Le pouvoir du charisme

Publié le 03/10/2008 à 21:00

Le pouvoir du charisme

Publié le 03/10/2008 à 21:00

Par lesaffaires.com

Le charisme décuple la force de persuasion, fait avancer les idées et permet de mobiliser les gens. La bonne nouvelle : on peut le développer!


Le cas de Jean-Luc Tremblay

Jean-Luc Tremblay a doublé sa deuxième année, triplé sa septième (première secondaire) et sa dixième (quatrième secondaire). À l'école, ce dernier de classe ne rêvait pas d'être premier, mais avant-dernier ! " Dans les sports, j'étais une vraie poire ", dit l'homme de 60 ans. En deux saisons de baseball, il n'a frappé la balle qu'une fois. Une fausse balle...

" Nul " à l'école, dans les sports et en musique, Jean-Luc Tremblay était pourtant populaire. " J'ai vite compris que pour survivre, pour me faire accepter des copains, je devais développer de bonnes attitudes ", dit-il. Drôle, agréable et organisateur dans l'âme, le jeune Jean-Luc avait des idées. Il a notamment lancé le " cinéma du samedi après-midi " dans le gymnase de son école secondaire.

Près de 45 ans plus tard, Jean-Luc Tremblay, un gestionnaire retraité, parcourt le pays pour faire connaître la performance par le plaisir (la " PPLP "), une philosophie de gestion qu'il a mise au point.

En complet noir, un micro sans fil accroché à l'oreille, le conférencier a l'allure d'un humoriste-vedette quand il monte, en ce jour de novembre, sur une scène de l'Université de Montréal. Son public, les membres de l'Association des cadres et professionnels de l'Université de Montréal, n'est pas gagné d'avance. Pendant deux heures, Jean-Luc Tremblay plaide en faveur de la PPLP, à coups de blagues et de formules-chocs - " Pourquoi travailler dans un endroit incolore, inodore et sans saveur ? " Même les plus sceptiques ne peuvent réprimer un sourire.

Jean-Luc Tremblay a un " je-ne-sais-quoi ". Passionné, sensible - c'est un émotif à la Jacques Demers - et un brin flyé, l'homme dégage des ondes positives. Aucun doute : il a du charisme. Lorsqu'on le lui fait remarquer, son visage s'empourpre. Il se fait humble. Mais, au fond, il est conscient de son magnétisme. Cet ancien directeur du centre hospitalier de Rouyn-Noranda, que l'on surnomme le " Patch Adams de l'administration québécoise ", a prononcé au moins 150 conférences en 2007. Son livre La performance par le plaisir, paru aux Éditions Transcontinental en 2006, est devenu un best-seller.

Le pouvoir du charisme est grand. Cet ascendant naturel galvanise les foules, fait avancer des causes, convainc, suscite l'enthousiasme, mobilise des employés et permet à certaines personnes de se distinguer et de gagner en influence.

Or, le charisme n'est pas réservé exclusivement aux Bill Clinton de ce monde, d'après Farès Chmait, président d'Impact-Pro, une firme qui offre notamment des programmes de formation en leadership. " Tout le monde a un certain potentiel de charisme, soutient ce conférencier, qui donne un atelier sur le développement du charisme au centre de perfectionnement John-Molson de l'Université Concordia. Mais la majorité des gens pensent, au contraire, que l'on naît avec ou sans charisme. "

Au Québec, quand on parle de " charisme ", on pense à René Lévesque. Petit, le crâne dégarni, la voix éraillée, ce politicien n'avait rien du séduisant Humphrey Bogart. Mais tout le monde reconnaissait son franc-parler, son humanisme, son éloquence et la force avec laquelle il défendait ses convictions. À côté de lui, Stephen Harper et Stéphane Dion sont de pâles figures politiques qui se déclinent dans différents tons de beige ou de gris, disent les spécialistes en image (voir l'encadré " Les politiciens en panne de charisme ").

Il est difficile de définir le charisme en raison de son côté insaisissable. En grec, ce mot signifie " don accordé par les dieux à certains mortels ". " Pour certains auteurs, comme le sociologue Max Weber, il s'agit d'une qualité innée et rare, indique Stéphane Delisle, agent de recherche à la Chaire de recherche La Capitale en leadership dans le secteur public de l'École nationale d'administration publique, à Québec. Mais des psychologues spécialisés en leadership y voient une constellation d'attributs personnels ", poursuit-il.

Empathie, capacité à transmettre ses émotions et à communiquer, présence d'esprit, con-fiance en soi, vision, éloquence, leadership, scepticisme sain, intégrité, force de caractère... Le charisme dépasse la simple séduction. Les traits de personnalité associés varient selon les spécialistes consultés.

" Le charisme n'est pas une qualité en soi, précise Bernard Dagenais, professeur au Département d'information et de communication de l'Université Laval. Il est l'effet produit par une personne sur une autre, sur un groupe ou sur une société. Un flux d'énergie passe entre eux. " Le charisme ne peut exister que si certains, et pas nécessairement tout le monde, nous en attribuent.

L'exemple de Kent Nagano

Les Montréalais, eux, ont adopté Kent Na-gano, chef de l'Orchestre symphonique de Montréal (OSM). Ils ont été charmés par son talent, sa simplicité, sa volonté de parler français et de partager sa passion de la musique classique avec le plus grand nombre. Sans oublier son allure de vedette, ses longs cheveux noirs et son visage photogénique...

Kent Nagano produit son effet partout où il passe. " Lorsqu'il s'est rendu dans les coulisses du Centre Bell pour rencontrer Céline Dion avant le spectacle pour le centenaire de l'hôpital Sainte-Justine, l'été dernier, tout le monde s'est tu ", raconte Madeleine Careau, chef de la direction de l'OSM. Le chef est aussi apprécié des musiciens.

C'est en bonne partie grâce à l'aura de Kent Nagano que l'OSM a reconquis son public, après la grève des musiciens qui a duré de mai à octobre 2005. Le nombre d'abon-nements, l'assistance et les revenus de commandites ont augmenté respectivement de 7,7 %, 15 % et 16 % entre la saison 2004-2005 (Jacques Lacombe était alors premier chef invité, en remplacement de Charles Dutoit, et Kent Nagano, directeur musical désigné) et la saison 2006-2007 (Kent Nagano était alors chef d'orchestre).

Dans la métropole, Kent Nagano est devenu une figure emblématique. " Les Montréalais en avaient peut-être besoin, ajoute Madeleine Careau. Kent Nagano correspond parfaitement au visage de la métropole : il est Nord-Américain, il a 56 ans, il est fils d'immigrants japonais et il possède une vaste culture européenne. "

Branchés sur leur société, les leaders charismatiques " réussissent à cristalliser les valeurs de leur temps, souligne Gary Arpin, conseiller en formation médias au cabinet de relations publiques National et ancien journaliste. Ils sont à l'écoute des gens qui les entourent. "

C'est là la clé du charisme. " Quand on parle avec une personne charismatique, on a l'impression qu'elle nous comprend ", ajoute François Leduc, psychologue industriel et associé chez Leduc Godin et associés, cabinet conseil en coaching d'affaires.

Isabelle Adjahi, 37 ans, n'a pas le charisme d'un Nagano, mais elle en a certainement une bonne dose. Notre entrevue a duré près d'une heure, mais je n'ai pas vu le temps filer. Chaleureuse, spontanée et simple, elle est foncièrement sympathique. On a le goût de devenir son amie !

Un foulard coloré noué autour du cou, les cheveux en chignon, cette grande femme noire ne manque pas de bagout. " J'ai de la facilité à tisser des liens avec les gens ", reconnaît cette directrice senior, relations avec les investisseurs et communications chez Axcan Pharma, une société pharmaceutique établie à Mont-Saint-Hilaire et récemment acquise par un fonds d'investissement privé américain.

Ce que confirme Frank Verwiel, président et chef de la direction de l'entreprise : " Isabelle a créé des contacts avec des analystes financiers américains, dit-il. Son réseau est vaste. " En 2007, IR Magazine lui a décerné le titre de " Meilleur responsable des relations avec les investisseurs pour une capitalisation boursière de moins d'un milliard de dollars " du Canada. Née de parents béninois, cette Française d'origine était secrétaire au Département des relations avec les investisseurs lorsqu'elle a débuté chez Axcan Pharma, en 1998. Audacieuse et déterminée, elle a gravi les échelons. Elle est maintenant citée en exemple dans la communauté noire du Québec.

" Une de mes forces, c'est d'être capable d'adapter mon discours en fonction de mes interlocuteurs ", dit Isabelle Adjahi, pleine d'assurance. Et d'oser prendre des risques. " Rien n'est irréversible, dans la vie, dit cette mère de jumelles de trois ans. Si cela ne fonctionne pas, on fait marche arrière. Ce n'est pas grave. "

Pour avoir du charisme, il est essentiel d'avoir confiance en soi. Dans son atelier, Farès Chmait tente d'ail-leurs d'amener ses étudiants, des gestionnaires, à améliorer leur perception d'eux-mêmes. " Les échecs ne sont pas des échecs, dit-il. Ce sont des expériences dont on peut apprendre. " Changer notre vision des choses influence notre attitude et notre gestuelle, qui ont un impact sur notre charisme.

" Les gens charismatiques sont positifs et très expressifs ", dit Frank J. Bernieri, professeur et directeur du Départementdepsychologiede l'Université de l'État de l'Oregon. Dans ses études, il a même constaté que ces personnes tendent à synchroniser naturellement leurs gestes, leur posture et leurs mouvements avec ceux de leur interlocuteur (par exemple, croiser la jambe simultanément ou au même rythme). Un peu comme un danseur qui s'adapte au tempo de sa partenaire !

Développer cette habileté est difficile, voire impossible, selon Frank J. Bernieri. Mais on peut améliorer d'autres qualités associées au charisme, comme l'empathie.

" Devenir charismatique est un travail de longue haleine, croit Jean-Luc Tremblay, que nous avons rencontré dans un restaurant lors de son passage à Montréal. Il faut d'abord avoir des valeurs, des croyances ou un idéal à partager. "

Le charisme en période de crise

Dès son arrivée au centre hospitalier de Rouyn-Noranda, en 2002, Jean-Luc Tremblay a cherché à implanter la PPLP. L'établissement croulait alors sous les problèmes : déficit de trois millions de dollars, roulement de personnel effarant, pénurie de médecins, climat de travail malsain...

" Jean-Luc Tremblay a pris la peine d'aller chaque jour dans les différents départements pour jaser avec les employés [souvent avec une boîte de beignes ou de muffins !], dit Sylvain St-Pierre, chef de l'équipe d'entretien, qui siège au conseil d'administration de l'hôpital. Il avait le sens de l'humour. Les gens aimaient ça. "

Le directeur général a rapidement ciblé Sylvain St-Pierre pour l'épauler. " Ce préposé avait un charisme fou, dit Jean-Luc Tremblay. Les gens le suivaient. " Sylvain St-Pierre a accepté de devenir président du club social et de former divers comités d'activités, comme celui de l'humour. La direction lui a fourni un budget annuel d'environ 15 000 dollars, soit les revenus des machines distributrices de l'hôpital. " Faire appel à lui a été mon meilleur coup ! " dit Jean-Luc Tremblay. Deux ans plus tard, on avait épongé le déficit, et le climat de travail était moins lourd.

Le contexte a aidé Jean-Luc Tremblay. Les périodes de crise comme celle qu'a traversée le centre hospitalier de Rouyn-Noranda, ou de grands changements dans une société, une entreprise ou un regroupement, favorisent l'émergence de personnalités charismatiques, selon Stéphane Delisle. " Ces gens sont souvent vus comme des "sauveurs", des missionnaires ou des visionnaires qui trouveront la solution au problème ", précise-t-il. Avec les risques de dérive que cela comporte...

Après la Première Guerre mondiale, les Allemands ont vécu plusieurs années d'instabilité politique et ont été plongés dans une grave crise économique. Hitler les a séduits. " Aujourd'hui, personne ne comprend comment les Allemands ont pu écouter pendant des heures, à la radio, ses logorrhées verbales ", dit Christian Desîlets, professeur de publicité au Département d'information et de communication de l'Université Laval.

Depuis la Deuxième Guerre mondiale (qui a fait 60 millions de morts, dont plus de six millions de Juifs), plusieurs se méfient des leaders charismatiques. " Le charisme permet d'avoir un ascendant sur les autres, dit Édith Luc, psychologue organisationnelle et coach en gestion. Pourquoi voudrait-on d'une personne qui nous "ensorcelle" ? On veut être libre, autonome, et exercer son esprit critique. " Elle préfère parler de lea-dership plutôt que de charisme, même si elle convient qu'un bon leader doit, entre autres, être empathique et bon communicateur, des attributs qui sont aussi liés au charisme.

Il faut s'éloigner des leaders qui sont des héros, poursuit Édith Luc. " Plus les gens s'imaginent que les leaders sont exceptionnels, moins ils font preuve de leadership [dans leur sphère d'activité] ", explique l'auteure du livre Le leadership partagé (Les Presses de l'Université de Montréal, 2004).

Jean-Luc Tremblay, lui, dit qu'il est un homme ordinaire. " Si j'ai réussi dans la vie, ce n'est pas parce que je suis brillant, mais parce que je suis persévérant ", dit-il. Reste que lorsqu'il parle de sa cause, le bonheur au travail, il emploie des mots qui viennent du fond du coeur. Et c'est peut-être pour cette raison qu'il touche tant son auditoire. " Un employé m'a déjà écrit qu'il avait démissionné après avoir entendu ma conférence... "

Cet article a été publié dans la revue Affaires Plus en février 2008.

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