Washington pourrait-il cibler les tarifs d'électricité des alumineries?


Édition du 24 Mars 2018

Washington pourrait-il cibler les tarifs d'électricité des alumineries?


Édition du 24 Mars 2018

Par François Normand

Une femme arborant un t-shirt en faveur de la hausse des tarifs d’exportation attendait la visite de Donald Trump dans la ville de Moon, en Pennsylvanie, le 10 mars dernier. [Photo : Getty Images]

Même si le Canada vient d'éviter de justesse pour l'instant des tarifs sur ses exportations d'aluminium et d'acier aux États-Unis, l'administration Trump pourrait éventuellement revenir à la charge en ciblant les tarifs d'électricité d'Hydro-Québec accordés aux alumineries au Québec, estiment des spécialistes en énergie.

Cette préoccupation survient alors que le protectionnisme devient une politique bipartisane aux États-Unis. Outre les derniers tarifs imposés sur l'acier et l'aluminium qui visent avant tout la Russie, les pays du Moyen-Orient et la Chine, il y a aussi des mesures ciblant directement le Canada, comme les avions de Bombardier, le bois d'oeuvre et le papier journal.

Le protectionnisme progresse aux États-Unis depuis la récession de 2008-2009. L'élection de Donald Trump a toutefois accentué cette politique. Washington s'attaque désormais aux traités commerciaux comme l'Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), les pratiques ou l'aide gouvernementale de ses partenaires comme le Canada qui peuvent nuire aux entreprises américaines.

C'est pourquoi les faibles tarifs d'électricité accordés aux alumineries québécoises pourraient un jour se retrouver sur l'écran radar de l'administration Trump. Ce sont des tarifs à risques partagés qu'Hydro-Québec refuse toutefois de divulguer. Mais voici comment ils fonctionnent.

Plus les prix de l'aluminium sont élevés, moins les tarifs sont avantageux pour les alumineries, et plus Hydro-Québec y trouve son compte. En revanche, quand les prix sont très bas, tout le monde y perd, incluant la société d'État.

Les tarifs ne sont pas inférieurs aux coûts de production d'Hydro-Québec. Il s'agit donc d'un manque à gagner théorique pour le producteur d'énergie (les autres consommateurs ne sont pas touchés par une hausse de tarifs), mais d'une perte réelle pour les alumineries.

Dans ce contexte, il est difficile de savoir avec certitude si les tarifs accordés aux alumineries sont actuellement inférieurs au tarif industriel (tarif L). Parfois, ils peuvent être supérieurs si les prix de l'aluminium sont très élevés.

Selon l'Association québécoise des consommateurs industriels d'électricité, le tarif L s'établit à environ 5 cents le kilowattheure pour les très grands consommateurs d'électricité membres de l'AQCIE, comme le producteur d'acier ArcelorMittal. Les alumineries du Québec sont membres de cette association.

Une aide déloyale de l'État québécois ?

Pourquoi ces tarifs seraient-ils à risque, selon les spécialistes ? Parce qu'ils pourraient être considérés comme une aide indirecte de l'État québécois aux alumineries qui exportent aux États-Unis, alors que l'industrie américaine vit une crise sans précédent en raison de la faiblesse des prix de l'aluminium.

De 2001 à 2016, la production d'aluminium aux États-Unis a fondu de moitié, passant de 3 millions à 1,5 million de tonnes par année, selon la United States International Trade Commission (USITC).

À lui seul, le géant Alcoa - qui a trois alumineries au Québec - a dû fermer trois usines au sud de la frontière. Une conjoncture qui préoccupe les spécialistes et qui pourrait mettre à risque les tarifs qu'accorde Hydro-Québec aux alumineries québécoises. « Ça pourrait être attaquable, car nous sommes en présence d'un tarif spécial », souligne Jean Thomas Bernard, un spécialiste en énergie à l'Université d'Ottawa.

Même lecture du côté de Pierre-Olivier Pineau, spécialiste en énergie à HEC Montréal. « Il pourrait y avoir un terrain pour des actions sur l'équité des échanges », dit-il.

Jean-Marc Carpentier, spécialiste en énergie et vulgarisateur, estime lui aussi qu'il y a un risque, mais il précise que ce risque « est extrêmement faible ». Pour que les Américains contestent les tarifs d'électricité au Québec, il faudrait que des alumineries américaines demandent à Washington de le faire. Or, M. Carpentier voit mal comment Alcoa pourrait faire du lobby afin de faire adopter des mesures qui pourraient nuire aux exportations de sa filiale canadienne aux États-Unis. « Ils se tireraient dans le pied », dit-il.

Pourquoi les tarifs accordés aux alumineries seraient- ils à risque, selon les spécialistes ? Parce qu’ils pourraient être considérés comme une aide indirecte de l’État québécois aux alumineries qui exportent aux États-Unis. [Photo : 123RF]

Hydro-Québec refuse de commenter

Chez Hydro-Québec, on refuse de commenter l'enjeu. « Il s'agit d'un dossier gouvernemental ; les discussions se déroulent entre les négociateurs des gouvernements (...). Hydro-Québec ne participe donc pas à ces pourparlers. Nous ne commentons pas les dossiers qui pourraient faire l'objet ou non de ces discussions », affirme la porte-parole Lynn St-Laurent.

Joint par Les Affaires, le cabinet de la ministre des Affaires étrangères du Canada, Chrystia Freeland, n'a pas voulu indiquer si la Maison-Blanche a soulevé cet enjeu dans l'actuelle renégociation de l'ALÉNA. « Les alumineries canadiennes ont toujours été une source fiable d'aluminium pour le marché américain. Considérant la forte intégration du marché nord-américain de l'aluminium et les défis communs auxquels font face nos alumineries, il n'est pas dans l'intérêt du Canada ou des États-Unis de mettre en place des mesures qui affecteraient le commerce équitable entre nos deux pays », affirme la porte-parole Natasha Nystrom.

À Québec, la ministre de l'Économie, de la Science et de l'Innovation (MESI), Dominique Anglade, estime qu'il y a un certain risque, tout en le mettant en perspective. « Il y a toujours un risque ; on l'a vu dans l'aérospatiale avec Bombardier. Mais est-ce que ce risque est réel ? Je ne suis pas certaine », dit-elle. La ministre rappelle aussi que ce ne sont pas les exportations canadiennes d'aluminium quoi font mal aux alumineries aux États-Unis, mais la surproduction de la Chine qui a fait chuter les prix du métal gris sur les marchés mondiaux.

L'industrie canadienne conteste la possibilité qu'il y ait un risque

Jean Simard, président de l'Association de l'aluminium du Canada (AAC), dit être en « désaccord » avec la position des spécialistes en énergie que nous avons interviewés. Il rappelle que l'AAC a documenté le coût réel de fourniture d'Hydro-Québec lors de consultations publiques, sans parler des revenus générés au Québec sur une base annuelle. M. Simard souligne que les tarifs offerts au Québec sont aussi offerts à toutes les alumineries, et ce, peu importe leur nationalité, incluant l'américaine Alcoa. « C'est d'ailleurs ce que nous avons démontré dans le cadre des audiences sur les conditions de compétitivité touchant l'industrie américaine de l'aluminium », dit le président de l'AAC, qui a témoigné lors de ces audiences. Selon lui, l'administration Trump ne voit pas l'industrie canadienne comme une menace pour sa propre industrie.

En juin 2017, l'USITC a d'ailleurs publié le rapport « Aluminium: Competitive Conditions Affecting the U.S. Industry », dans lequel elle présente le Canada comme une région favorisée par de vastes ressources hydroélectriques à bon marché. Mais, dans le même temps, le rapport souligne que ces conditions permettent d'approvisionner le marché américain en aluminium de façon optimale et à moindre coût. « Le tout au grand bénéfice de nos voisins du sud, qui n'oseraient remettre en question cette source fiable de métal non transformé », affirme Jean Simard. Il rappelle aussi que le Canada n'a pas bénéficié de la réduction de la production d'aluminium aux États-Unis ces dernières années. En fait, elles ont même diminué, affirme Jean Simard.

En 2007, les exportations canadiennes d'aluminium sous forme brute aux États-Unis ont totalisé 6,4 milliards de dollars canadiens, selon l'Institut de la statistique du Québec. En 2016, elles s'établissaient à 5,3 G$.

« Nos parts de marché ont diminué au profit des Russes et du Moyen-Orient qui s'accaparent la croissance de la demande aux États-Unis, conjointement avec le métal secondaire », souligne Jean Simard. Selon lui, les exportations canadiennes vers le marché américain ont toujours été et demeurent relativement importantes, car la chaîne logistique de l'aluminium en Amérique du Nord est intégrée depuis la Seconde Guerre mondiale.

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