Comment une enfant timide est devenue PDG

Publié le 01/01/2009 à 00:00

Comment une enfant timide est devenue PDG

Publié le 01/01/2009 à 00:00

Par Ulysse Bergeron

Sa démission du poste de présidente de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM), un des plus puissants lobbys du Québec, a littéralement volé la vedette et détourné l'attention des médias de nos problèmes économiques. La machine à rumeurs s'est emballée. Pourquoi ce départ et où atterrira-t-elle ?

Sa sortie, la principale intéressée la prépare en catimini depuis des semaines. Tout a été orchestré au quart de tour. Moins de vingt-quatre heures après l'annonce de sa démission, une capsule vidéo apparaît sur le site de Marketel (voir l'encadré ci-dessus), une des plus importantes agences de publicité de la métropole. Le tournage de cette vidéo, effectué dans le plus grand secret deux semaines plus tôt, présente une Isabelle Hudon dont l'assurance frise l'arrogance. La nouvelle présidente, c'est elle !

Trois jours après son entrée officielle chez Marketel, Commerce la rencontre dans son nouveau quartier général, un bureau minimaliste situé à quelques mètres de la réception. Elle est calme et souriante. Rien à voir avec la lionne de la vidéo : d'ailleurs, côté stature, elle est plutôt frêle. "Depuis près d'un an, je sais que je vais quitter la présidence de la Chambre de commerce, car ce n'est pas le genre de poste où l'on reste éternellement." Dès 2006, son mentor, dont elle tait le nom, lui a conseillé d'envisager l'après-CCMM. "Je savais que je voulais être à la tête d'une entreprise."

Pour elle, pas question d'être numéro deux, même dans une multinationale. "J'attendais seulement la bonne occasion." Jacques Duval, fondateur de Marketel, la lui offre en juillet dernier. Les deux ne se connaissent pas. Ils se sont croisés une seule fois lors d'un déjeuner-causerie. Qu'à cela ne tienne ! Trois mois plus tard, après plusieurs discussions et d'innombrables courriels, le contrat est signé et Isabelle Hudon entame un nouveau chapitre de son histoire.

Une histoire dont l'action navigue entre plusieurs univers : la politique, les communications et l'économie. De chapitre en chapitre, l'héroïne se construit. Car elle n'a pas toujours eu l'assurance qu'elle affiche aujourd'hui. Elle a mis quarante ans à l'acquérir. Fille d'une enseignante en mathématiques et d'un directeur de commission scolaire devenu maire de Beauharnois avant de se lancer dans la politique fédérale, elle a grandi entre sa ville natale de Beauharnois et Val-David, au chalet familial, où elle passe ses hivers à dévaler les pentes de ski. "Elle était loin d'être ce qu'elle est devenue, confie sa cousine et meilleure amie, Marie-Claude Fichault, aujourd'hui vice-présidente chez TVA Publications. Contrairement à l'impression qu'elle donne, Isabelle n'était pas du genre présidente de classe, ni le type de jeune à s'engager dans la radio ou le journal étudiant. Elle n'était pas compétitive et détestait les conflits, les chicanes et les oppositions", ajoute sa cousine.

La présidente de Marketel était une enfant plutôt effacée avec quelques livres de trop. Pas de celles qui se font remarquer par un charisme plus grand que nature. Sa force est tranquille, comme le rappelle Michèle Charest, sa professeure de psychologie au Collège de Valleyfield, où elle a obtenu son dernier diplôme scolaire. "En classe, elle était calme. Mais lorsqu'elle intervenait, ses idées étaient réfléchies et bien articulées, indique-t-elle. Et par-dessus tout, elle avait beaucoup de maturité. C'était le type d'étudiante avec lequel les professeurs pouvaient discuter d'adulte à adulte."

Rien qui surprenne son père. Jean-Guy Hudon a toujours perçu sa fille ainsi. "Isabelle est d'une nature très analytique. Adolescente, elle lisait les journaux et nous parlions politique. Elle avait cette faculté de réflexion, de synthèse et de communication", confie son père. Cet homme d'une soixantaine d'années, aux yeux bleus perçants, parle avec conviction et aisance. Un trait qu'il a légué à sa fille, tout comme ses yeux bleus. "Mais, par-dessus tout, elle s'est toujours organisée pour parvenir à ses fins." À 14 ans, décidée à apprendre l'anglais, elle trouve elle-même un camp d'été en Ontario qui offre un programme d'immersion dans la langue de Shakespeare. Après avoir convaincu ses parents, elle y passera deux étés.

La jeune Isabelle est curieuse... mais elle est aussi impatiente. "C'est mon principal défaut. Si le Ritalin avait été à la mode, on m'en aurait sûrement proposé." C'est ce qui explique qu'elle quitte les bancs de l'école sans diplôme universitaire, au grand dam de ses parents pédagogues. "Ce n'est pas une gloire, mais je n'en ai pas honte non plus." Pour elle, les expériences accumulées sur le terrain sont une forme de diplôme.

C'est en 1988 que débute le premier chapitre de sa vie professionnelle. La jeune femme arrive sur la colline parlementaire pour rejoindre son père, député du gouvernement progressiste conservateur de Brian Mulroney : "Je suis allée le voir une fin de semaine et j'y suis restée sept ans !" Dès lors, l'ascension est fulgurante. À vingt ans, elle est organisatrice régionale pour les conservateurs. Quelques mois plus tard, elle devient attachée de presse de Monique Landry, ministre de l'ACDI, au Commerce extérieur et à Patrimoine Canada. "Dès notre première rencontre, ça a cliqué, confie l'ancienne ministre conservatrice. Elle était jeune, mais elle avait tout ce qu'il fallait pour affronter les journalistes parlementaires, qui tentent constamment de nous mettre en boîte : maturité, professionnalisme, esprit de synthèse." Dans les coulisses du pouvoir, elle apprivoise ce qui deviendra sa marque de commerce : la communication. "Le milieu politique a été mon université. La pression était intense et nous étions en situation de crise constante", dit-elle. C'est aussi sur la colline qu'elle fait la connaissance d'un jeune conseiller politique du nom de Paul Smith qui deviendra son premier conjoint : "Isabelle est douée d'une intelligence aiguë. C'est le coeur de sa personnalité. Déjà à cette époque, elle le prouvait chaque jour."

Après la défaite historique des conservateurs - seulement deux députés sont élus lors des élections de 1993 -, Isabelle Hudon revient à Montréal. Son nouvel emploi : assistante exécutive de Mila Mulroney, l'épouse du premier ministre sortant. "Paul, son conjoint, était l'assistant exécutif de mon mari ; donc, Isabelle et moi, nous nous rencontrions régulièrement. Il me fallait quelqu'un qui puisse mener plusieurs dossiers de front, quelqu'un d'extrêmement efficace, comme elle", explique Mila Mulroney. Un passage de courte durée, car le jeune couple s'envole pour la France l'année suivante. Fin du chapitre politique.

"La coupure avec la politique, c'est là que je l'ai faite. Et c'était nécessaire si je voulais passer à autre chose", affirme-t-elle. Paul Smith étudie alors à l'Institut européen d'administration des affaires (INSEAD Academy) de Fontainebleau, une des plus prestigieuses institutions universitaires du monde. Isabelle Hudon continue de tisser sa toile. Elle côtoie des personnes "extrêmement brillantes", qui viennent du monde entier. "J'ai vu le monde à travers leurs lunettes, ce qui m'a permis d'apprendre beaucoup. Les discussions étaient souvent très animées", dit-elle. Dix-huit mois plus tard, le jeune couple quitte la coquette maison de Fontainebleau pour rentrer au Québec. Paul a un MBA en poche et Isabelle est enceinte d'Arnaud.

De retour à Montréal, tout est à recommencer. "Je faisais mes premières armes dans le milieu des affaires. Il m'a fallu beaucoup d'humilité, parce que je me suis retrouvée au bas de l'échelle", confie-t-elle. Débute alors le chapitre portant sur la communication. Elle collectionne les emplois dans ce domaine : Agence spatiale canadienne, Bombardier Aéronautique et BCE Média. Isabelle Hudon navigue, observe et apprend. La touche-à-tout s'ouvre au monde des affaires et des sciences et côtoie pour la première fois ceux qu'elle représentera plus tard : les gens d'affaires. "Ottawa m'a formée aux réalités politiques. Mon passage en entreprise m'a initiée aux réalités économiques et sectorielles." Et, surtout, elle y développe une sensibilité aux enjeux du monde des affaires.

En peu de temps, son nom circule. En 2001, Benoît Labonté, alors nouveau PDG de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM), la recrute dans son équipe. Isabelle Hudon joint la CCMM à titre de directrice des communications alors que l'organisation effectue la plus grande transformation de ses 180 années d'existence. "La Chambre était en plein changement de gouvernance", se souvient Benoît Labonté, aujourd'hui maire de l'arrondissement de Ville-Marie et chef de l'opposition à la Ville de Montréal. La CCMM réaffirme sa vision métropolitaine du développement et change sa structure interne de fonctionnement : le PDG devient le porte-parole officiel, et Info entreprises et le World Trade Centre Montréal deviennent des directions de la CCMM. Isabelle Hudon participe à tous ces changements. En moins de deux ans, elle devient vice-présidente. Et en 2005, lorsque Benoît Labonté quitte le navire pour faire le saut en politique municipale, c'est elle qui en reprend la barre.

Isabelle Hudon sort de l'ombre et devient la porte-parole officielle du CCMM. "C'était une complice de tous les combats", confie le maire de Montréal, Gérald Tremblay. Griffintown, la Société du Havre, le Rendez-Vous 2007... elle est engagée dans tous les dossiers chauds. Parmi ses chevaux de bataille : la diversification des sources de revenu de la métropole. Tout semble lui réussir. Un échec ? "Je ne suis pas du genre à regarder dans le rétroviseur", répond-elle, avant de confier que le seul dossier qu'elle piloterait différemment serait celui du projet de casino dans le quartier Saint-Henri. "Il aurait fallu travailler davantage avec la population locale dès le départ", estime-t-elle.

C'est à la CCMM qu'elle peaufine son sens de la concertation. Par exemple, il y a trois ans, elle invite à dîner le très militant Steven Guilbault, alors responsable de campagne de Greenpeace au Québec. "Nous ne nous connaissions pas, confie-t-il. Elle voulait mon avis sur différents dossiers." Depuis, la collaboration continue et s'est même transformée en amitié. "Isabelle est curieuse, elle cherche à comprendre. Pour y parvenir, elle s'entoure de gens qui n'ont pas nécessairement le même point de vue, mais qui apportent un nouvel éclairage à sa réflexion. C'est une de ses forces", résume l'environnementaliste.

Malgré tout, les positions qu'elle adopte ne font pas toujours l'unanimité. En 2006, Alain Bouchard, PDG de Couche-Tard, publie une lettre ouverte dans le quotidien La Presse, dans laquelle il interpelle directement la PDG du CCMM au sujet de l'opposition de cette dernière dans le dossier du prolongement de l'autoroute 25 vers Montréal. "Le conseil de la Chambre a-t-il entériné votre sortie publique ? Ou s'agit-il de votre opinion personnelle ? Je vous invite à préciser la chose publiquement." Elle réplique aussitôt en affirmant qu'elle a l'appui de la CCMM, et elle assure que sa prise de position a été approuvée par le comité de développement urbain de la CCMM. Fin de l'épisode. Ce sera le seul affrontement public entre elle et un poids lourd des affaires au cours de son règne.

C'est donc au sommet de sa popularité, à l'automne 2008, qu'elle quitte la CCMM. Une sortie sur fond de rumeurs. Le quotidien montréalais Le Devoir écrit : "Selon des sources, plusieurs problèmes internes auraient incité madame Hudon à chercher un nouvel emploi. Ainsi, il y aurait eu certaines tensions entre madame Hudon et le conseil d'administration de la Chambre. La façon de définir son rôle, notamment en y donnant une couleur très politique, ne faisait pas l'unanimité." À la mention de l'article, Isabelle Hudon fronce les sourcils et secoue vigoureusement la tête de gauche à droite. "Tout cela est complètement faux ! Des informations, ça se vérifie. Je me doute de la source et je ne veux aucunement lui donner de la visibilité. Elle n'en mérite pas." Rémi Racine, PDG d'A2M et actuel président du conseil de la CCMM, se porte à sa défense. "Il n'y a jamais eu de tensions. Chaque sortie publique d'Isabelle était approuvée par le conseil", assure Rémi Racine, qui connaît Isabelle Hudon depuis l'époque où ils militaient pour le Parti progressiste-conservateur. Son départ, réitère-t-elle, découle d'un désir d'affronter de nouveaux défis. Voilà tout.

Chose certaine, la jeune fille de Beauharnois qui rêvait d'être ballerine en a relevé des défis depuis qu'elle a quitté le nid. "Quand je regarde son parcours, ça m'épate, confie son frère aîné, Stéphane Hudon, copropriétaire d'une concession automobile à Châteauguay. Malgré tout, Isabelle trouve le temps de s'occuper de sa famille", assure-t-il. Ainsi, elle héberge son neveu, qui est aussi son filleul, du lundi au vendredi. "Christophe adore le sport et voulait étudier au Collège Notre-Dame. Quand il m'a demandé s'il pouvait habiter chez moi pendant la semaine, j'ai dit oui." Pratique, elle ajoute : "Ce n'est pas plus de travail, cela fait plutôt de la compagnie pour mon fils Arnaud, qui est fils unique et qui adore son cousin".

Le sens pratique qu'elle applique à sa vie personnelle est ce qui lui a permis de se rendre aussi loin. Et il lui servira encore, maintenant qu'elle assume sa première présidence d'entreprise en pleine crise financière. Car, pour ce nouveau chapitre de son histoire, elle aura besoin de tous les talents qu'elle a développés dans ses autres vies. La femme forte subira le test.

ulysse.bergeron@transcontinental.ca


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