne pas trop souffrir de leurs piquants.

«Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les êtres humains les uns vers les autres; mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau», note le philosophe. Notre perpétuel défi est donc de trouver la juste distance avec ceux qui nous entourent, dans toutes les sphères de notre quotidien, en particulier au travail. Oui, la juste distance, à savoir celle qui nous permet d’avoir non seulement des liens forts avec eux, car c’est ainsi qu’ils peuvent se révéler fructueux, mais aussi des liens faibles, car c’est ainsi qu’ils peuvent se révéler harmonieux, en ce sens qu’ils n’étouffent pas, ni ne nuisent, à notre personne ou notre personnalité.

On le voit bien, on en vient – une fois de plus – à ce concept de connexité que je chéris tant, qui veut que les êtres humains n’évoluent sainement que s’ils nouent des liens fructueux et harmonieux entre eux.

Ce qu’il en ressort, Annabelle, c’est que vous êtes dans le vrai en cherchant cette juste distance. Vous estimez que l’approche “familiale” de votre boss met à mal votre bulle intérieure, il est donc naturel de vouloir la repousser un tant soit peu. Cela étant, il est tout aussi naturel de vouloir malgré tout maintenir des liens parfois forts avec les membres de votre équipe, car vous avez conscience que c’est là la meilleure façon de vous montrer productive au travail.

Cette situation peut paraître paradoxale. Tout comme les porcs-épics, ou encore les hérissons, nous recherchons une certaine proximité avec nos collègues, car ce contact nous est nécessaire, pour ne pas dire vital. N’oublions jamais, à ce sujet, que nous sommes avant tout des «animaux sociaux», comme le disait le philosophe grec Aristote. Mais paradoxalement, plus nous nous rapprochons, ou plus ceux-ci veulent se rapprocher de nous, plus nous encourons le risque de nous blesser à leurs piquants et d’en souffrir, à l’image de votre boss, Annabelle, qui se montre un peu trop envahissant à votre goût.

Comment trouver la juste distance? Voici ce que répond Schopenhauer: «La juste distance, celle à laquelle la vie en commun devient possible, tient à la politesse et aux belles manières. En Angleterre, on dit à celui qui ne la respecte pas: “Keep your distance!”» Autrement dit, il convient que chacun reconnaisse et accepte l’autre tel qu’il est, sans chercher à le contraindre de quelque manière que ce soit. Et ce, même s’il est convaincu que ce serait pour le plus grand bien du groupe. Car c’est cela, faire preuve de politesse et de belles manières.

L’idée est de non pas chercher à faire entrer tout le monde dans un même moule, mais plutôt d’adapter le moule en question à chacun, et même d’en profiter pour en faire un moule encore plus beau que ce qui était initialement imaginé.

Votre boss se doit donc de changer sa vision de ce qu’est un groupe heureux et efficace au travail, sa vision “familiale” de l’équipe, pour en adopter une autre, qui tient compte de la réalité de son équipe en place. Car c’est vraiment ainsi qu’il parviendra à avoir l’équipe qu’il rêve d’avoir, une équipe véritablement heureuse et efficace. Oui, il doit s’inspirer de la pensée de l’homme de lettres québécois Noël Audet, tirée de son livre «L’Ombre de l’épervier»: «À trop vouloir une chose, on finit par faire arriver son contraire».

Pour ce faire, Annabelle, je vous invite tout bonnement à lui faire lire cette chronique, puis à en discuter avec lui. Cela devrait lui permettre de prendre conscience de l’angle mort dont pâtit son leadership, et d’en tenir compte à l’avenir. Cela devrait lui permettre d’éviter tout risque d’accident, et par la même occasion d’améliorer sensiblement votre quotidien au travail, Annabelle.

 

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