Québec est prêt à sortir son chéquier pour financer les meilleures start-up québécoises


Édition du 05 Décembre 2015

Québec est prêt à sortir son chéquier pour financer les meilleures start-up québécoises


Édition du 05 Décembre 2015

[Photo : Shutterstock]

Le financement record de 80 millions de dollars de la start-up québécoise Lightspeed, dévoilé en septembre, a constitué un tournant au Québec. Alors que les start-up technologiques sont traditionnellement allées aux États-Unis pour obtenir du financement privé de cet ordre, c'est la Caisse de dépôt et placement et Investissement Québec qui ont dirigé le tour de financement. Les Affaires a appris qu'à défaut de l'intervention de ces institutions, Lightspeed aurait déménagé son siège social au sud de la frontière.

«Les dirigeants de Lightspeed nous ont dit que, si la plupart de leurs actionnaires devenaient américains, ils devraient déplacer leur siège social aux États-Unis. C'est là que le déclic s'est fait», relate Pierre Gabriel Côté, pdg d'Investissement Québec.

Le président-fondateur de Lightspeed, Dax Dasilva, n'a pas voulu faire de commentaires à ce sujet, se contentant de réitérer son engagement à maintenir le siège social au Québec.

Or, avant la transaction de 80 M$ codirigée par Investissement Québec et la Caisse de dépôt, c'était Accel Partners qui était le plus important bailleur de fonds de l'entreprise montréalaise. Le fonds californien, qui compte parmi ses bons coups d'avoir investi 12,7 M$ US dans Facebook en 2005, avait injecté 30 M$ US dans Lightspeed en 2012 avec la participation d'iNovia Capital. Accel était donc bien placée pour diriger les tours subséquents de la start-up montréalaise qui, sans l'intervention de Québec, aurait difficilement pu obtenir un financement de 80 M$ de ce côté-ci de la frontière.

«Aux États-Unis, ils investissent beaucoup plus d'argent dans le capital de croissance que nous n'en investissons au Canada. Les fonds américains ont donc tendance à venir ici pour faire les transactions de 25 M$ et plus», explique André Gauthier, associé principal de Tandem Expansion, l'un des rares fonds en capital de risque spécialisés dans le capital de croissance au Canada. Les investissements de la firme oscillent entre 10 et 20 M$, ce qui la place dans une autre ligue qu'Accel, qui peut aussi bien investir 100 000 $ que 100 M$ dans une start-up.

De plus en plus d'investissements directs

C'est ce vide au chapitre du capital de croissance qu'Investissement Québec veut combler en investissant directement dans des start-up technos plutôt que de se limiter à investir dans des fonds. «Depuis deux ou trois ans, on fait de plus en plus d'investissements directs en capital de risque, parce que ça nous permet d'investir dans des entreprises émergentes et que, de plus en plus, les occasions proviennent du numérique et des technologies, dit Pierre Gabriel Côté. Ça vient aussi du constat que si ce n'est pas nous qui le faisons, ce sont des fonds américains qui le feront.»

Dans un contexte où les entreprises technos attendent plus longtemps que jamais avant d'aller en Bourse, les limites de l'écosystème de fonds en capital de risque québécois semblent de plus en plus évidentes. Relativement récent, cet écosystème est pourtant le fruit d'un effort concerté d'Investissement Québec, de la Caisse de dépôt et du Fonds de solidarité FTQ, qui avaient mis sur pied le fonds de fonds Teralys en 2009. L'objectif de Teralys, qui est derrière les fonds en capital de risque québécois les plus en vue, était justement d'éviter d'attribuer trop de capitaux à une étape de développement et pas assez à une autre.

Christian Dubé, vice-président exécutif, Québec, de la Caisse de dépôt, soutient avoir l'intention de continuer à investir en capital de risque en passant par des fonds. Conscient de leurs limites, cependant, il dit s'intéresser à financer directement des start-up québécoises qui sont parvenues à une étape où les fonds locaux ne suffisent plus. «Quand Thomas Birch est entré à la Caisse [à titre de directeur principal des fonds], je lui ai demandé d'aller voir ces entreprises et de regarder si elles avaient besoin de capital pour passer à la prochaine étape», relate Christian Dubé.

Pour la Caisse de dépôt et Investissement Québec, investir dans ces championnes québécoises est un moyen d'éviter de perdre les sièges sociaux des start-up les plus prometteuses parmi celles qu'elles ont financées indirectement. Il s'agit également d'investissements qui, quoique risqués, semblent plus raisonnables depuis l'appel public à l'épargne en mai de Shopify, une société d'Ottawa spécialisée dans le commerce en ligne.

En effet, Shopify a en quelque sorte apporté une validation à l'incursion d'OMERS, le Régime de retraite des employés municipaux de l'Ontario, dans le créneau du capital de risque. Depuis la mise sur pied d'OMERS Ventures en 2011, le géant ontarien a acquis la réputation d'attribuer des valorisations généreuses aux start-up qu'il finance, mais sa stratégie semble s'être avérée payante. Outre Shopify, OMERS Ventures a également réalisé de bons coups en investissant dans la montréalaise PasswordBox, acquise par Intel en 2014, et dans la vancouvéroise Hootsuite, dont la valorisation dépasse aujourd'hui le milliard de dollars.

Les besoins ne sont pas que financiers

L'incursion des investisseurs institutionnels canadiens dans le créneau du capital de risque n'est toutefois pas sans risque. Selon Catherine Beaudry, professeure à l'École Polytechnique, les investissements de Québec en capital de risque n'ont pas toujours été heureux. En effet, lorsqu'elle s'est penchée sur les investissements de Québec en biotechnologie avant l'éclatement de la bulle, en 2000, elle a eu la surprise de constater qu'ils avaient un facteur négatif sur la survie des entreprises de moins de 49 employés.

«L'intuition qu'on avait, c'est que ces institutions n'offraient pas le flair industriel ni le soutien qu'un investisseur privé aurait offert, souligne la spécialiste en commercialisation de l'innovation. J'ose espérer qu'on a appris de nos erreurs et qu'on va chercher cette expertise-là aujourd'hui.»

Concrètement, le risque est que le capital de croissance offert par Québec soit ce qu'on appelle de l'«argent stupide» (dumb money). En effet, au-delà de l'argent, des investisseurs comme Accel apportent aux start-up un accès direct à leurs nombreuses relations dans la Silicon Valley et à leur expertise interne. Malgré tout, Catherine Beaudry voit d'un bon oeil l'intérêt de Québec pour les start-up : «Il faut qu'on développe cette expertise-là au Québec, même si c'est risqué», fait valoir la professeure.

Pierre Gabriel Côté reconnaît qu'Investissement Québec doit encore faire ses preuves comme investisseur direct en capital de risque. Il fait néanmoins valoir que l'incursion d'Investissement Québec dans le secteur ne s'est pas faite sur un coup de tête et que l'institution était déjà exposée à ce secteur en raison de ses investissements dans près de 75 fonds en capital de risque.

«On beaucoup appris de nos 75 gestionnaires de fonds et de leurs équipes, dit M. Côté. On a encore des croûtes à manger pour apprendre le métier de capital-risqueur ; c'est pour ça qu'on a fait des investissements directs avec de plus petits montants au cours des dernières années.» Depuis 2013, Investissement Québec a ainsi fait des investissements directs dans Beyond The Rack, Frank & Oak, Sociable Labs et Coveo.

Pierre Gabriel Côté admet qu'Investissement Québec doit travailler fort pour se démarquer des grands fonds américains, notamment parce que ceux-ci peuvent prendre des décisions d'investissement plus rapidement. Néanmoins, il croit que l'horizon d'investissement à plus long terme de l'institution et sa proximité avec les start-up québécoises jouent en sa faveur. «Je me différencie des investisseurs américains, car mon horizon n'est pas de cinq à sept ans comme un fonds. Oui, j'espère un rendement, mais je suis là pour le long terme, car un des rôles qui me sont impartis, c'est de faire du développement économique.»

Suivez Julien Brault sur Twitter @julienbrault

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