D'abord motiver les gens

Publié le 18/02/2010 à 16:24

D'abord motiver les gens

Publié le 18/02/2010 à 16:24

Par lesaffaires.com

La suite de l'entrevue avec Bernard Lemaire dans le cadre de notre série la mémoire des leaders 1/5.


Les Affaires - Parlez-nous de votre tempérament. Vous avez été le président. C'est beau la participation, mais il faut que les gens suivent. Étiez-vous autoritaire ?

Bernard Lemaire - Pas du tout ! Très rarement, je disais " Vous allez faire ça ". Vous pouvez quand-même vous faire comprendre, expliquer pourquoi il est nécessaire d'agir de telle façon. Pour moi, c'est l'approche qui est importante. Si vous insultez la personne d'entrée de jeu, elle se sent méprisée et elle ne vous écoutera pas.

L.A. - Est-il arrivé des moments clé dans Cascades, où vous avez dû dire aux gens " C'est moi le leader, je sais où il faut aller ".

B.L. - Mes plus gros problèmes, c'était mes deux frères ! Je voulais leur raconter mes affaires, mais ils ne voulaient pas tout le temps. Je leur disais, par exemple, " Il faut se diversifier ". Oui, il m'est arrivé de me tromper. Parfois ils ont eu raison de m'arrêter, d'autres fois on aurait dû y aller. Mais j'étais capable de motiver les gens, capable d'aller en chercher un ou deux, puis nous foncions et nous avancions. Par contre, nous décidions en famille des aspects financiers de nos projets. Je me suis plié à la négociation parce que je n'ai pas toujours raison. Je ne suis pas parfait ! Nous parlons bien fort ensemble, les frères, les gens pensent des fois que nous sommes en train de nous chicaner. Mais après cela, on oublie. Nous sommes toujours restés ensemble. Pendant quelques années, nous avons eu une entente entre actionnaires, puis elle est arrivée à échéance et nous ne l'avons jamais renouvelée. Si nous n'étions pas contents, nous n'avions qu'à partir avec notre part d'actions et les vendre, mais nous nous sommes toujours entendus.

L.A. - Je me rappelle être allé vous voir une fois à Kingsey Falls, pour une entrevue avec vos deux frères. Nous visitions l'usine et il y avait un problème avec une machine. Un contremaître était venu vous parler et on sentait que vous aimiez cela.

B.L. - Je l'ai toujours dit, " S'il n'y a pas de problème, je ne suis pas bien. " J'aime régler des problèmes. Prendre une entreprise pour la remettre sur pied, j'adore cela ! J'aimais mettre mes mains dans la pâte, dans le temps, quand j'étais capable, mais aujourd'hui, je ne le fais plus... Quand tu emploies 12 000 personnes, tu es mieux de te demander qui ferait bien le travail.

Un leadership qui dépasse les frontières de cascades

L.A. - Parlons d'autres domaines, extérieurs à Cascades : je pense, entre autres, au mandat que le gouvernement du Québec vous a donné pour réduire la paperasse qui paralyse les entreprises. Pourquoi est-ce à vous qu'on a fait appel ?

B.L. - Cascades est devenue une grande entreprise avec le temps. Mais quand je vois tout ce qu'il faut faire pour lancer une entreprise aujourd'hui, le pauvre petit entrepreneur est débordé. À l'époque, il fallait 14 ou 17 permis pour démarrer. Ça n'avait pas de bon sens, je me suis dit : " Ils vont tuer les entreprises, il n'y aura plus de nouveaux entrepreneurs ! " Pour partir une entreprise, un gars va voir sa famille pour qu'elle lui prête 20 000 $... mais il aura tout dépensé pour des permis avant même de commencer. J'encouragerais quasiment un petit entrepreneur à se lancer en lui disant " pars, puis le gouvernement courra après toi, parce que si tu attends d'avoir tous tes permis, tu attendras tellement longtemps, ce sera fini avant même que tu puisses commencer. C'est peut-être un peu mieux aujourd'hui. J'ai essayé, cela a aidé. Et nous avons besoin de l'entrepreneuriat. Ce sont les PME qui créent les emplois. C'est pour cela que je me suis essayé à leur dire : " Donnez donc une chance à ceux qui veulent devenir entrepreneurs. " Cascades, dans ce temps-là, avant qu'on centralise tout, c'était de petites compagnies séparées. Nous savions ce que c'était, des PME.

L.A. - Cascades emploie maintenant 12 000 personnes... Vient un moment où il faut déléguer, où on ne peut plus tout faire tout seul. Comment vous êtes-vous résolus à passer la bâton à un autre ?

B.L. - Vous avez choisi votre équipe. Vous savez ce qu'elle sera capable de faire. Elle viendra vous chercher parfois, mais elle apprendra à se débrouiller. Elle deviendra peut-être meilleure que vous. Il faut aussi être patient. Mais la patience a ses limites. J'ai toujours dit : la première erreur, cela passe, la deuxième, oups, faites attention, mais à la troisième, ta job n'est plus certaine. Une erreur, c'est pardonné, personne n'est parfait. Mais une deuxième et une troisième erreurs sont plus embêtantes.

L.A. - Le nom Lemaire, au Québec, est pratiquement devenu un symbole. Vous avez marqué une époque, Cascades est devenue une grande société, vous avez aidé au développement. Qu'est-ce que cela vous fait de savoir que vous êtes devenu un personnage ?

B. L. - J'en suis fier. Je suis fier que les gens reconnaissent ce que nous avons fait. Je me rappelle, quand nous avons gagné aux Mercuriades, je me disais, Maurice Richard était bon au hockey, mais pour une fois, on reconnaît que nous sommes capables de réussir en affaires, les Québécois, et j'en suis fier. Que nous soyons la quatrième plus grande entreprise à fabriquer du papier de toilette en Amérique du Nord, cela ne paraît pas, mais nous sommes partout. J'ai aimé être reconnu. Il y a un peu d'orgueil, mais quand vous êtes un peu orgueilleux, vous aimez être reconnu. J'ai eu bien des médailles, l'Ordre du Canada, l'Ordre du Québec, la Légion d'honneur, en France. Cela m'a fait plaisir. Je suis fier de ce que j'ai fait, mais l'équipe est là. Certains employés sont avec nous depuis longtemps, certains sont même devenus présidents de groupes. Je suis peut-être l'initiateur, mais s'il n'y avait pas eu d'autres personnes à l'arrière, Cascades ne serait jamais devenue une grande entreprise. Je profite des années qui me restent pour savourer tout ça, car j'ai encore des projets.

« Nos jeunes entrepreneurs ont de l'avenir»

L.A. - Lorsque vous regardez les plus jeunes, qu'est-ce qui a changé, comment voyez-vous le rôle d'un dirigeant aujourd'hui ?

B. L. - Quand je regarde les jeunes aujourd'hui, je vois qu'ils sont beaucoup plus instruits. Personnellement, j'investis dans de petites entreprises. Et je regarde ces jeunes-là, je me mêle à eux, ils ont de l'enthousiasme, j'essaie de les aider... Mais je leur dis toujours : " Il y a des sacrifices à faire. Ne pensez pas que cela se fait rapidement, il faut s'engager. ". Ils possèdent les capacités pour réussir.

L.A. - Aujourd'hui, quelles qualités faut-il pour être un bon leader ?

B.L. - Il faut naître entrepreneur. Cela ne s'apprend pas. Il faut l'avoir dans les gênes. C'est dommage, mais pas une université ne vous l'apprend, vous pouvez tout connaître, mais si vous ne l'êtes pas... Un leader, c'est quelqu'un qui s'installe en avant pour que le monde suive. Après, soyez prudent, n'allez pas trop vite dans les premiers pas, c'est facile de se trouver devant une embûche, mais c'est difficile de se relever.
Une bonne éducation est absolument essentielle aux jeunes. Avec une bonne formation, vous allez avancer, mais doucement : ne jamais dépenser votre premier million sur un bateau ou une maison. Ton premier million, il faut qu'il reste là. Après, il vous permettra d'en faire d'autres. Pendant longtemps, chez nous, on ne se payait pas de salaires, mais on réinvestissait dans l'entreprise. Première des choses, quand tu te paies trop de luxe, tu travailles moins ! Alors il faut que tu travailles. Et il te faut une bonne santé. Les heures sont longues. Il y a du stress. Il faut le contrôler, sinon le stress tue. Moi, j'étais optimiste. Il y avait toujours une porte de sortie. Autrement, vous serez paralysé et vous ne ferez plus rien. Un entrepreneur qui possède ces qualités réussira.

L.A. - Vous regardez le Québec d'aujourd'hui, y en a-t-il encore, des gens qui se lèvent au-dessus de la mêlée, des leaders, pour faire, dans leur genre, ce que vous avez fait ?

B. L. - Bien sûr. Moi, je suis un optimiste. Je pense qu'il y en a, et nous avons des résultats au Québec. Malgré la crise qu'on vient de traverser, nous nous en sommes sortis mieux que les autres. Avant, le Québec était toujours dans le trou le plus creux. Quand il y avait une crise, on avait le taux de chômage le plus élevé, c'était toujours une catastrophe. Je pense que nos jeunes entrepreneurs ont de l'avenir, mais il leur faut une vision large. Cascades est aux États-Unis et en Europe. Nous n'avons pas 50 % de nos affaires au Québec. Je donne l'exemple : les éoliennes que nous possédons partout en France sont gérées à Kingsey Falls.
Et je pense au gars de Garda [Stéphane Crétier], il a commencé ici, avec les Caisses populaires, il a foncé, puis il a un contrat de 100 millions pour protéger les Anglais en Irak, il a pris de l'expansion... Il y en a d'autres, de la nouvelle génération, et c'est plus facile de réaliser des choses aujourd'hui.

Des projets, encore et toujours, pour vivre

L.A. - Vous retournez de temps en temps à Kingsey Falls. Qu'est-ce qui vous fait le plus plaisir quand les gens parlent de vous ?

B.L. - Les employés m'appellent tous Bernard, même les plus jeunes, et ils me parlent directement. Le temps passe tellement vite. Les parents de nos jeunes gestionnaires en place ont souvent travaillé pour moi. Et n'oubliez pas que Kingsey Falls, c'est un petit village de 2 000 habitants, mais dans le temps, il y avait 700 ou 800 personnes, et nous avions 600 ou 700 employés. Aujourd'hui, Cascades a 1 400 employés à Kingsey. On n'aura pas besoin d'aller ailleurs pour trouver la relève. Elle sera là.

L. A. - Et comment voyez-vous le développement de Cascades ?

B.L. - Je rêve encore, je vois encore des choses que nous pourrions faire, des entreprises que nous pourrions acquérir, Cascades peut grandir encore, énormément. Et tous les cadres qui sont là ont pris l'habitude de voir grandir l'entreprise. C'est dans leurs habitudes de faire grandir, d'acheter... Ils arrivent tous avec des idées. Mon petit frère Alain, qui a le budget pour le développement, a du mal à refuser, parce qu'ils veulent tous aller plus loin. C'est déjà dans l'idée du monde, de continuer. Cela va continuer.

L. A. - Lorsque les gens vont se rappeler de Bernard Lemaire, que vont-ils dire ? Qu'est-ce que vous aimeriez qu'ils disent ?

B.L. - Qu'ils disent que j'étais honnête, que j'étais enthousiaste, que j'étais un gars d'entregent, un gars facile à contacter, un bon vivant, de bonne humeur. J'ai toujours aimé me mêler au monde, et devant mes employés, j'essayais d'être de bonne humeur, même s'il y avait des problèmes. J'étais fier, mais je partageais ma fierté avec les gens. Je me rappelle, on a implanté le partage des profits la première journée que nous avons commencé à faire de l'argent, et nous avons toujours partagé avec les employés. Et cela se poursuit. Quand vous êtes capable de partager, vous recevez l'appréciation du monde, vous ne gardez pas tout pour vous. C'est ce qu'ils diront. Je vais toujours rester le même. Je me retire, mais je me mêle encore aux activités, et si j'en ai l'occasion, je vais aller aux parties avec les gens, puis ils viendront me voir. Il y en a que je ne connais pas beaucoup, de la deuxième ou de la troisième génération, alors ce n'est pas pareil, mais Cascades existe depuis 50 ans. C'est ce que j'ai aimé le plus, c'est où j'ai travaillé le plus, cela me donne de la fierté et je pense que cela m'aide à continuer à vivre.

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