« Nous voulons que 100 % de notre chocolat soit durable en 2025 » - Antoine Bernard de Saint-Affrique, PDG, Barry Callebaut


Édition du 25 Août 2018

« Nous voulons que 100 % de notre chocolat soit durable en 2025 » - Antoine Bernard de Saint-Affrique, PDG, Barry Callebaut


Édition du 25 Août 2018

Par Diane Bérard

Antoine Bernard de Saint-Affrique dirige le fabricant suisse de chocolat Barry Callebaut qui emploie plus de 11 000 personnes dans 30 pays. L'usine de Saint-Hyacinthe est la plus importante en Amérique, sur le plan du volume, avec une production de 500 tonnes par jour.

Diane Bérard - Qui sont les clients de Barry Callebaut ?

A. Bernard de Saint-Affrique - Nos clients sont des entreprises. Nous vendons aussi bien à de petits artisans chocolatiers qu'à des chefs qui tiennent des restaurants, à des confiseurs et à des boulangers qu'à des multinationales. Au Québec, par exemple, nous vendons à la chaîne Chocolats Favoris.

D.B. - Fabriquez-vous des produits transformés ?

A.B.S.A. - Non, nous vendons notre chocolat uniquement sous forme liquide ou sous forme de palettes.

D.B. - Un enjeu fondamental de votre industrie est la productivité des producteurs de cacao. Quelle est la situation ?

a.b.s.a. - Les plantations les plus importantes, qui se situent toutes en Afrique, sont vieillissantes. Le Ghana, la Côte d'Ivoire et le Cameroun fournissent 70 % de la production mondiale. C'est une production de petits fermiers qui exploitent des fermes de 3 à 5 hectares [N.D.L.R. : au Québec, la superficie moyenne d'une ferme est de 114 hectares], dont les arbres ont été plantés il y a très longtemps. En moyenne, la productivité des fermes africaines est très basse. Le rendement est de 300 à 400 kilogrammes/hectare. En Équateur, par exemple, une ferme familiale bien gérée produit jusqu'à 907 kilogrammes/hectare.

D.B. - Cet enjeu de productivité n'est pas nouveau. Qu'est-ce qui a changé dans votre façon de l'aborder ?

A.B.S.a - Nous avons désormais des objectifs et des échéances, grâce au programme Forever Chocolate, lancé en 2016. Chaque objectif est assorti d'indicateurs. Nous voulons qu'en 2025, notre chocolat soit 100 % durable. Cela signifie que le cacao a poussé en respectant des normes comme celles de Rain Forest Alliance et UTZ. Pour atteindre cet objectif, nous travaillons forcément sur le revenu des fermiers. Pas de production durable sans un revenu décent. D'ici 2025, nous souhaitons tirer 500 000 producteurs de cacao de la pauvreté en doublant leur revenu. Pour l'instant, la plupart d'entre eux gagnent moins de 1,90 $ US par jour. Ce qui se situe sous le seuil de pauvreté de la Banque Mondiale. Notre indicateur final de performance sera le nombre de producteurs gagnant plus de 1,90 $ US par jour. Nos mesures complémentaires sont le nombre d'hectares replantés et la productivité par hectare. Nous voulons aussi éradiquer le travail des enfants, une conséquence de l'absence de revenus des fermiers. Les parents font travailler leurs enfants plus que de nature, faute de revenus pour recruter du personnel. Nous estimons que deux millions d'enfants travaillent dans les fermes de cacao en Côte d'Ivoire et au Ghana. Nous mesurerons la proportion de coopératives de producteurs qui ont des systèmes en place pour prévenir, suivre et éliminer le travail des enfants. Nous comptons aussi afficher un bilan carbone et un bilan forestier positifs. Nos mesures seront l'empreinte carbone de notre chaîne d'approvisionnement ainsi que le nombre d'hectares de forêt régénérés. Comme mesures complémentaires, nous comparerons l'évolution du CO2 émis par tonne de chocolat produite, ainsi que la proportion de matière première provenant de forêt sans déforestation.

D.B. - Affirmer qu'on va sortir 500 000 fermiers de la pauvreté, c'est énorme. Comment allez-vous démontrer que vous y êtes arrivés ?

A.B.S.A. - Il faut être systématique. Nous utilisons des mesures reconnues et universelles ou nous travaillons avec des spécialistes qui nous en créent. Pour le revenu des fermiers, nous sommes associés avec l'Université de Wageningue, aux Pays-Bas. Nous allons déterminer une population dont nous noterons la situation financière au point de départ. Ensuite, nous les initierons à plusieurs manières de cultiver en testant diverses méthodes d'apprentissage. Nous mesurerons l'impact sur la productivité de leurs terres et leur revenu. Cela pour en arriver à un modèle reproductible. Nous mènerons ces tests dans plusieurs pays d'Afrique, d'Indonésie et au Brésil, car les conditions varient d'une région à l'autre.

D.B. - Et comment fait-on croître cette productivité ?

A.B.S.A - Par l'accès au financement, à l'équipement et à la formation. Par l'éducation, aussi. Il faut surmonter un enjeu culturel et émotif important : l'émondage des arbres. Un arbre à cacao produit après trois ans. Il atteint sa productivité maximale à 15 ans. Bien entretenu, il produit pendant plusieurs années. Mal entretenu, sa production décline rapidement à partir de 20 ans. Il faut l'émonder régulièrement. Or, quand vous coupez une branche sur laquelle il y a déjà des fleurs, vous coupez une certitude au profit d'un espoir qui, lui, est incertain. Et puis, il faut réinvestir et planter des arbres. Un proverbe africain dit « Le meilleur moment pour planter un arbre, c'était il y a 30 ans ou aujourd'hui ».

D.B. - Quels résultats obtenez-vous ?

A.B.S.A. - L'année dernière, nous avons formé 157 000 fermiers. Nous travaillons avec des coopératives et des fermiers référents dans les villages. Ces centaines de fermiers référents sont pédagogues et passionnés des questions de productivité. Chacun peut démontrer l'impact sur son exploitation. Et puis, il vit dans le village. Il ne vient pas donner un cours pour retourner dans son pays ensuite. C'est une ressource permanente. Cette structure était déjà en place avant le programme Forever Chocolate. Nous avons intensifié notre action de manière considérable depuis.

D.B. - L'industrie du chocolat n'a pas nécessairement bonne presse pour ses pratiques d'affaires. Comment jugez-vous votre secteur ?

A.B.S.A. - L'industrie du cacao et du chocolat est en chemin. La Cacao and Forest initiative est un bon exemple de partenariat entre les entreprises, des ONG et des gouvernements sur des problématiques de fonds liés à l'agriculture et la déforestation. L'industrie du cacao a été la première du secteur agricole à mener une telle initiative.

D.B. - Barry Callebaut a-t-elle l'ambition de lancer un mouvement ?

A.b.s.A. - Les enjeux de durabilité sont complexes : éducation, infrastructures, accès au crédit, accès aux télécommunications... Mais notre taille nous donne la responsabilité de fédérer les acteurs.

D.B. - En plus d'être inscrit en Bourse, vous avez une fondation comme actionnaire de référence. Qu'est-ce que ça change ?

A.B.S.A. - La moitié de mes dividendes sont investis dans l'éducation. Plus je vends de chocolat, plus il y a d'argent consacré à l'éducation. Cela rend mon métier encore plus motivant, tout comme la pression à produire du rendement !

D.B. - Vous avez travaillé pour le champion toutes catégories de la durabilité, Unilever. Comment comparez-vous votre démarche ?

A.B.S.A. - Elle repose sur la même prémisse : la durabilité n'est pas antagoniste à la performance économique.

D.B. - Les entreprises tournées vers la durabilité doivent-elles forcément tout au dirigeant ?

A.B.S.A. - C'est davantage le fruit de la culture de l'entreprise, qui, elle, est issue du mélange de l'histoire de l'organisation, des hommes et des femmes qui y ont contribué et du cycle de vie.

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