Économie du Québec : des raisons d'espérer


Édition du 14 Mai 2016

Économie du Québec : des raisons d'espérer


Édition du 14 Mai 2016

Par Matthieu Charest

Pierre Gabriel Côté, Jean-François Chalifoux, Michael Denham et Gaétan Morin. [Photo : Martin Flamand]

Un mercredi d'avril, au sommet d'un hôtel du centre-ville de Montréal, des dirigeants du secteur financier s'apprêtent à livrer leur vision de l'avenir économique du Québec. Pierre Gabriel Côté, d'Investissement Québec, Michael Denham, de la Banque de développement du Canada, Jean-François Chalifoux, de SSQ Groupe financier, et Gaétan Morin, du Fonds de solidarité FTQ, ont accepté de participer à une table ronde organisée par Les Affaires, en collaboration avec Odgers Berndtson, une firme de recrutement de cadres et de gestion de talents. Conduite par René Vézina sous le thème «Quels sont les défis économiques du Québec ?», la discussion s'est rapidement animée.

Les quatre institutions que dirigent les participants à la table ronde administrent au total un actif sous gestion de près de 50 milliards de dollars. Nos quatre acteurs sont passionnés, loquaces et débordent d'idées pour le Québec. Avec aisance et franchise, ils abordent des thèmes variés. Ce matin-là, un seul objectif : faire avancer le Québec.

1. Un verre à moitié plein

Pierre Gabriel Côté - Je ne suis ni un économiste ni un financier. Je suis un «opérateur». Nous prenons le pouls de la situation économique du Québec en discutant avec notre personnel sur le terrain. Quand on se rend dans les régions ressources, on nous dit que les grands donneurs d'ordres ont des difficultés. Certains font leurs paiements en retard [aux fournisseurs, aux PME]. Plusieurs entreprises sont en santé, mais souffrent du faible prix des métaux. L'économie québécoise est «nuancée», le verre est à moitié plein. Il y a des occasions, et lorsqu'on se compare à d'autres États, on se console. Mais il faut se donner un nouveau souffle, notamment dans le secteur manufacturier. C'est 80 % de nos exportations, et nous sommes en perte de vitesse.

Jean-François Chalifoux - Le contexte est difficile pour le secteur des ressources à court et à moyen terme. Mais à long terme, le Québec détient beaucoup d'atouts. Ce qui m'inquiète par contre, c'est le vieillissement de la population. Elle vieillit plus vite qu'ailleurs au Canada, et elle est moins diversifiée : il y a moins d'immigrants, et les femmes et les jeunes devraient occuper plus de place.

Michael Denham - Lorsqu'on raconte le Québec par les chiffres, ce n'est pas très beau. Nous avons gagné seulement 300 emplois de mars 2015 à mars 2016, notre niveau de productivité est assez faible, il y a un déclin de l'investissement et nous créons peu de nouvelles entreprises, beaucoup moins qu'en Ontario par exemple. C'est pourtant l'oxygène d'une économie. Malgré tout, je suis optimiste. Nous avons des atouts considérables, mais il y a aussi des défis importants.

Gaétan Morin - Il n'y a certainement pas de croissance «excessive», mais très peu d'entreprises dans notre portefeuille font défaut. Nous aurions aussi pu penser que la faiblesse du dollar aurait stimulé nos exportations, mais cette récompense n'apparaît pas encore sur l'écran radar.

 

> RBC prévoit que le PIB du Québec croîtra de 1,4 % en 2016, sous la moyenne canadienne de 1,7 %.

 > La part des biens dans les exportations internationales québécoises a baissé de 4 points de pourcentage de 2005 à 2014, pour s'établir à 82 %, selon le ministère de l'Économie, de la Science et de l'Innovation (MESI).

2. Un certain éveil économique

P.G.C. - C'est vraiment le moment de positionner nos atouts. La faiblesse du dollar insuffle un peu d'oxygène, mais il ne faut pas s'asseoir sur ses lauriers. Notre rôle à tous, dont nous-mêmes autour de la table, c'est de ne pas rater cette «fenêtre d'opportunité». Sinon, nous allons sauter un cycle et creuser notre écart de productivité. Ces chiffres-là nous obsèdent.

Nos entrepreneurs veulent aller de l'avant, mais le manque de main-d'oeuvre est un frein, surtout à l'extérieur des grands centres. Nos entrepreneurs crient à l'aide. Nous sommes en queue de peloton en matière de productivité, et la part du manufacturier dans notre PIB décroît ; c'est un levier important qui nous manque.

G.M. - À très court terme, les investissements massifs dans nos infrastructures auront un effet multiplicateur positif sur l'économie. Le défi, c'est de bien l'exécuter et aux bons endroits. C'est bien beau investir du capital, mais ce qui est au coeur de la croissance, c'est que nos entreprises aient la volonté de croître. Comme société, il faut dénicher les entrepreneurs qui ont la volonté de grandir, et c'est sur eux qu'on doit miser.

À la FTQ, nous avons ciblé quatre secteurs de croissance : l'aérospatiale, les sciences de la vie, les produits forestiers et l'agroalimentaire. Ces quatre secteurs contribuent pour 38 G$ à notre PIB et soutiennent 60 000 emplois. Comme une entreprise, il faut miser sur nos forces. On ne peut pas se battre contre tout le monde dans tous les secteurs.

J.-F.C. - Je pense qu'il y a de l'accès au capital de risque et au financement plus traditionnel au Québec. Nos institutions financières sont en bonne santé. Mais nous devons nous ouvrir davantage sur le monde. Avec l'économie du partage, on ne voit que la pointe de l'iceberg, et on ne sait pas comment réagir. Uber, par exemple, comment devons-nous nous y adapter ? Je ne dis pas que cette entreprise est une bonne entreprise citoyenne, mais je trouve que nous sommes un peu lents à réagir.

 

> Le PIB québécois a gagné 0,9 % en janvier dernier, selon l'Institut de la statistique du Québec. Étant donné cette hausse et la faiblesse du dollar canadien qui devrait favoriser les exportations, le Québec est-il sur une lancée ?

 

> Le dernier budget fédéral promet 120 G$ d'investissements dans les infrastructures sur 10 ans

3. Une fiscalité compétitive, une bureaucratie trop lourde

P.G.C. - Les crédits d'impôt donnent de l'air aux entreprises, et on en voit les effets sur le long terme. Lorsque nous tentons d'attirer des investissements étrangers au Québec, les crédits d'impôt sont dans la colonne des «plus». Même chose pour l'hydroélectricité, à taux avantageux pour le secteur manufacturier. Les gouvernements ont un rôle essentiel à jouer pour attirer et vendre [les produits du] Québec. Un élément négatif est par contre la taxe sur la main-d'oeuvre.

M.D. - Le Québec doit composer avec un gros problème d'endettement public. Évidemment, ça crée une marge de manoeuvre très mince par rapport au fédéral et à d'autres provinces. À mon avis, des crédits d'impôt bien ciblés sont importants.

G.M. - Je crois que notre fiscalité est compétitive. Quand je parle à des entrepreneurs, ce n'est pas un sujet qui revient souvent. Ce qu'ils me disent tous cependant, c'est qu'il faut simplifier les choses. Surtout pour les PME, le fardeau bureaucratique est tellement lourd, tellement compliqué, que les entreprises ne font pas toujours appel à ce à quoi elles auraient droit. Ça prend quasiment un employé à temps plein pour y faire face.

J.-F.C. - En ce qui concerne la fiscalité, le Québec est sans doute une compétence compétitive en Amérique du Nord. Nous avons un cadre social qui nous permet de répartir la richesse, et ça, c'est un atout. Mais avec le vieillissement de la population, aura-t-on les moyens de continuer à s'offrir nos services publics dans 15 ou 25 ans ? Il y a lieu de s'interroger. Ce n'est pas le rôle de l'État de créer de l'emploi, mais comme société, on pourrait se donner la mission de rendre tous nos jeunes bilingues. C'est un sujet sensible au Québec, mais je le constate sur le terrain : il y a tellement d'assureurs qui recherchent des employés bilingues !

 

> Les PME québécoises sont imposées à 18,5 % (taux combiné du fédéral [10,5 %] et du provincial [8 %]).

4. Sièges sociaux : les Québécois plus prédateurs que proies

M.D. - Nous sommes clairement des prédateurs ! Depuis 2010, plus de 258 entreprises ont été achetées par des Québécois à l'étranger. À l'inverse, ce sont 85 entreprises d'ici qui ont été vendues à l'étranger. Les chiffres sont encourageants. Cependant, c'est vrai que perdre un siège social entraîne beaucoup de pertes collatérales, dans les cabinets comptables ou les firmes d'avocats, par exemple.

G.M. - Oui, c'est tragique de perdre des sièges sociaux, mais dans certains cas, par exemple Dollarama et Van Houtte, la vente a été une bonne chose. Il y a toujours deux côtés à une médaille. Nous sommes bons pour intégrer des firmes étrangères dans nos entreprises. Nous savons ce que cela représente que de vivre dans un environnement où l'on peut être assimilé, nous savons intégrer avec doigté. N'érigeons pas de barrière, misons plutôt sur nos forces.

P.G.C. - Je pense qu'au net, l'intrant [les acquisitions] est plus important que l'extrant [les ventes hors Québec]. Et ça devient très complexe de garder certaines entreprises lorsqu'elles dépassent les 200 millions de dollars ou 300 M$ de chiffre d'affaires. Elles sont souvent publiques, donc il y a beaucoup de règles à respecter. Nos entrepreneurs ont un grand appétit de croître sur la scène internationale. Nous n'avons pas à avoir honte, pas du tout. Plusieurs géants québécois ont conquis la planète : Bombardier, SNC-Lavalin, etc.

 

> De 2001 à 2013, la valeur des achats réalisés par des entreprises québécoises (90,4 G$) était légèrement supérieure à celle des ventes d'entreprises québécoises (89,9 G$), selon une étude de KPMG-Secor. D'après la même étude, la part du Québec dans le total des sièges sociaux situés au Canada est néanmoins en baisse : 24 % en 2001, comparativement à 20 % en 2013.

5. Une relation complexe avec l'immigration

G.M. - Nous avons beaucoup de difficulté à intégrer nos immigrants, qui sont souvent très compétents dans leurs domaines. Les ordres professionnels créent des barrières, et le soutien à l'intégration en région n'est pas suffisant. Il faut absolument laisser les immigrants contribuer à l'économie québécoise.

P.G.C. - L'intégration des immigrants est un élément critique. On le voit en Allemagne. Ce pays a de grosses carences en main-d'oeuvre. Il a donc accueilli massivement des immigrants.

M.D. - À la BDC, nous avons un programme destiné aux immigrants afin de leur donner accès à des prêts. Souvent, ils ont de la difficulté à trouver du capital. Ils n'ont pas nécessairement d'historique de crédit ou des actifs sur lesquels s'appuyer. Il faut les aider à devenir des entrepreneurs.

J.-F.C. - Disons qu'après toutes les formalités que les immigrants doivent remplir pour arriver ici, nous ne leur rendons pas la tâche facile. Même une fois qu'ils ont réussi à trouver un emploi. J'ai déjà vu des employés immigrants d'institutions financières qui avaient beaucoup de difficulté à ouvrir un compte bancaire, et ça, chez leur propre employeur !

 

> L'Allemagne aurait accueilli au moins 1 million de réfugiés en 2015 seulement, d'après le diffuseur allemand Deutsche Welle.

 

> 32,2 % des immigrants ont l'intention de se lancer en affaires, comparativement à 18,8 % de la population totale, selon l'Indice entrepreneurial québécois 2015 de la Fondation de l'entrepreneurship.

6. Montréal et les régions : en finir avec la rivalité

J.-F.C. - Les régions ne doivent pas être en compétition entre elles. Un gros investissement à Montréal profite à l'ensemble du Québec. C'est créateur d'emplois pour toutes les régions. La concurrence n'est pas au Québec, elle vient d'ailleurs.

M.D. - J'ai constaté le même type de rivalité ailleurs au Canada. Entre Edmonton et Calgary, par exemple, c'est un peu la même chose qu'entre Québec et Montréal. Je crois qu'il faut faire des choix, c'est-à-dire savoir sur quelles forces miser dans une région en particulier. Surtout dans le capital de risque, on ne peut pas installer des accélérateurs et des incubateurs d'entreprises partout, nous n'avons pas les ressources.

P.G.C. - Aucun doute, Montréal est bel et bien le moteur de l'économie québécoise, mais les régions sont très importantes. Il y a une saine collaboration avec [le gouvernement du] Québec afin d'attirer des investissements étrangers à Montréal. Nous avons des créneaux complémentaires entre nos régions, ça crée un effet de meute bénéfique pour l'ensemble du Québec.

G.M. - Il y a une dizaine d'années, on voulait développer des créneaux de spécialisations dans chaque région du Québec. Au bout du compte, nous avons investi un peu partout. Il faut arrêter de saupoudrer nos ressources. Nous ne pouvons pas être bons dans 25 secteurs différents de l'économie ! Et même ailleurs qu'au Québec, nous devons créer des ponts. Avec l'Ontario et les États-Unis, par exemple. Le Fonds de solidarité FTQ investit dans des fonds à l'extérieur de la province ; cela permet au Québec d'aller chercher de l'expertise ailleurs.

 

> «Pour l'année 2013, avec 49 % de la population du Québec, la région métropolitaine de Montréal a contribué pour plus de 53 % au PIB du Québec, de même que plus de 50 % des impôts personnels payés et 53 % des investissements étrangers directs. Montréal est, incontestablement, au coeur de l'économie québécoise», peut-on lire dans le rapport «Montréal : boulet ou locomotive», de l'Institut du Québec.

7. Une jeunesse éduquée et prête à prendre sa place... si on lui en donne une

P.G.C. - La relève est un enjeu beaucoup plus compliqué qu'on ne pourrait le penser. Ça demande du génie humain pour préparer la relève entrepreneuriale, il faut de l'accompagnement. Les dirigeants d'entreprises attendent souvent trop longtemps avant de se pencher sur leur relève. Ils devraient le faire au moins 10 ans à l'avance, comme toute bonne planification financière personnelle. Les entrepreneurs sont très pris par le quotidien, et certains se pensent invincibles. Il faut beaucoup de doigté pour demander à un entrepreneur de penser à sa relève.

M.D. - Le vieillissement de nos entrepreneurs entraîne deux genres de risques. D'abord, ça freine l'investissement : les plus âgés investissent moins. Ensuite, ça augmente le risque de ventes d'entreprises à l'étranger. La clé, c'est la planification. Il faut aussi trouver le moyen de connecter les start-up avec les plus grandes entreprises et les universités. Stanford [Californie], Harvard et, chez nous, Waterloo [Ontario] ont réussi.

G.M. - Dans nos fonds régionaux, 40 % de nos transactions sont liés à la relève. La FTQ travaille justement à développer un programme pour la relève. Le risque lors d'un transfert se situe dans le management : il faut aider la relève à se réapproprier l'entreprise.

Nous avons une jeunesse éduquée, ouverte sur le monde, mais il n'y a rien de mieux qu'un entrepreneur d'une région pour parler aux gens dans cette région. Nos entrepreneurs sont des modèles incroyables pour nos jeunes.

J.-F.C. - La vraie histoire de la relève, c'est aussi que les jeunes voient le monde différemment. D'ailleurs, vive le retour des cours d'économie dans nos écoles ! Nous avons un bon système d'éducation, mais nous devons discuter davantage d'entrepreneuriat.

 

> 36,6 % des Québécois âgés de 18 à 34 ans avaient l'intention de se lancer en affaires par rapport à 20,1 % de la population adulte en général, selon l'Indice entrepreneurial québécois 2015 de la Fondation de l'entrepreneurship.

8. Et si on rêvait l'économie idéale pour 2020

P.G.C. - Nous avons fait un exercice particulier au CA d'Investissement Québec : nous avons tenté d'imaginer quelle serait notre page couverture de rêve de Les Affaires en 2020. Nous sommes arrivés avec «Le secteur manufacturier is back !» Nous voulons aussi nous doter de nouveaux indicateurs pour mieux mesurer notre performance. Par exemple : Combien de nouveaux produits avons-nous commercialisés ? Combien de robots de plus avons-nous installés dans nos usines ?

G.M. - Il faut oser se réinventer et inciter les entreprises à faire de même. Et laissons la place aux plus jeunes, à ceux qui ont la volonté de croître. Ce sont eux qui nous donneront l'obligation de nous réinventer à notre tour. On doit mieux les intégrer, leur laisser une place et les accompagner.

J.-F.C. - Il faut souligner l'importance des bâtisseurs qui travaillent à leur plan de relève. C'est comme ça que nous créerons un Québec prospère. Favorisons davantage l'économie du partage, tout en respectant les règles, notamment fiscales. Adoptons un virage numérique et ouvrons-nous sur le monde. Ça s'applique aussi aux entreprises. Même concurrentes, nos entreprises ont tout à gagner à réseauter le plus possible.

M.D. - Je souhaite que nous performions mieux dans le secteur manufacturier et que nous améliorions notre productivité. Également, nous devons faire progresser le secteur du capital de risque : le Québec a déjà été en tête de peloton dans ce domaine, mais nous avons été largement dépassés. Pourtant, c'est ce type de capital qui alimente les start-up. Et les start-up sont l'avenir du Québec.

 

> De 1981 à 2014, la productivité a augmenté en moyenne de 1,02 % au Québec. Au Canada, elle a crû de 1,20 %, en Corée du Sud, de 5,61 %, selon le Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal.

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