Petits fruits et changements climatiques: les femmes innues passent à l'action

Publié le 29/03/2022 à 15:44

Petits fruits et changements climatiques: les femmes innues passent à l'action

Publié le 29/03/2022 à 15:44

Par Émélie Rivard-Boudreau

Une parcelle de la bleuetière située près du village sera réservée à la production communautaire notamment pour Niminima. (Photo: La Presse Canadienne)

Il faut bien s’appeler Yvette Bellefleur, pour rêver de petits fruits! L’Innue a, pour sa communauté, des ambitions aussi grandes que les vastes horizons de la Côte-Nord. «On veut créer une maison de transformation de petits fruits, ici, à Mingan, explique la chargée de projet pour le Conseil des Innus de Ekuanitshit. On veut y faire de la confiture de bleuets, du beurre de chicoutais, du beurre de graines rouges et des tartelettes aux fruits qu’on pourrait vendre dans les boutiques de la communauté, de notre région et aux écoles.»

Sous l’égide du conseil de bande, cette maison de transformation serait gérée par l’entreprise communautaire Niminima, qui signifie petits fruits en langue innue, dont la mission est de créer de l’emploi pour les femmes de la communauté. «Et on ne mettra pas beaucoup de sucre, parce qu’il y a beaucoup de diabète dans les communautés», précise Yvette Bellefleur.

Ce rêve se bute cependant à la réalité, soit la rareté grandissante des petits fruits locaux comme la graine rouge, un fruit minuscule riche en antioxydants qui ressemble à la canneberge, et la chicoutai, une baie au goût acidulé très consommée dans les pays scandinaves.

Les cueillettes de moins en moins abondantes inquiètent la communauté, me confie Sylvie Basile, conseillère en développement organisationnel pour le Conseil.

Miser sur les bleuets

Devant ce portrait, on se concentrera donc d’abord sur les bleuets. Une parcelle de la bleuetière située près du village sera réservée à la production communautaire notamment pour Niminima.

Actuellement, la communauté élabore un plan d’affaires pour la maison de transformation et recherche du financement. Cet été, on testera des recettes dans la cuisine d’une ancienne garderie et, cet automne, un groupe de six femmes suivront une formation sur la transformation alimentaire. Les premiers produits devraient être mis en vente à l’été 2023.

La graine rouge et la chicoutai, qui seront fournies par des cueilleuses issues de toutes les communautés innues, seront possiblement exploitées plus tard, car de nombreuses questions demeurent quant à leur rareté et aux effets des changements climatiques. «Qu’est-ce qui fait que, de plus en plus, au nord, il y a moins de petits fruits? On s’est dit qu’il fallait trouver des réponses», poursuit Sylvie Basile.

Comprendre pour agir

C’est donc pour cette raison qu’en marge de son projet de transformation de petits fruits, la communauté innue a répondu à un appel du gouvernement fédéral qui sollicitait des projets créés et menés par des communautés autochtones et liés aux changements climatiques.

En partenariat avec l’Institut de développement durable des Premières Nations du Québec et du Labrador, la communauté a obtenu en avril 2021 le financement nécessaire pour embaucher des «observateurs» provenant d’Ekuanitshit, de Nutashkuan et d’Unamen Shipu.

Depuis l’été dernier, ils examinent et photographient les plants de petits fruits du Nitassinan, le territoire ancestral innu. Leur mission consiste à recueillir une panoplie de données sur l’état des plants afin d’évaluer les effets du réchauffement de la planète sur cette précieuse matière première.

«Durant tout l’été, dans les trois communautés, une ou deux personnes allaient observer les plants plusieurs fois par semaine. Elles regardaient leur état, s’ils étaient en fleur ou en fruits et elles documentaient aussi leur santé, leur abondance, s’il y avait des insectes pollinisateurs autour, s’ils avaient été broutés ou écrasés», explique Coralie Gauthier, chargée de projet en changements climatiques de l’Institut.

Ce travail s’est poursuivi quotidiennement durant l’hiver 2022 avec la prise des températures au sol et la mesure du couvert de neige. «On veut faire le lien entre ces éléments, précise Coralie Gauthier. On sait que les plants ont besoin d’être protégés du gel pendant l’hiver. S’il n’y a pas assez de neige, il se peut que la production de fruits soit déjà hypothéquée. On regarde tous les paramètres pendant toute l’année.»

Cette démarche permettra aux femmes innues de mieux comprendre ce qui arrive aux baies du Nitassinan pour ensuite trouver des solutions qui assureront la pérennité de la future maison de transformation Niminima, m’explique Catherine Potvin. La professeure au Département de biologie de l’Université McGill, qui est aussi titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’atténuation des changements climatiques et la forêt tropicale (niveau 1), fait partie des partenaires du projet en tant que chercheuse-conseil.

«Si le manque de pollinisateurs est un problème, on peut acheter des ruches ou planter des fleurs qui vont les attirer. Si c’est un problème de couvert de neige, on peut mettre de la paille ou des feuilles pour protéger les plants pendant l’hiver, comme on le fait avec les rosiers. Dans le pire des cas, si le climat est trop déréglé, on peut aussi transplanter plus au nord des espèces qui ont trop chaud ou pour lesquelles le climat est incertain», illustre la chercheuse.

Communauté plus verte

En attendant les résultats de l’étude en cours, Ekuanitshit demeure en action pour le climat. Yvette Bellefleur publie régulièrement sur les réseaux sociaux des vidéos pour sensibiliser le public aux meilleures méthodes de cueillette des petits fruits. Pour compenser les émissions de gaz à effet de serre émises pendant le projet de recherche, la communauté plantera plus d’arbres sur son territoire. Par ailleurs, les gens d’Ekuanitshit ont adopté le compost, maintenant une pratique courante, ils organisent des salons de développement durable et ils préparent un projet de maison écologique. «On veut devenir l’une des communautés autochtones les plus vertes au Canada. Rien de moins!» déclare Sylvie Basile.

 

Ce texte fait parti du programme Initiative de journalisme local de la Presse Canadienne

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