Entrevue n°293 : Michael Pettis, professeur de finance, École de gestion Guanghua, Université de Pékin


Édition du 11 Juin 2016

Entrevue n°293 : Michael Pettis, professeur de finance, École de gestion Guanghua, Université de Pékin


Édition du 11 Juin 2016

Par Diane Bérard

«La reprise ne se produira pas sans réduction des inégalités» - Michael Pettis, professeur de finance, École de gestion Guanghua, Université de Pékin.

Michael Pettis a eu plusieurs vies. L'économiste espagnol a travaillé dans le secteur financier (JPMorgan, Bear Stearns). Il a été consultant pour les gouvernements du Mexique et de la Corée du Sud, et copropriétaire d'une boîte de nuit de Pékin. Aujourd'hui, il enseigne la finance à l'École de gestion Guanghua de l'Université de Pékin et commente régulièrement l'actualité économique.

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Diane Bérard - Vous affirmez qu'un niveau d'investissement trop élevé peut nuire à une économie. Pourquoi ?

Michael Pettis - Si le niveau d'investissement dans une économie est insuffisant, cela nuit à la croissance. Mais s'il se révèle trop élevé, vous entrez dans une zone d'investissements improductifs.

D.B. - En quoi la Chine illustre-t-elle cette réalité ?

M.P. - En 1980, lorsque la Chine s'est ouverte à l'économie de marché, elle avait cruellement besoin d'investissement. C'était essentiel à sa croissance. Son système d'allocation et de gestion des investissements n'était pas très sophistiqué. Ce n'a pas été un problème, car la Chine avait besoin de tout. Pendant 15 ans, elle a attiré beaucoup d'investissements étrangers, dont la plupart ont été productifs. Au milieu des années 1990, le pays a atteint un niveau optimal d'investissement. On a alors commencé à construire des immeubles qui sont restés vides, des autoroutes à huit voies et des ponts ne menant nulle part. Les économies émergentes ne savent pas comment utiliser l'investissement. Celui-ci atteint rapidement un niveau inefficace, car il lui manque un encadrement légal et une culture d'affaires adéquate. Bref, un niveau de sophistication suffisant pour rentabiliser ces fonds.

D.B. - Un niveau élevé d'épargne est une bonne chose pour un ménage, mais pas pour une économie. Expliquez-nous.

M.P. - Une économie saine repose sur la consommation et l'épargne, à parts égales. En ce moment, l'Europe, par exemple, fait face à un problème de demande. Il faut augmenter la consommation. Mais pas de manière illusoire comme cela se fait depuis une décennie, c'est-à-dire en augmentant le niveau d'endettement.

D.B. - Pourquoi la croissance des inégalités est-elle une source d'investissements improductifs et de bulles spéculatives ?

M.P. - Les riches épargnent plus que les pauvres. Plus les riches s'enrichissent, plus le niveau d'épargne d'une société augmente. On atteint un niveau où les riches ne trouvent plus d'investissements productifs vers lesquels diriger leur épargne. Ils la dirigent donc vers des investissements improductifs. Les entrepôts débordent alors de stocks excédentaires, et les villes comptent de nombreuses tours désertes.

D.B. - On parle beaucoup de la croissance des inégalités en Occident. Pourquoi la Chine vous inquiète-t-elle particulièrement ?

M.P. - Partout dans le monde, on assiste à la croissance de deux formes d'inégalités. D'abord, la plus connue, celle entre les pays riches et les pays pauvres, et entre les citoyens d'un même pays. On parle moins du fossé existant entre, d'une part, le gouvernement et les entreprises et, de l'autre, les ménages. Cet écart est flagrant en Chine. L'État et les entreprises captent une grande partie de la richesse au détriment des citoyens. Or, l'État et les entreprises dépensent peu. Ce sont les consommateurs qui constituent le moteur de l'économie. En moyenne, la consommation des ménages est responsable de 55 à 60 % du PIB. Aux États-Unis, ce niveau grimpe à 72 %. En Chine, il atteint à peine 40 %. Le gouvernement de Pékin répète depuis des années qu'il veut rééquilibrer son économie pour miser davantage sur la demande intérieure. Ce n'est pas fait. Il faudra compter 10 ans.

D.B. - La Chine est très endettée, comment va-t-elle s'en sortir ?

M.P. - Aux États-Unis et au Canada, quand l'endettement est trop élevé, on finance les banques, et ce sont les consommateurs qui ramassent la facture. Comme nous en avons discuté précédemment, la Chine ne peut pas faire porter ce fardeau à ses consommateurs. Ils n'en ont pas les moyens. Il y a une solution : vendre les sociétés d'État pour récupérer des fonds et réduire la dette gouvernementale. Ce sera difficile à implanter. Les gouvernements et les fonctionnaires résisteront, car ils tirent profit de ces entreprises.

D.B. - Vous entrevoyez une croissance annuelle moyenne de 3 % pour la Chine jusqu'en 2023. C'est peu...

M.P. - En effet, la croissance de l'économie chinoise a ralenti et continuera de ralentir. Certains y gagneront. La Chine diminuera sa production, ce qui amenuisera la concurrence pour certains produits. Par contre, la Chine réduira aussi sa demande de matières premières. Les exportateurs de ressources naturelles, comme le Canada, souffriront.

D.B. - Êtes-vous optimiste ou pessimiste par rapport à l'économie chinoise ?

M.P. - Il faudra se montrer patient. En décembre 2015, le gouvernement a annoncé une nouvelle ronde de réformes. Il a d'abord affirmé que les réformes précédentes avaient été une réussite. Puis, il a poursuivi en informant que la nouvelle ronde suivrait une stratégie différente. On passe d'une stratégie de la demande à une stratégie de l'offre. Voilà des années que l'on place le consommateur au coeur de la croissance, en affirmant que la demande interne remplacera progressivement les investissements étrangers et les exportations. Depuis décembre dernier, le gouvernement prône des politiques économiques basées sur l'offre. On mise sur l'efficacité des marchés et des entreprises pour stimuler la croissance. Il y a lieu d'être perplexe. Connaissez-vous de nombreux gouvernements qui changent une stratégie gagnante ? Je reste toutefois optimiste quant à la lucidité du gouvernement chinois. Au début de mai, ses dirigeants ont admis au quotidien People's Daily que le niveau d'endettement du pays posait problème. C'est la première fois que Pékin le dit aussi ouvertement.

D.B. - Parlons d'une autre économie importante, l'Allemagne. Ce n'est pas un aussi bon élève qu'on le dit...

M.P. - L'Allemagne triche au jeu du commerce international. Depuis la réforme Hartz du travail, en 2003, elle limite la croissance de ses salaires. Cela lui donne un avantage indu à l'exportation. Sans compter que les pays voisins, dont l'Espagne, ont été forcés de limiter les ajustements salariaux aussi. En même temps, les Allemands ont inondé les pays voisins de leur surplus bon marché jusqu'à les mener en banqueroute. L'Allemagne a amorcé une course descendante. Elle a réduit le pouvoir d'achat de ses citoyens pour vendre ses produits moins cher. Elle a forcé les autres pays à restreindre le pouvoir d'achat de leurs citoyens. Bref, la tarte diminue pour tous. Mais, comme meneuse du jeu, l'Allemagne s'en tire avec une plus grosse part de ce qui reste. Il faut que cela cesse. Nous avons été beaucoup trop tolérants avec l'Allemagne, par crainte qu'elle ne se rapproche de la Russie. Qu'elle s'en rapproche, on s'en fiche ! Les Russes sont en faillite !

D.B. - Vous détestez Donald Trump, mais il joue un rôle important. Expliquez-nous.

M.P. - La montée de Trump nous force à regarder la réalité en face : la croissance des inégalités atteint un niveau insoutenable. Trump exploite le ras-le-bol de la classe moyenne laissée-pour-compte. La classe moyenne a raison : pas de croissance possible sans redistribution des revenus. La reprise passe par le retour de la consommation et de l'investissement, à parts égales. Cela ne se produira pas sans réduction des inégalités.

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