La force de l'intuition

Publié le 01/03/2009 à 00:00

La force de l'intuition

Publié le 01/03/2009 à 00:00

Notre instinct peut être d'une redoutable efficacité. Voici pourquoi il vaut la peine d'aiguiser son sixième sens.

Quand il a pris la direction de Restaurants Pacini, au début des années 2000, Pierre Marc Tremblay a dû affronter un problème de taille : le taux de roulement des employés s'élevait alors à plus de 146 %. Incapable de les retenir, l'entreprise perdait une énergie considérable à renouveler son personnel. Pierre Marc Tremblay et son équipe ont alors mis en place une nouvelle politique de gestion des ressources humaines axée sur la reconnaissance de l'ancienneté et les récompenses. Résultat ? Le taux de roulement se limite désormais à 40 % , et les restaurants Pacini ont plus que jamais le vent dans les voiles, au point d'avoir récolté plusieurs prix d'affaires prestigieux.

Aussi propriétaire des restaurants végétariens Le Commensal depuis 2006, Pierre Marc Tremblay possède une feuille de route impeccable. On imagine un leader pragmatique et rationnel, un homme à l'esprit cartésien qui aime les plans austères et rigoureux. Erreur. Sa vraie force réside ailleurs. " Derrière la plupart des décisions que je prends, il y a une bonne part d'intuition, une bonne part d'instinct ", confie-t-il.

De plus en plus d'entrepreneurs ont recours à leur intuition quand vient le moment de prendre de petites ou de grandes décisions. Et ils ne s'en cachent plus. Dans un milieu où le rationnel et les chiffres priment, ils osent utiliser la force de leur instinct, même si ce concept aux allures vaguement mystiques ne fait pas l'unanimité et fait même parfois sourire. Plutôt que de peser le pour et le contre d'une décision pendant des heures, d'avoir recours à des études et de consulter leurs pairs, ils prennent des décisions spontanément, en se fiant à leur expérience et à leur jugement. " Tout le monde le fait, à divers degrés. Souvent, les cadres doivent prendre des décisions si rapidement que, de toute façon, ils n'ont pas d'autre choix ", souligne Laurent Lapierre, professeur à HEC Montréal (voir l'encadré). L'intuition sert dès l'embauche d'une ressource, car c'est son instinct qu'un employeur suit pour trancher entre deux candidats aux CV remarquables.

Le sixième sens

Pour Pierre Marc Tremblay, l'intuition en affaires consiste surtout à savoir écouter. " La plupart de mes employés appartiennent à la génération Y. Pour eux, la qualité de vie revêt une importance capitale. En les écoutant, je les ai compris et j'ai adapté ma politique de gestion des ressources humaines en conséquence. " De la même manière, il a senti que ses jeunes employés avaient une conscience environnementale aiguë. C'est pourquoi il a établi de concert avec eux un système de recyclage des bouteilles d'eau dans ses succursales. C'est l'intuition qui le guide aussi, quand vient le moment d'embaucher des collaborateurs, ajoute cet homme d'affaires pas comme les autres qui s'offre régulièrement des périodes de silence et de méditation.

Propriétaire de l'agence de relations publiques montréalaise PGPR, Paule Genest s'en remet de plus en plus à " sa petite voix intérieure " dans ses décisions d'affaires, et elle s'en félicite. " J'ai suivi les conseils d'un coach professionnel, et j'ai décidé de lâcher prise et de mieux accueillir mes intuitions. J'ai choisi de me faire confiance. Si une occasion d'affaires en apparence fort intéressante se présente et que je ne la "sens pas", je refuse de m'engager. Cette voix intérieure ne me trompe jamais ", dit-elle.

Il lui est arrivé récemment de refuser un mandat alléchant, sans pour autant avoir de motifs rationnels à fournir à son éventuel partenaire. " J'ai expliqué à ce client potentiel que je ne voyais pas comment la relation que nous établirions pourrait nous être mutuellement profitable. Il a compris ", dit-elle. À l'inverse, elle se lance parfois dans des aventures professionnelles sans raison précise, parce qu'elle écoute son sixième sens. " J'étais sur le point d'abandonner les relations publiques quand une occasion s'est présentée. J'ai quitté l'Outaouais et j'ai ouvert mon bureau à Montréal. C'était risqué. Mais je savais que cela fonctionnerait. J'ai suivi mon intuition. "

Coach d'affaires réputée et conférencière recherchée, Michèle Cyr conseille et accompagne des leaders de diverses entreprises. Elle a aussi signé récemment un ouvrage sur la force de l'intuition intitulé La petite voix (Éditions Transcontinental). " Au fil de mes expériences, j'ai découvert que nous sommes tous équipés de cet outil extraordinaire qu'est l'intuition. J'avais toujours pensé que c'était au mieux pour les artistes ", dit cette comptable agréée de formation.

L'intuition, selon elle, c'est ce sixième sens, ce " radar intérieur qui peut nous guider vers la bonne action à entreprendre et nous aider à voir ce qui est juste et approprié pour nous ".

Femme à l'esprit cartésien, elle avait été habituée à penser rationnellement. Jusqu'au jour où elle est devenue éditrice de magazines. " L'hémisphère gauche de mon cerveau, cette partie analytique et logique, était très développé. Cependant, en travaillant dans l'édition de magazines, j'ai fait la connaissance de gens qui mettaient davantage à profit l'hémisphère droit du leur, le siège de la partie créatrice et intuitive. Il y a alors eu un déclic ", raconte-t-elle.

Le journaliste et conférencier canadien Malcolm Gladwell, que son ouvrage The Tipping Point (Le point de bascule) a rendu célèbre, a lui aussi beaucoup contribué à faire avancer la notion d'intuition en publiant en 2005 Blink, un essai traduit sous le titre La force de l'intuition (Éditions Transcontinental). Pour cet auteur souvent qualifié de gourou, les décisions pertinentes reposent sur un équilibre entre la pensée délibérée et la pensée instinctive. Dans son livre, il soutient que l'intuition fournit une clé essentielle pour évaluer avec justesse une situation. Elle est parfois meilleure conseillère que de longues études ou de longues interrogations, qui ont parfois pour effet de perturber le jugement plutôt que de l'éclairer, dit-il.

L'intuition, explique Malcolm Gladwell, serait une sorte de " clairvoyance instantanée ". Il n'y a rien de magique ou d'ésotérique dans ce concept. Une connexion se fait en une fraction de secondes, résultat d'expériences, de rencontres et de lectures accumulées au fil des ans.

Des leaders visionnaires

La psychologue industrielle Julie Bourbonnais travaille avec des dirigeants de grandes entreprises afin, notamment, de les aider à devenir des leaders plus innovateurs et plus visionnaires. " Ce que j'observe, c'est que les leaders les plus visionnaires et les plus créatifs utilisent tous l'ensemble de leurs sens. " C'est ce qui leur permet d'être plus intuitifs. À l'inverse, les leaders moins imaginatifs, les technocrates, n'ont pas cette faculté qui permet d'intégrer plusieurs aspects de la réalité. Ils ignorent leur intuition.

Quand on lui demande de nommer " le " leader visionnaire et innovateur, Julie Bourbonnais répond spontanément : " Charles-Mathieu Brunelle ".

Nommé en août dernier au poste de directeur de Muséums nature de Montréal, la société qui regroupe le Biodôme, l'Insectarium, le Jardin botanique et le Planératium, Charles-Mathieu Brunelle a fondé avec trois partenaires la Cité des arts du cirque (maintenant la Tohu), en 1999. " Il fallait le faire ! Bâtir un pareil complexe sur un ancien site d'enfouissement et sur l'ancienne carrière Miron, en plein coeur du quartier Saint-Michel, demandait beaucoup d'au-dace ", ajoute Julie Bourbonnais.

Charles-Mathieu Brunelle et les autres visionnaires qui l'accompagnaient dans cette aventure voulaient que la Tohu fasse de Montréal la capitale internationale des arts du cirque et contribue à réhabiliter le Complexe environnemental de Saint-Michel et à revitaliser le quartier Saint-Michel. Quand il a quitté son poste, l'automne dernier, il a pu dire : " Mission accomplie ! "

Président de la Fondation Mathieu-Ricard (un moine bouddhiste français auteur de plusieurs ouvrages et mondialement connu), Charles-Mathieu Brunelle appartient à cette nouvelle race de gestionnaires qui mettent leur intuition à profit et qui revendiquent une certaine spiritualité. Levé dès 5 h 30, il s'adonne à une séance de méditation, tous les matins. " Ensuite, la pensée s'organise mieux, tout au long de la journée. "

La Tohu connaît un succès inespéré et est reconnue sur la scène internationale. Certains se sont donc étonnés de voir Charles-Mathieu Brunelle en quitter la direction. Le principal intéressé reconnaît qu'il a vécu un deuil. " Les deuils les plus durs sont ceux que l'on s'inflige. Je sentais tout de même une sorte d'appel. Il ne faut pas que notre besoin de sécurité nous empêche de saisir des occasions. La peur est souvent notre pire ennemie ", dit-il.

Charles-Mathieu Brunelle avait l'intuition qu'il devait bouger. " C'est souvent l'intuition qui, en bout de piste, nous guide dans ces moments-là ", reconnaît-il. À Muséums nature de Montréal, les défis ne manqueront pas. Il veillera notamment à la création du nouveau Planétarium de Montréal, dont l'ouverture est prévue pour 2010, et tentera de faire prendre aux musées de la nature montréalais " un virage vers l'action environnementale " en s'inspirant de son expérience à la Tohu.

Adepte de méditation lui aussi, Rémi Tremblay a occupé de hautes fonctions chez Adecco Québec, puis chez Adecco Canada pendant 20 ans. Il a eu jusqu'à 11 000 personnes sous ses ordres. Au moment d'atteindre son Everest professionnel, il a plutôt traversé une grande période de remise en question. Il avait l'impression de passer à côté de sa vie. Il se consacre désormais au mieux-être des leaders qui, comme lui, souffrent des modèles traditionnels et du manque de sens de leur existence.

Rémi Tremblay a créé une entreprise, Esse Leadership, qui offre des services visant à faire en sorte que les dirigeants d'entreprise accèdent à cette paix intérieure qu'ils n'ont pas. Il met sur pied des groupes de discussion, organise des conférences et des séances de réflexion, explore l'art, la science et la spiritualité. L'an dernier, il a organisé un voyage au Népal, au monastère de Mathieu Ricard. Il projette d'emmener sous peu des leaders rencontrer Nelson Mandela, en Afrique du Sud.

Il croit dur comme fer à l'importance de l'intuition en affaires. Il met toutefois en garde les dirigeants pressés contre certains raccourcis. " On entend souvent des leaders dire qu'ils ont agi selon leur intuition. Or, dans 90 % des cas, il s'agit de fausses intuitions. Pour qu'il y ait une véritable intuition, il faut que l'intellect et l'ego s'apaisent. Cela doit venir de l'essence de l'être. L'intuition s'impose naturellement : on ne peut la provoquer artificiellement. "

Il ne faut pas confondre intuition et pensée magique, souligne la relationniste Paule Genest. " Il faut d'abord faire tout le travail pragmatique et rationnel qui précède une prise de décision. Ensuite, on peut se mettre à l'écoute de sa petite voix intérieure. Et il faut ensuite avoir le courage de "sauter en parachute", c'est-à-dire de suivre cette petite voix. "

L'intuition se développe, rappelle Michèle Cyr. Mais pour que cela se produise, il faut y croire. " Il faut d'abord être présent à soi-même, jouir d'un grand calme intérieur, ne pas être amoindri sur le plan émotionnel ", explique-t-elle. De nombreux exercices peuvent nous aider à nous brancher sur notre " GPS " intérieur.

Il ne faut pas sous-estimer l'importance de l'intuition en affaires, insiste Charles-Mathieu Brunelle. " Le plus grand intuitif que j'aie connu a pour nom Guy Laliberté. C'est en écoutant son instinct qu'il a fondé le Cirque du Soleil... "

Bouder son intuition peut coûter cher, prévient Michèle Cyr, anecdote à l'appui. " Un jour, j'assistais à une réunion. Mon équipe me présente un projet. Je suis mal à l'aise. Quelque chose ne va pas. J'exprime mon sentiment à mes collaborateurs. Ils me demandent ce qui ne va pas. Je leur réponds : "Je sais que quelque chose ne va pas. Je ne peux pas dire précisément ce que c'est, mais il y a un pépin, j'en suis certaine". Comme je n'ai pas d'argument logique pour soutenir cette impression, nous allons de l'avant avec le projet. Deux mois plus tard, nous échouons lamentablement. Alors, je me dis : "J'aurais dû m'écouter !" "

DES LEADERS INTUITIFS

Kent Nagano

Courtisé par les grands orchestres du monde, Kent Nagano a choisi Montréal parce qu'il avait eu un coup de coeur pour l'OSM quand il avait été invité à le diriger pour la première fois, en 2003. Il a alors " senti " qu'il pourrait entraîner l'Orchestre vers les plus hauts sommets. C'est cette intuition qui, ultimement, a pesé dans la balance en faveur de Montréal.

Guy Laliberté

Cet ancien cracheur de feu n'a pas de formation de gestionnaire, mais il a tout de même bâti le Cirque du Soleil, une multinationale du spectacle. L'exemple parfait du leader intuitif. Il écoute son instinct, mais s'entoure de gestionnaires rigoureux et pragmatiques.

Michel Ostiguy

Le grand patron de l'agence de publicité Bos se fie à son instinct depuis 20 ans et tout lui réussit. On doit à Bos le célèbre " Ah ! ha ! " de Familiprix, les publicités des restaurants St-Hubert et la campagne publicitaire de Honda. Michel Ostiguy et ses associés ont recruté l'humoriste Martin Matte il y a huit ans, bien avant qu'il ne devienne la vedette qu'il est aujourd'hui. Voilà ce qui s'appelle avoir de l'intuition.

Michèle Cyr

Coach d'affaires accréditée par l'International Coaching Federation, Michèle Cyr a oeuvré dans le monde de l'édition, de l'aéronautique et de l'industrie brassicole. Auteure du best-seller Que la force d'attraction soit avec toi, elle a publié récemment La petite voix - Comment aiguiser mon intuition et m'en servir tous les jours pour mieux vivre (Éditions Transcontinental), un ouvrage dans lequel elle propose une démarche simple pour accéder à ce radar intérieur qu'est l'intuition.

Robert Dutton

Le président et chef de la direction de Rona ne cache pas sa constante " quête de sens ", qui s'exprime notamment dans sa pratique religieuse. Il est le premier nom cité par des experts quand on leur demande de nommer des dirigeants d'entreprise qui ont recours à leur intuition.

" TOUS LES LEADERS SONT INTUITIFS "

" Tous les leaders et tous les cadres utilisent en partie leur intuition, leur instinct, rappelle Laurent Lapierre, professeur à HEC Montréal et titulaire de la Chaire de leadership Pierre-Péladeau. Ce n'est évidemment pas ce qu'ils ont appris à l'université. On leur enseigne plutôt à être rationnel et à multiplier les études ", poursuit-il. Or, de plus en plus, les leaders adoptent une approche holistique qui cumule le rationnel et l'intuitif.

Dans son essai Voyage au centre des organisations, le professeur Henry Mintzberg, de l'Université McGill, montre qu'une majorité de cadres, soit plus de 70 %, en particulier dans les PME, recourent à leur intuition dans la prise de décision. Le professeur Mintzberg détruit le mythe selon lequel le manager est un planificateur réfléchi. Confronté au rythme infernal du quotidien, le gestionnaire consacre davantage de temps à l'action qu'à la réflexion.

LA " PETITE VOIX " DE MICHÈLE CYR

Comment définissez-vous l'intuition ?

C'est une sagesse intérieure, un sens inné, un sixième sens qui vous dicte ce qui est approprié pour vous en toute circonstance. Imaginez que vous avez à l'intérieur de vous un GPS dont la fonction est de vous soutenir dans toutes vos décisions.

A-t-on des preuves scientifiques du fonctionnement de l'intuition ?

Ce concept fait l'objet de recherches scientifiques. Des experts des neurosciences se penchent sur le sujet. Mais le fonctionnement précis de l'intuition reste un mystère. Pour ma part, j'y crois, quelles que soient les preuves scientifiques.

Les gens d'affaires que vous conseillez sont-ils réceptifs quand on leur parle d'intuition ?

De plus en plus ! Vous seriez étonné. Des dirigeants d'entreprise qui figurent parmi mes clients se montrent très intéressés. Certains sont réfractaires, compte tenu de leur formation très cartésienne. La plupart s'y intéressent.

Comment se mettre à l'écoute de son intuition ?

Mon livre donne plusieurs conseils à ce sujet. Je dirais qu'il faut d'abord apprendre à reconnaître les quatre types d'intuitions. Celles-ci peuvent être sensorielles, directes, visuelles ou auditives. Quand on fait cette distinction, on peut découvrir plus facilement le mode de perception qui nous sera le plus accessible.

Quelles sont les conditions idéales pour entendre cette " petite voix " intérieure ?

Il faut y croire. Il faut aussi être présent à soi-même, être calme intérieurement et être ouvert à l'imprévu. Il faut aussi avoir le courage d'agir en fonction de ce que nous dicte cette " petite voix ".

Quel est l'avantage, pour un gestionnaire, d'utiliser son intuition ?

Sans aucun doute, cela lui permet d'être plus créatif, d'être visionnaire, d'aller au bout de son potentiel et de prendre de meilleures décisions.

aplus@transcontinental.ca

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