Pénurie de main-d'oeuvre: le paradoxe de l'automatisation

Publié le 23/11/2018 à 09:00

Pénurie de main-d'oeuvre: le paradoxe de l'automatisation

Publié le 23/11/2018 à 09:00

(Photo: 123rf.com)

BLOGUE INVITÉ. Dans son dernier ouvrage 21 leçons pour le 21e siècle, l’historien israélien Yuval Noah Harari fournit des raisons de croire qu’un nombre important d’emplois seront éliminés par l’automatisation, l’apprentissage-machine et l’intelligence artificielle. C’est un discours qu’on entend souvent, et qui peut paraître difficile à croire tant notre réalité n’est pas celle que décrivent des gens «futuristes» comme M. Harari.


En effet, plusieurs pays dont le Canada font aujourd’hui face à une grave pénurie de main-d’œuvre, dans plusieurs catégories d’emplois. Les économistes s’entendent pour dire que cette rareté des travailleurs limitera la croissance de nombreuses entreprises au cours des prochaines années.


Un jeu à somme nulle


Cette pénurie touche particulièrement les secteurs les plus innovants de l’économie. Des entreprises comme Pixomondo, spécialisée en effets visuels, ou la québécoise Coveo, ont annoncé récemment leur intention d’offrir de nouveaux emplois en intelligence artificielle à Montréal, alors que le marché montréalais est saturé dans ce domaine. Comme l’évoque le PDG de Coveo en entrevue à La Presse, ces annonces ne créeront pas de nouveaux emplois; il s’agit d’aller débaucher des cerveaux au sein d’entreprises déjà établies.


Manifestement, l’impact négatif du plein emploi ne s’est pas encore fait sentir à Montréal; le Conference Board annonçait récemment que la métropole québécoise siégeait en tête des villes canadiennes pour la croissance de son économie en 2018.


Avec un taux de postes vacants de 3,9%, le Québec est la province où la problématique de la pénurie de main-d’œuvre est la plus préoccupante, particulièrement dans la mesure où elle touche les plus petites entreprises qui sont de forts moteurs de croissance.


Le piège de la routine


Cette situation milite donc, paradoxalement, en faveur d’un investissement plus important dans les instruments de productivité, au premier rang desquels l’automatisation, l’apprentissage-machine et l’intelligence artificielle. Comme le relate François Normand dans ces pages, plusieurs entreprises québécoises ont emboîté le pas. Le Journal Les Affaires a d’ailleurs dédié un dossier entier à la question en septembre dernier.


L’effervescence du marché de l’emploi fonctionne à deux niveaux : sur le plan microéconomique, il oblige les entreprises individuelles à rivaliser d’inventivité pour automatiser et codifier certaines tâches, en ayant recours à des technologies algorithmiques variées. Mais surtout, du point de vue macroéconomique, il incite un nombre croissant de travailleurs et d’entreprises prestataires à s’intéresser à ce domaine, et ce faisant, à se faire les artisans du remplacement de l’homme par la machine.


En ce sens, le plein emploi d’aujourd’hui pourrait être garant du «non-emploi» de demain. 


Cela n’est pas tout à fait vrai pourtant. Dans un dossier fascinant publié en 2016, The Economist évoque plutôt une forme de «polarisation de l’emploi», marqué par un déclin des emplois requérant des compétences «moyennes» au profit d’emplois soit hautement qualifiés, soit faiblement qualifiés. Aux deux extrêmes du spectre, de nouveaux emplois sont créés. Mais la classe moyenne, elle, pâtira.


On a pendant longtemps cru que les emplois «de la connaissance», ou requérant un niveau élevé d’éducation, étaient les moins à risque d’être perturbés par l’automatisation. C’est là où la transformation technologique actuelle diffère des précédentes: la ligne de démarcation concerne davantage le type de tâches réalisées que le secteur d’activité ou son niveau intellectuel.


La clé de voûte? L’aspect routinier du travail. Selon le dossier de The Economist, moins une tâche est routinière, plus elle risque d’être réalisée par un humain.


Et cela ne dit, justement, rien de la dimension intellectuelle du travail.


Alors que de nombreuses entreprises mettent en place processus, normes et routines pour pallier la pénurie de main-d’oeuvre, elles créent les conditions d’une «routinisation» du travail qui pourrait mener à son anéantissement. La recherche d’un équilibre entre ces deux forces sera l’un des principaux défis des prochaines années, et il se pose le plus crûment dans les villes où la pénurie de main-d’œuvre frappe le plus durement.

À propos de ce blogue

Associé, Groupe SAGE Consulting, Francis Gosselin est docteur en économie et expert en formation exécutive. Il a enseigné et animé des séminaires en Europe, en Amérique du Nord et en Asie. Son sujet : l’économie de l’innovation. Dans ce blogue, il raconte comment les technologies numériques façonnent et transforment nos organisations et leurs dirigeants.

Francis Gosselin