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Nouvelle année faste pour les géants des hydrocarbures?

AFP|Mis à jour le 16 avril 2024

Nouvelle année faste pour les géants des hydrocarbures?

«Shell doit faire attention […] elle pourrait être jugée sévèrement par les marchés», relève Russ Mould, chef des investissements chez AJ Bell. (Photo: 123RF)

Paris — L’année 2022 restera dans les annales pour les «super majors» pétrolières: la faim insatiable de pétrole et de gaz, combinée à la guerre en Ukraine, leur a assuré des bénéfices record, et tout indique que les profits seront au rendez-vous en 2023 aussi… tout comme les critiques.

Quatre des cinq majors (Shell, Chevron, ExxonMobil, TotalEnergies) ont battu en 2022 leur record de bénéfice net, tandis que BP établit un record de bénéfice hors éléments exceptionnels. Au total, elles ont engrangé 151 milliards de dollars de bénéfice net en 2022. Les bénéfices ajustés, qui rendent mieux compte de la rentabilité en excluant les pertes comptables causées par les retraits de Russie, sont plus proches de 200 milliards.

De quoi s’attirer les foudres des gouvernements et des ONG, en pleine crise énergétique et climatique. Mardi, le président des États-Unis Joe Biden a jugé ces profits «scandaleux».

Les compagnies ont bénéficié à plein de l’escalade des cours des hydrocarbures, avec un baril de Brent, référence de l’or noir, frôlant les 140 dollars en mars 2022 et un gaz à 350 euros le mégawattheure l’été dernier en Europe, 15 fois le prix habituel.

Les prix ont baissé depuis, mais en 2023, «nous pouvons avoir d’autres pics, car la guerre en Ukraine est loin d’être terminée», prévient Adi Imsirovic, chercheur à l’Oxford Institute for Energy Studies. 

Malgré des incertitudes pour l’économie mondiale, l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) ne s’attend pas à une baisse de la demande et anticipe au contraire une croissance en 2023 (+2,2 millions de barils/jour en 2023 après +2,5 mb/j en 2022).

En 2023, les compagnies pourront compter sur une demande «clairement encore au rendez-vous», surtout avec la fin de la politique zéro COVID en Chine, souligne Moez Ajmi, consultant au cabinet EY. 

La demande en gaz et pétrole restera aussi soutenue par les dizaines de milliards de subventions publiques destinées à soulager les factures des consommateurs, qui «ne font que prolonger la crise» et les «prix élevés», estime Adi Imsirovic.

 

«Retour de bâton politique»?

La manne amassée par les majors crée pour l’heure un casse-tête dans la classe politique occidentale, sur fond de hausse du coût de la vie. Sur le Vieux Continent comme aux États-Unis, allumer sa chaudière, cuire du pain ou rouler au diesel est devenu une dépense lourde pour nombre de ménages et d’entreprises.

«Je fais ma part pour faire baisser les prix, il est temps que Big Oil fasse la sienne», s’était déjà emporté Joe Biden la semaine dernière.

En France, l’annonce mercredi du bénéfice net de TotalEnergies, à 20,5 milliards de dollars, a ravivé le débat.

En Grande-Bretagne, le gouvernement a introduit en mai 2022 une taxe sur les bénéfices énergétiques exceptionnels, tout comme l’Union européenne fin septembre, avec une «contribution temporaire de solidarité», attaquée en justice par Exxon.

«Ce dont on a besoin en ce moment, c’est de plus d’offre. Au lieu de cela, ce qui a été mis en place est une pénalité sur le secteur énergétique dans son ensemble», a déploré Darren Woods, le PDG d’Exxon. 

Si le rebond de la demande après la pandémie de COVID-19 avait déjà profité aux majors en 2021, tout s’est emballé en 2022 avec l’envolée des prix qui a suivi la guerre en Ukraine.

Ces multinationales ont ainsi tiré parti d’avoir misé sur des «actifs à forte valeur ajoutée», comme les projets de gaz naturel liquéfié (GNL), dont l’Europe est devenue dépendante avec la fermeture des gazoducs de Moscou, relève Moez Ajmi.

Pour la suite, la bonne marche de ces entreprises ne dépendra pas que des cours des hydrocarbures, préviennent des analystes. Avec les critiques croissantes, «un retour de bâton politique» guette, selon Patrick Munnelly, analyste chez TickMill Group.

«Shell doit faire attention (…) elle pourrait être jugée sévèrement par les marchés», relève Russ Mould, chef des investissements chez AJ Bell. Les compagnies pétrogazières investissent certes de plus en plus dans le solaire, l’éolien et autres énergies renouvelables, mais pas autant qu’elles le pourraient. Or «Shell a versé plus à ses actionnaires qu’il n’a investi cette année dans les renouvelables», explique Russ Mould. 

Quant à BP, il vient de décider de continuer à investir autant dans les hydrocarbures que dans les renouvelables.