Les soucis de littératie ne sont pas voués à être source d'exclusion


Édition du 22 Mai 2024

Les soucis de littératie ne sont pas voués à être source d'exclusion


Édition du 22 Mai 2024

Par Catherine Charron

Lettres en main, un organisme d’alphabétisation populaire qui se spécialise dans l’accompagnement des travailleurs dans Rosemont–La Petite-Patrie. (Photo: courtoisie)

Avant même de penser à former ou à requalifier ses employés, il faut s’assurer qu’ils ont le niveau de littératie adéquat pour comprendre les consignes. Et ça, ce n’est pas gagné d’avance.

En effet, d’après une étude menée en 2022 pour le compte de la Fondation pour l’alphabétisation, 46 % de la population active au Québec n’atteint pas le troisième palier de l’échelle de la littératie, celui à partir duquel un individu parvient à se débrouiller en société de façon optimale.

Lettres en main, un organisme d’alphabétisation populaire qui se spécialise dans l’accompagnement des travailleurs, les voit défiler tous les jours dans ses locaux de Rosemont–La Petite-Patrie.

Âgés en moyenne de 35 à 55 ans, ils sont préposés aux bénéficiaires, s’occupent de l’entretien ménager, travaillent dans les usines, en construction ou dans les entrepôts.

La plupart occupent des postes précaires et usent de débrouillardise et d’ingéniosité pour cacher leur difficulté ou leur incapacité à lire, à écrire ou même à comprendre un tableau de deux variables.

Les stigmas à leur égard persistent, observe Marie Claire Sansregret, animatrice qui travaille en alphabétisation depuis 20 ans : « Beaucoup perdent leur emploi lorsque ça se sait. »

Heureusement, toutes les entreprises ne sont pas dans le même bateau. Slimane Saidj, chef des services à la Fondation d’alphabétisation, reçoit chaque mois des appels d’organisations qui tentent d’épauler leurs employés.

N’empêche, il reste du pain sur la planche pour s’assurer de ne pas laisser sur le banc de touche un pan important de la main-d’œuvre de la province, ne serait-ce que par souci de santé et sécurité au travail.

 

Protéger ses employés

Marie Claire Sansregret ne compte plus les accidents de travail qui lui ont été rapportés, survenus parce que la personne n’avait simplement pas saisi la consigne.

Craignant les représailles ou ne sachant pas quels sont leurs droits, peu osent se tourner vers la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) pour une indemnité, constate-t-elle.

L’organisme public n’avait d’ailleurs pas de chiffre à portée de main pour illustrer cette situation au moment où ces lignes étaient écrites.

D’où l’importance d’avoir une petite idée du niveau de compréhension des membres de son équipe, quitte à demeurer à l’affût afin de repérer qui pourrait avoir besoin d’un peu plus de temps ou d’accompagnement pour bien enregistrer le message.

« Ça peut être cette personne qui revient fréquemment vérifier quel est son horaire de travail », indique Amélie Bouchard, animatrice en alphabétisation populaire et responsable des projets de littératie en santé à La Jarnigoine, un organisme qui œuvre dans Villeray.

Ils apparaissent surtout lors de périodes de transition dans l’entreprise, rapporte Slimane Saidj, quand une nouvelle machine est intégrée ou que des processus changent.

 

Adapter la transmission du message

En attendant l’adoption d’un plan national pour lutter contre l’analphabétisme, comme le demandent depuis plusieurs années Lettres en main et d’autres acteurs du milieu, les entreprises ont plus d’un tour dans leur sac pour épauler leurs travailleurs qui éprouvent de la difficulté à lire ou à écrire.

Faciliter leur alphabétisation en est un. « Lorsqu’on fait des sondages, on constate que de réduire les frais de transport qui y sont associés aiderait grandement », indique Marie Claire Sansregret, dont l’organisme offre ses services gratuitement.

Permettre d’assister sur les heures payées à un atelier d’alphabétisation ou encore organiser des formations adaptées au boulot sont d’autres investissements qui auront des bénéfices autant pour le patron que pour l’employé.

Cette démarche prendra toutefois du temps, prévient Amélie Bouchard. Les attentes doivent donc être réalistes. « Il faut prendre conscience que le niveau de compétence exigée par le monde du travail change plus rapidement que la vitesse à laquelle ces individus peuvent s’alphabétiser », souligne-t-elle.

En attendant, des gestes concrets peuvent être faits pour débroussailler le message. « La littératie, c’est la rencontre entre la capacité de la personne à comprendre l’information et celle de la société à la communiquer », rappelle l’intervenante.

Le recours au langage clair est une façon d’augmenter naturellement la compréhension des employés qui ont de la difficulté à lire ou à écrire. Tout dans la manière de transmettre une information peut la faciliter, de la mise en page au choix des mots. Les phrases concises et actives sont à privilégier, tandis que les concepts abstraits sont à éviter.

« On va encourager les gens à voter, plutôt que de leur dire de participer à la démocratie, illustre Amélie Bouchard. On doit aussi bien cerner son message : trop, c’est comme pas assez. »

L’organisation peut récolter de la rétroaction auprès de l’employé après lui avoir transmis une information, en lui demandant par exemple de répéter en ses mots ce qu’il a compris. « On ne cherche pas à infantiliser la personne, mais plutôt à s’assurer qu’on a bien rempli notre rôle de communicateur », ajoute-t-elle.

La formation en personne et le recours aux pictogrammes, aux codes de couleurs et aux vidéos sont aussi des supports appropriés.

Les dirigeants peuvent établir des partenariats avec des organismes d’alphabétisation pour se familiariser avec cette réalité, ou adapter leur milieu de travail.

Marie Claire Sansregret suggère même d’instaurer dans chaque entreprise un comité de littératie afin de sensibiliser les organisations aux défis rencontrés. Dès le processus d’intégration, il pourrait intervenir auprès des recrues pour les informer des différentes manières de les accommoder pour leur permettre de faire bonne figure.

« Il faut prendre conscience que ces personnes-là sont parmi nous, martèle-t-elle. On va être plus fort collectivement si on se donne ces outils-là. »

 

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