Élections américaines 2016 : les principaux enjeux pour le Québec


Édition du 29 Octobre 2016

Élections américaines 2016 : les principaux enjeux pour le Québec


Édition du 29 Octobre 2016

Par François Normand

[Photo : 123RF/lightwise]

Les échanges de biens et de services entre le Canada et les États-Unis totalisent 2,4 milliards de dollars... par jour ! C'est dire si la politique américaine compte pour nos entreprises. Alors qu'on assiste à une montée du protectionnisme chez nos voisins du Sud, il n'y a pas que la course à la Maison-Blanche qui aura un effet sur notre économie ; des élections locales - à la Chambre des représentants, au Sénat et pour des postes de gouverneur - sont aussi à surveiller. On vous explique pourquoi.

Rarement a-t-on vu une course à la Maison-Blanche susciter autant d'intérêt au Canada. Réouverture de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), opposition au Partenariat transpacifique (PTP), imposition de tarifs ou de quotas... Les enjeux soulevés dans les élections aux États-Unis sont cruciaux pour le Canada et ses entreprises.

«C'est probablement la première fois dans les temps modernes qu'on doit à ce point se préoccuper d'une élection aux États-Unis», affirme John Parisella, ancien délégué général du Québec à New York, aujourd'hui professeur invité au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CÉRIUM).

Les grands patrons des entreprises canadiennes sont d'ailleurs très préoccupés. Ils craignent que la montée du protectionnisme en Amérique du Nord affaiblisse les accords commerciaux qui aident à stimuler l'économie, révèle une récente étude de Gandalf Group réalisée pour le compte du Globe and Mail et de la chaîne télévisée Business News Network.

Il faut dire que l'environnement politique et économique a bien changé aux États-Unis.

Le libre-échange a largement assuré la prospérité des États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Néanmoins, depuis la récession de 2008-2009, l'idée du libre-échange est en déclin aux États-Unis et ailleurs dans le monde. On observe également ce déclin au Congrès américain, même du côté des républicains, traditionnellement libre-échangistes, souligne Louis Bélanger, directeur des hautes études internationales à l'Université Laval.

«Auparavant, 100 % des républicains étaient libre-échangistes. Mais ce pourcentage a baissé au cours des dernières années», dit-il, en faisant référence aux travaux du Cato Institute, un groupe de réflexion libertarien qui recense systématiquement les votes en faveur du libre-échange ou contre celui-ci.

Le déclin du libre-échange combiné à la montée du protectionnisme sont la toile de fond économique de ces élections. Mais d'autres enjeux - qui ne sont pas liés directement à la course à la Maison-Blanche - risquent aussi d'avoir un impact au Canada. La fluidité et la sécurité à la frontière sont toujours des enjeux depuis le 11 septembre 2001. Mais la présente élection n'a pas soulevé d'enjeux particuliers pour le Canada, disent les spécialistes.

Par contre, il va sans dire qu'un attentat terroriste d'envergure, commis aux États-Unis ou au Canada, changerait la donne, étant donné que 72 % des exportations québécoises vont aux États-Unis.

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Préparez-vous à plus de Buy American et de Buy America

Le délégué général du Québec à New York, Jean-Claude Lauzon, se prépare à redoubler d'ardeur après les élections, car les États-Unis seront un pays plus protectionniste. «C'est une tendance mondiale qu'on ne voit pas uniquement aux États-Unis», précise-t-il.

Chez nos voisins, ce protectionnisme se manifestera probablement par une multiplication des clauses inspirées du Buy American et du Buy America, selon lui. «On devra être extrêmement vigilants. Je ne les vois pas disparaître du décor avant 5 ou 7 ans.»

Yves-Thomas Dorval est du même avis : «J'ai l'impression qu'on va assister à leur renforcement à cause du protectionnisme».

Le Buy American vise tous les achats de biens du gouvernement américain, mais il ne s'applique pas aux services. Le Buy America ne concerne que le transport public. Ces mesures peuvent donc limiter l'accès au marché américain à plusieurs entreprises canadiennes.

Depuis quelques années, des États américains ont souvent recours aux politiques d'achats locaux. Par exemple, les États du New Jersey et de New York ont récemment voulu inclure de telles mesures dans leur budget.

C'est toutefois l'intervention de la Délégation générale du Québec à New York qui a permis de les faire retirer. Car, si ces mesures avaient été adoptées, elles auraient touché des milliers d'emplois au Québec, selon Jean-Claude Lauzon.

À ses yeux, plusieurs autres États pourraient être susceptibles d'en adopter, comme la Virginie-Occidentale, le Delaware, la Pennsylvanie et le Kentucky.

Une victoire de Hillary Clinton, combinée à une prise du contrôle du Congrès par les démocrates, pourrait favoriser l'adoption de telles mesures, affirme Frédérick Gagnon, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand et professeur de sciences politiques à l'UQAM. «On pourrait voir plus de lois du type Buy American», dit-il.

L'industrie de l'aluminium est épargnée... pour l'instant

Les producteurs d'aluminium du Québec ont eu des sueurs froides ce printemps. Le syndicat américain des Métallos a demandé à Washington d'imposer des tarifs de 50 % sur les importations d'aluminium. Les Américains ont reculé, mais l'onde de choc a été majeure ici.

Et pour cause : l'aluminium sous forme brute est le deuxième poste d'exportation du Québec (5,4 G$ en 2015) aux États-Unis, juste après les avions (5,6 G$), selon l'Institut de la statistique du Québec.

La proposition des Métallos visait la Chine. L'industrie de l'aluminium vit une crise majeure aux États-Unis en raison de la surproduction de la Chine. La chute des prix et la force du dollar américain ont fait très mal aux alumineries américaines.

À l'heure actuelle, seulement cinq alumineries sont en activité aux États-Unis (c'est moins qu'au Québec), dont une seule fonctionne à plein régime, selon l'Association de l'aluminium du Canada (AAC).

Or, la demande de tarifs écorchait en réalité les producteurs de la Russie, du Moyen-Orient et du Canada, car la Chine exporte relativement peu d'aluminium aux États-Unis pour l'instant.

La catastrophe a donc été évitée de justesse : l'industrie canadienne et des syndicats ont finalement convaincu les Métallos de retirer leur demande de tarifs, en raison de l'intégration de la chaîne de production en Amérique du Nord.

La montée du protectionnisme aux États-Unis présente-t-elle de nouveau un risque pour l'industrie québécoise ?

«Le risque est amoindri», affirme le président de l'AAC, Jean Simard. Selon lui, les Américains ont compris que l'imposition de tarifs sur les importations d'aluminium nuirait aux General Motors de ce monde, qui en utilisent de plus en plus pour construire leurs véhicules.

Bref, ce serait une décision irrationnelle, dit-il.

Par contre, la rationalité n'est pas toujours ce qui anime les politiciens, le conflit du bois d'oeuvre en étant un bel exemple, disent les spécialistes. L'imposition de tarifs sur les importations canadiennes fait augmenter le prix des maisons aux États-Unis.

Jean Simard est donc bien conscient que son industrie court sensiblement le même risque dans les prochaines années. «Il est toujours possible d'avoir des tarifs, même si cette décision n'est pas rationnelle», dit-il.

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L'ALÉNA amendé, le PTP sabordé ?

C'est décidément mal parti pour l'ALÉNA et le PTP : Hillary Clinton et Donald Trump les critiquent, dans un contexte où le Congrès est de plus en plus protectionniste.

«L'ALÉNA est remis en cause par les républicains», insiste Yves Thomas Dorval, président du Conseil du patronat du Québec. C'est tout un revirement, car, traditionnellement, c'était plutôt la position des démocrates.

En 2008, lors de la course à l'investiture démocrate, Barack Obama s'était engagé à renégocier l'ALÉNA. Il n'a pas touché au traité une fois au pouvoir. La favorite Hillary Clinton fera-t-elle la même chose ? Éric Tétrault, président des Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ), croit qu'elle mettra de l'eau dans son vin si elle est élue. «Je ne crois pas qu'elle va tourner le dos à l'ALÉNA.»

Pour sauver la face, Hillary Clinton pourrait par exemple tenter de convaincre le Congrès de modifier l'ALÉNA, comme l'avait fait son mari Bill en 1993, selon Earl Fry, ancien négociateur américain lors des négociations sur le libre-échange dans les années 1980, aujourd'hui professeur à l'Université Brigham Young, en Utah. Bill Clinton avait fait ajouter deux accords parallèles à l'ALÉNA, qui portaient sur l'environnement et le droit du travail.

Par contre, la plupart spécialistes sont moins optimistes au sujet du PTP, qui inclut des pays à faible coût de main-d'oeuvre, comme le Vietnam et la Malaisie. «C'est fini, le PTP ! Il n'y a aucun appétit d'aller de l'avant avec ce projet aux États-Unis», affirme Gordon Ritchie, l'un des architectes de l'Accord de libre-échange canado-américain de 1989, aujourd'hui conseiller spécial chez Hill+Knowlton Stratégies à Ottawa.

Or, le PTP est un projet ébauché essentiellement par les Américains. Sans eux, il tombera à l'eau, estime Gordon Ritchie.

Malgré tout, certains analystes pensent qu'une administration Clinton trouverait sans doute le moyen de ratifier le PTP. Pourquoi ? Parce qu'il s'agit avant tout d'un projet politique pour contenir la Chine et assurer l'hégémonie américaine dans le Pacifique.

«Hillary Clinton serait capable de revenir sur sa position, dit Louis Bélanger. La question reste à savoir si le Congrès la suivrait dans ce projet.»

Vers une autre guerre du bois d'oeuvre

Ce n'est qu'une question de temps avant que les exportations de bois d'oeuvre canadiennes ne soient de nouveau restreintes aux États-Unis, selon le Conseil de l'industrie forestière du Québec (CIFQ), qui s'attend à une taxe d'environ 20 %.

«C'est beaucoup d'argent pour le Canada, souligne le président du CIFQ, André Tremblay. Au Québec, cela représente 250 millions de dollars annuellement. C'est assez inquiétant.»

Cette négociation est complexe. Car, si les pourparlers ont lieu entre Ottawa et Washington, les intérêts locaux et régionaux aux États-Unis pèsent également dans la balance.

Par exemple, en juillet, au moins 25 sénateurs américains ont demandé au United States Trade Representative (USTR) de conclure avec le Canada un nouvel accord qui inclurait des «protections fortes pour les usines et les emplois américains». Certains de ces sénateurs sont en réélection et représentent des États comptant des producteurs de bois d'oeuvre.

C'est le cas du sénateur démocrate Ron Wyden de l'Oregon, membre du puissant comité des finances du Sénat. Il est un des deux signataires de la lettre envoyée au USTR. Son État pèse pour 18 % de la production aux États-Unis, selon l'Oregon Forest & Industries Council.

Des représentants du Congrès demandent aussi au USTR d'intervenir. À ce jour, au moins 41 des 435 élus de la Chambre des représentants ont demandé cette intervention, soit environ 10 % de l'assemblée.

Aussi, le CIFQ s'attend au pire après l'élection du 8 novembre. Washington nommera un nouveau négociateur en chef dans le dossier du bois d'oeuvre - au Canada, ce sera l'ancien ambassadeur Raymond Chrétien. Cette nomination devra être approuvée par un Congrès de plus en plus protectionniste.

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