Le cinéma de Yannis Mallat

Publié le 01/02/2009 à 00:00

Le cinéma de Yannis Mallat

Publié le 01/02/2009 à 00:00

Ubisoft rompt avec les traditions de son industrie en mariant le jeu vidéo au cinéma.

Si Yannis Mallat voit juste, un des produits de l'entreprise qu'il dirige sera un jour transposé au grand écran. Pourtant, il n'est pas PDG d'une société de cinéma, mais bien du studio montréalais d'Ubisoft, qui appartient au géant français du jeu vidéo. Il ressent toutefois l'urgence de sortir du modèle actuel de son industrie. Un fabricant de jeux doit voir plus loin que la prochaine console Xbox ou PlayStation, dit-il. Pour cette raison, Ubisoft a fait cet été l'acquisition d'Hybride Technologies, une entreprise qui se spécialise dans les effets visuels et qui a travaillé sur des films comme 300 et Sin City.

La stratégie consiste à faire converger deux industries. " En tant que développeurs, nous dépendons des fabricants de consoles, qui nous ont habitués à des cycles technologiques de cinq ou six ans et à de nouvelles machines aux capacités phénoménales. Nous misons sur le fait que les prochaines consoles seront presque capables d'afficher en temps réel la même facture visuelle que les films. "

Le dirigeant estime que cette tendance est inévitable. " Quand des films comme Toy Story et 300 sont sortis en salle, les gens ont dit "Wow !" C'est vers cela que nous nous dirigeons. "

Ubisoft, qui détient des propriétés intellectuelles importantes telles que Assassin's Creed, Tom Clancy's Splinter Cell et Rayman, se voit très bien concevoir des films d'ici quelques années. Toutefois, " avant d'aller jusque-là, il y a plusieurs étapes à franchir, nuance Yannis Mallat. En février 2007, nous avons mis sur pied notre studio de cinéma numérique. En juin 2008, nous avons formé un partenariat avec Hybride. Maintenant, nos gens doivent se rencontrer et se parler. Ils utilisent les mêmes outils et parlent presque le même langage, mais leurs buts diffèrent. Il faut ouvrir nos esprits. Pour y parvenir, nous avons déjà amorcé un processus pour organiser des conférences et des ateliers. "

Après coup, il faudra s'atteler à hausser d'un cran la qualité des jeux. " Les artisans du cinéma produisent depuis 100 ans des techniques de narration et d'éclairage. En quelques secondes et sans dialogues, un réalisateur fait comprendre beaucoup plus que l'image affichée. Nous avons besoin de ce savoir. "

Hybride se trouve au coeur de cette stratégie. Son rôle consiste à parachever le travail sur le plan technique, comme l'explique son directeur de l'exploitation, Pierre Raymond. " Notre seule prétention, c'est qu'en passant par nous, le contenu recevra un meilleur traitement. Si on compare un film comme 300 au jeu vidéo, la seule différence est l'angle cinématographique par rapport à celui du joueur. Dans l'un, les acteurs sont réels, et dans l'autre, ils sont virtuels. Les deux productions ont recours à l'image virtuelle, et le public cible est le même. Il n'est pas si anormal de se considérer comme complémentaires. "

Les deux hommes se font avares de détails sur l'importance de l'investissement à faire. " Toutefois, il s'aligne sur notre plan de croissance, dit Yannis Mallat. Nous visons à faire passer l'effectif actuel du studio de 1 800 personnes à 3 000 d'ici 2013. Investir pour s'adapter aux futures consoles a toujours fait partie du plan d'affaires. "

Pour se faire une idée de l'ampleur des investissements, les résultats de la maison mère française font état de 60,7 millions d'euros (102 M$ CA) dépensés en R-D au cours des six premiers mois de l'exercice 2008-2009.

Comment Ubisoft se fera-t-elle une place au soleil dans le secteur du cinéma, dominé par une poignée de studios américains ? " En y allant par étapes, répond Yannis Mallat. C'est un nouveau métier ; une approche par petits pas est essentielle. Ce qui compte, c'est que nous sommes des générateurs de contenu. Tant que ce contenu sera sans égal et innovant, les consommateurs seront au rendez-vous. "

Ce n'est pas la première fois que le secteur du jeu vidéo flirte avec celui du cinéma. Et jusqu'à présent, la convergence s'est souvent avérée hasardeuse. Au cinéma, de grands noms comme Super Mario Bros. et Final Fantasy ont déçu. Et les films convertis en jeux dominent rarement les palmarès des ventes. " Tout ce que vous avez vu jusqu'à présent est un modèle de marchandisage, explique Yannis Mallat. Souvent, on acquiert la propriété intellectuelle d'un film, et quelqu'un au studio d'Hollywood décide qu'il est temps d'en faire un jeu. Le rapprochement survient tard dans le processus, et on sacrifie alors la qualité. La clé de la convergence est plutôt de voir notre création comme une expérience unique, et non comme un produit dérivé. "

L'univers du jeu vidéo n'est pas axé uniquement sur les effets visuels. Nintendo a surpris avec sa console Wii équipée de manettes qui détectent le mouvement. Cette révolution, qui a facilité au grand public l'accès aux jeux, a permis d'écouler 13,4 millions de Wii depuis le lancement, en 2006, par rapport à 12,1 millions de Xbox 360 pour Microsoft et 5,1 millions de PlayStation 3 pour Sony. Est-ce faire fausse route que de se diriger vers le cinéma ? Yannis Mallat pense qu'" au lieu de chambouler le marché, Nintendo a conquis un nouveau public. Les deux types de produits peuvent coexister. À ce jour, il s'est vendu sept millions d'exemplaires du jeu Assassin's Creed, qui n'a pas le même public cible que Wii Sports ".

Et la crise économique ? Elle ne devrait pas influer sur les plans d'Ubisoft. " Le prix de l'action a écopé, comme celui de plusieurs entreprises de notre secteur. Cependant, contrairement à d'autres sociétés qui lancent des avertissements sur les résultats, nous n'avons pas révisé nos prévisions à la baisse. Nous sommes bien armés pour faire face à l'avenir. "

Yannis Mallat compte peut-être aussi sur des perspectives prometteuses : selon NPD, une société spécialisée dans la recherche de marché, les ventes de jeux aux États-Unis ont fait un bond de 35 % en octobre. Pour l'ensemble de 2008, elles devraient atteindre 22 milliards de dollars américains. Au Québec, la firme TechnoCompétences estime que le nombre d'employés doit augmenter de 25 % et qu'elle comptera 7 500 personnes d'ici la fin de l'année.

Le dirigeant se croise donc les doigts et espère que le jeu vidéo reste à l'abri de la récession. " C'est une industrie qui se renouvelle sans cesse grâce à l'innovation. Tant et aussi longtemps qu'il y en aura, la demande se maintiendra. Le jeu vidéo demeure un moyen de divertissement peu coûteux par rapport à d'autres. On peut jouer de 40 à 50 heures avec un seul jeu de 50 à 60 dollars. Ça ne coûte pas cher de l'heure ! "

Qu'en pense Pierre Proulx, directeur général d'Alliance Numérique, une association professionnelle québécoise du monde du multimédia ? Il reconnaît d'abord que le rapprochement entre le jeu et le cinéma s'effectue pas à pas. " Bon nombre de films, comme Star Wars, ont été réalisés avec des effets spéciaux qui ont des airs de jeu vidéo. On prend maintenant le chemin inverse. "

Par contre, il estime qu'un partenaire comme Hybride a une lourde tâche à abattre, car Ubisoft n'a pas l'expertise nécessaire pour tout faire seule. " Être bon dans le jeu vidéo, c'est une chose. Croire qu'on peut être bon dans le cinéma parce qu'on l'est dans le domaine du jeu, c'est autre chose. Si un film vous déçoit parce qu'il n'a pas le côté interactif du jeu, vous ne serez pas satisfait. Toutefois, on a vu des exemples de jeux qui ont bien fonctionné au grand écran, comme Tomb Raider. "

Quel que soit le résultat, Yannis Mallat voit maintenant l'avenir en haute résolution.

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