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Trouver des occasions dans la tempête

Stéphane Rolland|Édition de la mi‑avril 2020

L'angoisse monte lorsqu'on se retrouve nez à nez avec l'ours, animal symbolisant le marché baissier. Les ...

L’angoisse monte lorsqu’on se retrouve nez à nez avec l’ours, animal symbolisant le marché baissier. Les investisseurs ayant des liquidités en portefeuille peuvent toutefois trouver du réconfort à l’idée qu’ils pourraient mettre la main sur certaines actions à un meilleur prix. Nous avons interrogé quatre professionnels pour leur demander où ils voyaient des occasions après la chute généralisée des actions.


FRANÇOIS ROCHON
Facebook (FB)
174,28 $ US

La situation de confinement et ses conséquences sur l’économie peuvent sembler inusitées, mais François Rochon, président de Giverny Capital, croit que, comme les précédentes crises, les actions finiront par rebondir à long terme.

«Le marché a peur, car nous nous trouvons en territoire inconnu, admet François Rochon. Bien qu’inédite, cette crise reste similaire aux précédentes en ce sens que nous trouverons des solutions et nous finirons par reprendre la voie du progrès.»

Vendre alors que les titres ont déjà fortement reculé serait une erreur, prévient le gestionnaire de portefeuille. Dans le contexte actuel, il est d’autant plus important de miser sur des entreprises aux bilans solides qui pourront passer au travers de la tempête. «On ne devrait pas y accorder une importance seulement quand ça va mal, mais en tout temps», insiste-t-il.

Les banques américaines

Dans cet ordre d’idées, le bilan des banques américaines est beaucoup plus solide qu’en 2007 et elles sont en meilleures postures pour affronter la récession, estime François Rochon.

Les bénéfices des banques sont relativement corrélés à la santé de l’économie, et les contrecoups de la pandémie les mettront inévitablement sous pression. De plus, la chute des taux d’intérêt pourrait exercer une pression sur les marges, mais le gestionnaire de portefeuille s’attend à ce que les choses reviennent à la normale après une période indéfinie.

Il voit des occasions du côté des titres de J.P. Morgan (JPM, 94,30 $ US) et de Bank of America (BAC, 23,45 $ US), notamment. Les deux titres s’échangent à 9,3 fois et à 8,4 fois leurs bénéfices des 12 mois précédents, selon une recension des prévisions d’analystes effectuées par Refinitiv. «Tenons pour acquis qu’il faudra attendre trois ans pour retrouver la rentabilité de l’an dernier, avance le gestionnaire. Avec un multiple de 11 fois à 12 fois, on peut aller chercher un bon rendement sur une période de trois ans.»

Les annnonceurs de Facebook

Pour sa part, Facebook (FB, 174,28 $ US) perdra inévitablement des revenus publicitaires au moment où les activités de bien des annonceurs sont en suspens. Avec son encaisse de près de 50 milliards de dollars américains (G$ US), l’entreprise, qui possède aussi Instagram, a amplement de réserves pour passer au travers de ce passage à vide, selon lui. Même si elles seront moins monétisées pendant la récession, les activités de Facebook sont résilientes, ajoute le président de Giverny Capital.

 

GUILLAUME MAURICE
Microsoft (MSFT)
165,13 $ US

La chute boursière donne l’occasion de mettre la main sur des titres de haute qualité à plus bas prix, dit Guillaume Maurice, gestionnaire de portefeuille chez Gestion de patrimoine Banque Scotia. En entrevue, il nous donne deux exemples bien différents : une grande société internationale et une entreprise «plus près de la maison».

Le gestionnaire de portefeuille aimait le titre de Microsoft (MSFT, 165,13 $ US) avant que les places boursières soient teintées de rouge. La correction permet à ceux qui sont optimistes quant au potentiel de la société fondée par Bill Gates d’acheter le titre à meilleur prix, selon lui.

Microsoft est sur une lancée depuis quelques années, grâce aux activités de sa filiale dans l’infonuagique, Azure. Le virage des entreprises vers l’infonuagique était déjà une tendance lourde, mais le confinement pour limiter la propagation de la COVID-19 pourrait inciter les entreprises à conserver plus de données dans les nuages, croit Guillaume Maurice.

En entrevue, Cimon Plante, gestionnaire de portefeuille à Financière Banque Nationale, a, lui aussi, déterminé Microsoft comme étant une occasion. Il souligne que l’application de clavardage professionnelle Teams a gagné en popularité en raison de cette vague forcée de télétravail. «Il existe des concurrents, comme Slack, pour le clavardage, ou Zoom, pour la vidéoconférence, mais ça fait beaucoup d’applications à avoir sur un ordinateur, estime-t-il. Teams permet de regrouper plusieurs applications sous un même service et elle est en bonne posture pour se démarquer.»

M. Maurice ajoute que la solidité du bilan de Microsoft est incomparable parmi les grandes sociétés américaines. «Aux États-Unis, seulement deux entreprises ont la cote AAA (la plus élevée décernée par les agences de notation). Ce sont Johnson & Johnson et Microsoft.»

Un fonds immobilier défensif

Le fonds Propriétés de Choix (CHP.UN, 13,67 $) est un bon choix défensif en ces périodes d’incertitude, note Guillaume Maurice. Son principal locataire est Loblaw, dont les activités de pharmacie et d’épicerie demeurent un service essentiel. «C’est une entreprise stable et bien gérée», commente le gestionnaire de portefeuille.

Le gestionnaire aime la prudence avec laquelle le bras immobilier de la famille Weston développe son offre. «Chaque année, elle rénove quatre ou cinq Loblaws et construit des condos ou des espaces à bureau au-dessus. Elle ne va pas trop rapidement et se contente d’un nombre limité de projets.»

La vente des fonds indiciels immobiliers pourrait faire en sorte que le titre se retrouve sous pression temporairement, mais ses caractéristiques défensives en font un bon choix à long terme, juge Guillaume Maurice. Le fonds est beaucoup moins exposé au risque de mauvais payeur que ne peuvent l’être d’autres propriétaires immobiliers dont les locataires sont plus touchés par la fermeture des commerces non essentiels.

 

DANIEL OUELLET
Suncor (SU)
23,42 $

Sans savoir que le coup fatal porté au marché haussier viendrait d’un nouveau virus, Daniel Ouellet, gestionnaire de portefeuille chez Gestion de patrimoine Desjardins, à Rimouski, avait préparé son portefeuille à l’éventuelle récession qu’anticipaient ses modèles.

Ces préparatifs lui ont permis d’avoir des liquidités disponibles qu’il a déployées graduellement en février et en mars. «On cherchait des entreprises de grande qualité à des prix d’aubaine», résume-t-il. «On voulait être sûrs que ces entreprises ont un bilan solide pour passer au travers de cette période à court terme. L’économie devrait repartir et on s’attend à ce que les meilleures sociétés innovent et s’adaptent pour sortir encore plus fortes de la crise.»

À titre d’exemple, les résultats du distributeur alimentaire Sysco (SYY, 47,25 $ US) seront fortement touchés par la période de confinement parce que ses clients dans les écoles, les hôtels et les restaurants ont été contraints de fermer temporairement leurs portes.

Le titre a brusquement chuté, mais Daniel Ouellet pense que le marché concentre trop son attention sur les effets à court terme. «Le marché n’a regardé que ce qui se passera au cours des trois prochains mois. Sysco est une entreprise extrêmement solide. Elle a un bilan solide et a augmenté son dividende depuis plus de 50 ans.»

Le fabricant de pièces d’automobiles Magna (MG, 46,74 $) est un autre exemple d’entreprise au bilan solide, ajoute Daniel Ouellet. «Les ventes d’automobiles ont chuté de manière importante, mais le parc automobile continue de vieillir, explique-t-il. Les ventes qui n’auront pas été faites en 2020 le seront plus tard.» Il ajoute que Magna a plusieurs clients et des installations partout dans le monde, ce qui lui procure une certaine diversification.

À plus long terme, des innovations pourraient venir chambouler le secteur, comme le développement de la voiture autonome ou l’essor de la voiture électrique. Même si la direction ne pense pas que ces nouvelles technologies remplaceront majoritairement les modèles hybrides ou à carburant dans la prochaine décennie, elle a tout de même investi des centaines de millions de dollars en recherche et développement. «C’est une entreprise qui innove», commente-t-il.

L’effondrement du prix du baril du pétrole et des titres pétroliers a également incité le gestionnaire de portefeuille à faire un retour tactique vers un secteur qu’il boudait depuis 2006.

Le cours du baril est sous pression en raison de la forte baisse de la demande provoquée par le confinement et de la guerre de prix que mènent l’Arabie saoudite et la Russie. «L’Arabie saoudite ne veut pas être la seule à baisser sa production. La chute des prix va forcer les producteurs internationaux à réduire leur investissement et leur production. On peut s’attendre à ce que les choses reviennent un peu à la normale par la suite.»

Daniel Ouellet a fait un investissement dans Suncor (SU, 23,42 $), qui représente 5 % du portefeuille d’actions au moment de l’entrevue, à la fin mars. «Je n’aime pas le secteur à long terme, mais à un moment donné, il faut tenir compte de la valorisation, explique-t-il. On a choisi le meilleur joueur du Canada, en ce qui concerne le bilan.»

 

CIMON PLANTE
Disney (DIS)
101,24 $ US

Oui, il y a des occasions dans ce marché baissier, croit Cimon Plante, gestionnaire de portefeuille à Financière Banque Nationale. «Par contre, il faut y aller graduellement ; on va vivre un lot de bonnes et de mauvaises nouvelles [ce qui amènera de la volatilité].»

Disney (DIS, 101,24 $ US) compte parmi ces sociétés de qualité qui connaissent des revers à court terme, selon Cimon Plante. La fermeture des cinémas, des parcs d’attractions et des croisières fera mal à Disney, admet-il. Le bénéfice pourrait reculer d’environ 28 % sur une période de 12 mois, selon lui. «Je pense qu’ils vont récupérer relativement vite, même si la reprise pourrait être un peu plus longue pour le secteur du divertissement.»

L’intérêt du gestionnaire de portefeuille pour l’empire médiatique s’est renouvelé depuis l’acquisition de Fox, annoncée en 2017 et conclue en 2019. «Le catalogue est tout simplement incroyable», commente Cimon Plante, qui donne en exemple les franchises Star Wars, Pixar et Marvel. «Je pense que le secteur de la diffusion en continu va devenir une forme d’oligopole et Disney va sûrement en faire partie.»

Cimon Plante a aussi suggéré Microsoft, mais comme elle a déjà été présentée plus haut, nous avons ajouté ses commentaires à ceux de Guillaume Maurice par souci de concision.

Par ailleurs, Brookfield Asset Management (BAM.A, 47,87 $) est en bonne posture pour continuer de prospérer dans ce contexte économique difficile. «La crise a exercé une pression à la baisse sur les taux. Ça augmente encore plus l’attrait pour les placements alternatifs qui ont des revenus prévisibles», affirme Cimon Plante.

La société a les moyens financiers pour profiter des occasions d’investissement qui se présentent, souligne le gestionnaire de portefeuille, qui qualifie la direction de l’entreprise de «très talentueuse». En 2019 seulement, le conglomérat a investi 30 G $ US. Au 31 décembre, la société avait encore 65 G $ US de capital à sa disposition.

Cimon Plante propose aussi une idée plus audacieuse. Il croit que le titre d’Air Canada (AC, 18,74 $) peut être une occasion à saisir, mais il insiste pour dire que ce pari s’adresse aux investisseurs patients qui ont les nerfs plus solides.

Au 31 décembre, Air Canada pouvait accéder à 7,5 G $ de liquidités sans restriction, dont 5,9 G $ en encaisse. Elle a aussi pris des mesures pour réduire ses coûts pendant la période de confinement. «Air Canada est l’un des transporteurs aériens les mieux positionnés. Elle va passer au travers. Quand les activités vont reprendre, il faut se rappeler qu’il s’agit d’un quasi-monopole [ce qui lui donne une position concurrentielle avantageuse quand les Canadiens recommenceront à voyager].»