Gerald Schwartz : Le magicien de Bay Street

Publié le 28/10/2008 à 18:06

Gerald Schwartz : Le magicien de Bay Street

Publié le 28/10/2008 à 18:06

Par lesaffaires.com

Avec Onex, Gerald Schwartz a créé un des plus puissants holdings canadiens, même si Air Canada lui a échappé.


En affaires comme dans la vie, Gerald Schwartz est doué pour repérer les as. La preuve ? Au beau milieu d'une interview jusque-là sérieuse, le président et chef de la direction d'Onex se lève et va chercher un jeu de cartes qu'il présente au journaliste après lui avoir remis les quatre as. Il lui demande de les disperser dans le paquet et mélange ensuite les cartes vigoureusement... puis retrouve les quatre as du premier coup !

Adroit, oui, mais aussi déterminé. La magie, comme le sens des affaires, ça se travaille. " Pour son 60e anniversaire, je lui ai offert quelques leçons avec un magicien de réputation mondiale, confie sa femme, Heather Reisman, présidente et chef de la direction de la chaîne de librairies Indigo. Mais il tenait à s'améliorer encore et il s'est offert lui-même une soixantaine de cours supplémentaires. C'est tout à fait lui. Gerry ne se contentera jamais d'être dans la moyenne. Il est toujours en train d'apprendre, et quand il décide d'entreprendre quelque chose, il y va à fond. "

Des tours de magie, il en a réalisé plusieurs au cours de sa carrière qui a commencé il y a quarante ans. Gerald Schwartz - Gerry pour les intimes - est un des personnages phare du monde des affaires canadien.

Son nom est indissociable du holding Onex, qu'il a fondé en 1983 et qui trône aujourd'hui au 15e rang des plus grandes entreprises canadiennes avec un actif de 26,2 milliards de dollars et des revenus de 23,4 milliards en 2007. Heather Reisman et lui forment un des couples les plus influents, et certainement des plus en vue de la scène canadienne. Et pourtant, Gerald Schwartz conserve - cultive ? - une allure étonnamment décontractée qui est devenue sa marque de commerce. " Mais ne vous y trompez pas ", précise Peter Godsoe, l'ancien président de la Banque Scotia qui siège aujourd'hui au conseil d'Onex. " Vous avez là un homme qui n'a pas peur de foncer et de décider même s'il brise les moules, un peu comme les Rogers, Marcoux ou Pattison. "

C'est d'abord sa double personnalité qui l'a défini au fil du temps. Gerald Schwartz est un financier qui pense et qui agit comme un entrepreneur. Une de ses plus grandes réussites, l'achat, le développement puis la revente de SkyChefs, le montre bien. À la fin des années 1990, SkyChefs était devenu le plus grand service de restauration aérienne du monde. Mais il a fallu remodeler l'entreprise. À l'époque, Gerald Schwartz avait nommé un Américain, Jack Kay, pour en prendre la direction. Celui-ci travaillait dans le milieu de l'hôtellerie aux États-Unis quand il a accepté de diriger SkyChefs pour Onex. C'était en 1992. Le traiteur aérien appartenait auparavant à American Airlines, qui ne savait plus quoi en faire.

" Nous avons d'abord dû consolider l'entreprise, affligée de bien des maux, en commençant par une faible productivité ", raconte-t-il. Donc, réduire les coûts d'exploitation. Puis est venu le moment de la contre-offensive. " Les temps étaient durs pour les transporteurs aériens. L'occasion était belle d'acheter d'autres fournisseurs. Nous avons emprunté 600 millions et réalisé de grosses acquisitions, et nous avons finalement triplé de taille. "

C'est à cette époque que Jack Kay est allé réclamer quatre millions de dollars pour les cuisines qu'il fallait moderniser. Un financier traditionnel aurait pu décider de liquider l'affaire en empochant déjà un solide rendement sur le placement initial. " Mais Gerry ne voulait pas vendre. Nous avons même ouvert une nouvelle division de mets préparés pour les consommateurs ", poursuit Jack Kay.

Onex a pris le temps de faire croître l'entreprise parce que les perspectives étaient bonnes. Mieux encore : on n'a pas hésité à investir. Lorsque Jack Kay s'est présenté devant le conseil avec son plan, on lui a répondu : " Oui, et si on vous accorde plus d'argent, pouvez-vous faire mieux et plus vite ? "

Une rare déconfiture : Air Canada

Au Québec, Gerald Schwartz a cependant connu un échec cuisant : sa tentative avortée d'acheter Air Canada, en 1999, pour le fusionner avec Canadian Airlines.

À l'époque, les deux transporteurs se portaient encore relativement bien. Gerald Schwartz était déjà actionnaire de Canadian Airlines et il voyait grand. Un juge de la Cour supérieure du Québec allait faire dérailler son plan, le déclarant illégal en vertu d'une clause qui interdisait à tout actionnaire de posséder plus de 10 % des titres d'Air Canada. La présence en coulisses d'American Airlines, son partenaire éventuel, avait également soulevé des inquiétudes.

Quand on lui demande si le souvenir est encore amer, Gerald Schwartz prend de longues secondes avant de répondre, avec un soupir : " Je regrette que nous n'ayons pas réussi. Air Canada aurait pu éviter la faillite, et nous aurions créé un véritable champion canadien, puissant et rentable. Dommage. "

Il s'est bien repris par la suite en se tournant vers les antipodes : en 2006, Onex a acheté 12,5 % du transporteur australien Qantas. L'an dernier, le holding s'est enrichi de cinq entreprises de bonne taille, acquérant notamment Hawker Beechcraft, en aéronautique, Allison Transmission, en mécanique automobile, et la canadienne Husky Injection Molding, en plasturgie. Même si tous ces achats ont coûté près de 12 milliards de dollars, Onex ne s'est pas ruinée. Les sociétés bien capitalisées, dont le crédit est intact, peuvent faire de bonnes affaires en cette ère où beaucoup d'entreprises sont disponibles à prix d'aubaine. Et Onex vient aussi de se lancer dans un secteur prometteur des États-Unis : les soins de santé.

Le marché boursier commence à se montrer favorable : le titre est en remontée depuis le printemps. Il était temps. Au cours des 12 derniers mois, il a tout de même été malmené, perdant près de 10 % de sa valeur, alors que la Bourse de Toronto progressait de 5 % durant cette même période... grâce, il faut bien le préciser, à la formidable performance du secteur des ressources naturelles.

Un des principaux actifs d'Onex, le fabricant de pièces électroniques Celestica, prend d'ailleurs du mieux. Créée par IBM, Celestica a été rachetée en 1996 par Onex, qui contrôle aujourd'hui 80 % de ses actions avec droit de vote. Mais l'entreprise accumule les pertes depuis le tournant du siècle, et ses déboires ont fini par plomber les résultats de la maison mère. L'année 2008 se présente mieux et permet d'entrevoir un retour à la profitabilité.

La filière Winnipeg

Gerald Schwartz est né à Winnipeg le 24 novembre 1941. Winnipeg ? L'air des " Jours de plaine ", de Daniel Lavoie, nous vient à l'esprit mais aussi Neil Young, les Guess Who, puis la Great Life, Wawanesa, Manitoba Telecom... et les Asper.

Izzy Asper était le patriarche de la famille qui gère depuis 30 ans l'entreprise de médias devenue CanWest Global, et a aussi servi de mentor au jeune Gerald, au moment où celui-ci venait de terminer ses études de droit à l'Université du Manitoba, en 1966, après avoir décroché un premier diplôme en commerce.

Les deux hommes allaient se retrouver une dizaine d'années plus tard pour lancer CanWest Capital, la première appellation de CanWest. Gerald Schwartz a ensuite suivi sa propre voie et fondé Onex en 1983. Tous deux sont restés liés, même s'ils n'avaient pas le même tempérament. Le président d'Onex est plus impétueux. " J'aime planter des pommiers, les regarder pousser et manger ensuite des pommes ; Gerry préfère planter des pommiers, les vendre, et ensuite en chercher d'autres ", déclarait Izzy Asper au magazine Canadian Business, en 2003, quelques mois avant sa mort.

Dès le départ, le président fondateur d'Onex avait défini sa stratégie : il allait trouver des entreprises mal gérées et sous-évaluées, les acheter à bon prix, les redresseretlesrevendre, puis recommencer.

Il a ainsi aligné de bonnes prises au fil des ans : entre autres Purolator, Beatrice Foods, puis les cinémas Loew's, ClientLogic et SkyChefs. Mais il a aussi échoué à quelques reprises, et pas seulement avec Air Canada : John Labatt, qui était en difficulté, lui a aussi filé entre les doigts.

L'élément humain

Onex célèbre cette année son premier quart de siècle. Quand on demande à Gerald Schwartz de quelle affaire il est le plus satisfait, il répond sans hésiter : " SkyChefs. Nous avons élevé un modeste fournisseur de repas pour avions jusqu'au premier rang mondial, dit-il. Lorsque nous l'avons vendu, le chiffre d'affaires de l'entreprise s'élevait à deux milliards et demi de dollars et nous détenions le tiers du marché international. "

Et quand l'aventure a pris fin en 2000, lorsque l'autre actionnaire de SkyChefs, Lufthansa, a proposé de tout racheter, les actionnaires n'étaient pas les seuls à avoir le sourire : plus de 400 gestionnaires de SkyChefs dans le monde ont reçu chacun au moins un million de dollars en prime ! " Gerald tient compte de l'élément humain, dit Jack Kay. Pour lui, il importe de construire sur la confiance et le respect. Au cours des 19 années pendantlesquellesnousavonstravaillé ensemble, nous ne nous sommes jamais disputés. "

Confiance et loyauté

Une telle attitude a de quoi garantir à jamais la reconnaissance de ces gestionnaires, si jamais leur chemin croise de nouveau celui de Gerald Schwartz. C'est d'ailleurs une des remarques qui revient régulièrement dans les commentaires : il sait cultiver la confiance et la loyauté.

En l'an 2000, pas un seul des 12 dirigeants qui travaillaient pour la société depuis sa création ne l'avait quittée ! Depuis, deux d'entre eux ont pris leur retraite. Les autres sont toujours là. La collégialité fait partie du style de management de Gerald Schwartz, tout comme l'absence de hiérarchie. " Décontracté, oui, mais attention : il peut être un négociateur dur ", dit un de ses proches, Jonathan Deitcher, un conseiller réputé en placement chez RBC Dominion à Montréal. Leur collaboration remonte à 1984, quand Gerald Schwartz a fait appel à ses services pour la première levée de capital qui allait lancer Onex. Ils sont depuis devenus amis, partageant, par exemple, la même passion pour la voile. " Sur l'eau, Gerald sait à la fois avoir l'esprit ailleurs tout en restant vigilant. Il peut réagir dès que c'est nécessaire. En affaires, c'est la même chose, il ne donne pas l'impression de bûcher. Mais si vous voulez une bonne comparaison, c'est un véritable Michael Jordan ! "

Autrement dit, le fondateur d'Onex évolue avec aisance sur son court à lui, celui des affaires. " Et il ne se prend pas pour un autre, dit-il. Quand on lui demande quelle est sa plus grande qualité, il répond qu'il est un vendeur hors pair ! J'en ajouterais bien d'autres :

il peut être à la fois charmant et déterminé, capable d'une très grande concentration sans être dévoré par le stress. C'est un gars cool qui n'est jamais arrogant, peut-être parce qu'il se souvient de ses origines. "

Élevé dans l'antichambre du socialisme

Son père était vendeur de pièces d'auto-mobiles à Winnipeg. " J'ai été élevé dans un environnement plutôt socialiste ", confie Gerald Schwartz. C'était l'époque de la montée du CCF, qui allait devenir le Nouveau Parti démocratique. Le président milliardaire d'Onex ne renie pas son passé, loin de là, même si ses bureaux donnent maintenant sur Bay Street, à Toronto, au coeur du capitalisme canadien.

Il penche maintenant vers le Parti libéral fédéral, dont il est un supporter - et un financier - de longue date, même s'il dit bien aimerStephenHarper," décidéàfaire échec au terrorisme, et qui ne cache pas son soutien à Israël. Ce pays n'est pas parfait, sans doute, mais il demeure le seul havre de démocratie dans une mer de despotes ".

Le vieux fond socialiste remonte à la surface quand il parle avec chaleur du régime de soins de santé canadien, " le meilleur du monde, même s'il a besoin d'ajustements, dit-il. Oui, les périodes d'attente peuvent être longues, c'est un problème difficile à résoudre, mais c'est un faible prix à payer pour que tous les gens aient accès à des soins ". Et tant qu'à y être, il y va de cette suggestion qui finira bien par faire du chemin : " Pourquoi les gens qui en ont vraiment les moyens ne pourraient-ils payer un léger supplément ? On trouverait là de nouveaux fonds pour soulager les pressions sur le système. "

Le Power Couple du Canada

Gerald Schwartz peut aussi compter sur une associée de taille : sa femme, Heather Reisman, grande patronne d'Indigo. Le groupe compte aujourd'hui plus de 250 li-brairies Indigo, Chapters et Coles. Gerald Schwartz fait d'ailleurs partie du conseil d'administration.

Lui qui aime lire ne doit pas payer très cher ses livres, non ? " Je paie le prix affiché, moins le rabais que donne la carte IRewards offerte à tous les consommateurs. "

" C'est vrai, dit Heather Reisman, originaire de Mont-Royal. Il ne s'octroie pas de passe-droits. " Sa plus grande force ? " Un jugement sûr, et la capacité de faire confiance aux autres. L'intensité, aussi. Lorsqu'on a l'air calme, les autres pensent qu'on manque d'intensité. Disons qu'il est tranquillement intense. "

L'histoire de leur rencontre montre que Gerald Schwartz sait s'organiser pour arriver à ses fins. À l'époque, fin des années 1970, il est venu à Montréal pour examiner une possible transaction impliquant une filiale de la SAQ. Un de ses vis-à-vis est une jeune consultante qui travaille avec Claude Frenette, de Intergroup. Assez rapidement, il se rend compte que l'affaire manque d'intérêt, mais la consultante, elle... Il laisse les pourparlers se prolonger, ce qui lui permet de revenir régulièrement à Montréal. La transaction ne s'est pas concrétisée, mais il a gagné sur le point le plus important : Heather Reisman est devenue sa conjointe !

Pour la suite

Gerald Schwartz a aujourd'hui 66 ans. En forme, actif, mince mais tout de même sexagénaire... N'allez pas lui parler de retraite. Ces temps-ci, il convoite certaines entreprises temporairement fragiles dans l'industrie du jeu aux États-Unis, comme Tropicana. Onex sait appliquer le dicton qui suggère de transformer un problème en occasion. " Tant que je serai en bonne santé et que je pourrai continuer à travailler, dit-il, pourquoi arrêter ? "

" Pour le reste, ne vous inquiétez pas, dit Peter Godsoe. Onex est trop bien gérée pour que l'éventuelle succession n'ait pas été envisagée. On n'y pense pas pour l'instant : Gerald Schwartz est fondamentalement jeune. "

Cet article a été publié dans la revue Commerce en juillet 2008.


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