« Notre armée de programmeurs bénévoles vient en renfort à l'État »


Édition du 12 Mai 2018

« Notre armée de programmeurs bénévoles vient en renfort à l'État »


Édition du 12 Mai 2018

Par Diane Bérard

Jennifer Pahlka

En 2010, l'Américaine Jennifer Pahlka a fondé Code for America, un OBNL qui met 22 000 programmeurs bénévoles au service de la mise à niveau numérique de l'État. Il existe désormais un Code for Canada. J'ai rencontré Jennifer Pahlka au Skoll World Forum on Social Entrepreneurship, où l'organisme a été récipiendaire d'un Skoll Award.

DIANE BÉRARD - Code for America veut démontrer que le gouvernement peut fonctionner. C'est une mission admirable, mais ambitieuse...

JENNIFER PAHLKA - C'est possible si on mobilise les meilleurs codeurs et programmeurs pour qu'ils collaborent avec les fonctionnaires afin de créer et d'offrir les services dont la population a besoin au moment où elle en a besoin et sous la forme qui lui convient le mieux.

D.B. - Code for America, c'est une sorte de « Programmeurs sans frontières » ?

J.P. - Oui, pour l'esprit qui l'anime. Mais au lieu d'envoyer nos bénévoles en mission dans les pays émergents, on les envoie dans la jungle de l'hôtel de ville de leur collectivité.

D.B. - Il doit être difficile de dire au gouvernement « Tasse-toi, on va te montrer comment faire »...

J.P. - Il n'est pas question de dire au gouvernement « Vous avez tout faux ». Nous utilisons nos ressources pour faire des tests, que nous présentons ensuite au gouvernement. Nous croyons que nous pouvons contribuer à faire découvrir une autre façon de faire qui mènera à de meilleurs résultats. Nous ne sommes pas là pour remplacer le gouvernement par une armée de bénévoles. En revanche, je crois fermement que les citoyens doivent montrer le chemin en mettant leurs compétences à contribution pour le bien commun. Dans notre cas, il s'agit de compétences numériques. Code for America n'est pas une foule de voix, c'est une foule de bras. Nos bénévoles roulent leurs manches pour résoudre des problèmes, tout cela en respectant les fonctionnaires.

D.B. - Pouvez-vous nous donner un exemple d'intervention ?

J.P. - Prenons le cas du programme d'aide alimentaire SNAP (Supplemental Nutritional Assistance Program). En Californie, un des États américains les plus peuplés, le taux de participation à SNAP était très faible. Ce n'est pas normal. Les citoyens n'en profitaient pas parce que c'est trop compliqué. Nos bénévoles ont créé un processus simplifié par le téléphone intelligent. Vous photographiez les documents requis. Vous les envoyez au gouvernement. Il communique avec vous par des messages texte pour le suivi. Code for America a développé l'application pour la ville de San Francisco. Aujourd'hui, l'État de la Californie nous a confié la responsabilité de la déployer pour tous ses citoyens.

D.B. - Développez-vous toujours vos applications en marge du gouvernement pour ensuite lui proposer de les adopter ?

J.P. - Nous comptons 64 groupes de bénévoles dans tous les États-Unis. Ils emploient plusieurs méthodes d'intervention, selon le dossier. Certains membres développent des applications. D'autres colligent et analysent des données. D'autres enfin forment les fonctionnaires sur différents sujets, dont le design centré sur l'utilisateur. Toutes ces avenues pointent vers le même but, que les services gouvernementaux soient plus efficaces et plus utilisés.

D.B. - Comment la philosophie de vos programmeurs bénévoles influence-t-elle les services gouvernementaux ?

J.P. - Nous avons lancé Code for America en 2010. En 2014, le gouvernement des États-Unis a lancé le US Digital Service. J'ai contribué au lancement de cette jeune pousse à l'intérieur de la structure gouvernementale. Elle a pour mission, entre autres, de repenser l'interface numérique avec les citoyens et les appels d'offres pour les services numériques. Le US Digital Service a recruté des gens de grand talent. Mais il a aussi la particularité d'attirer, sur une base temporaire, des spécialistes de la technologie du secteur privé. Ceux-ci passent quelques mois au gouvernement fédéral. C'est une sorte de devoir civique. Code for America vient elle aussi en renfort au US Digital Service grâce à ses bénévoles. Le Canada lance présentement un service similaire, le Canadian Digital Service. Et Code for Canada en sera partenaire avec sa propre équipe de bénévoles.

D.B. - Vous visez un changement systémique. Y a-t-il des signes que cela fonctionne ?

J.P. - Les procédures d'appels d'offres, le recrutement et la structure organisationnelle du gouvernement américain évoluent. Nous croyons que la relation entre Code for America et le gouvernement y est pour quelque chose. Vous observerez le même impact au Canada. Lorsque le changement vient à la fois de l'interne et de l'externe, vous augmentez le potentiel d'un virage systémique.

D.B. - Combien avez-vous d'employés et de bénévoles ?

J.P. - Code for America emploie 65 personnes et attire 22 000 volontaires. Ils se consacrent à des enjeux liés à leur collectivité. Il y a Code for Miami, Code for Savannah, etc.

D.B. - Comment Code for America a-t-elle évolué en huit ans ?

J.P. - En 2010, notre but se limitait à démontrer, à petite échelle, ce qu'on peut atteindre en travaillant autrement. Notre seul projet était d'envoyer des experts en technologie travailler bénévolement au gouvernement sur des programmes à court terme. L'application pour l'aide alimentaire est issue de cette première expérience. Il a été décidé de poursuivre à long terme et à plus grande échelle. L'application SNAP développée pour San Francisco a été déployée dans toute la Californie. Elle sera accessible dans cinq autres États. Notre action migre du quartier à la ville, au comté, à la région et, éventuellement, à la nation.

D.B. - Code for America souhaite avoir un impact sur des millions de citoyens. Parlez-nous des défis que cela pose.

J.P. - D'abord, nous avons le même défi depuis le début... le gouvernement est lent ! Il est construit sur le principe de l'aversion au risque, pour des raisons évidentes. L'autre défi concerne la pérennité des projets lorsque ceux-ci sont gérés par des bénévoles. Le troisième tient à la répartition des tâches entre les bénévoles et le gouvernement. C'est une conversation récurrente. Par exemple, est-ce souhaitable, et surtout pérenne, qu'un programme fonctionne uniquement grâce au travail des bénévoles, et en dépit du gouvernement ? Je ne crois pas. Notre rôle consiste à le conscientiser et le rendre imputable.

D.B. - Nos lecteurs pourraient conclure que vos interventions ne les touchent pas. Qu'elles visent l'accès aux services sociaux pour les plus vulnérables...

J.P. - Nous avons tous besoin d'un gouvernement compétent numériquement, intelligent, agile et réactif aux changements. Chaque citoyen qui paie des impôts devrait se soucier de la façon dont ceux-ci sont employés. Nul besoin d'être pauvre pour vous soucier de l'efficacité du filet social. Et puis, tout le monde a un contact avec le gouvernement. Par exemple, les entrepreneurs qui construisent des véhicules sans conducteurs vont se frotter à la réglementation. Ils vont souhaiter que leur gouvernement ait une sensibilité, une réactivité et une connaissance des enjeux technologiques contemporains. Personne ne peut passer outre le gouvernement.

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