Mini-budget Girard: un exercice d'équilibriste

Publié le 27/11/2021 à 12:00, mis à jour le 27/11/2021 à 13:06

Mini-budget Girard: un exercice d'équilibriste

Publié le 27/11/2021 à 12:00, mis à jour le 27/11/2021 à 13:06

Bref, c’est à une sorte d’exercice d’équilibriste que s’est livré le ministre des Finances du Québec avec son mini-budget. On ne peut toutefois pas dire que cet exercice était vertigineux! (Photo: La Presse canadienne)

CHRONIQUE. Éric Girard avait raison d’afficher un large sourire quand il a présenté son mini-budget, le 25 novembre dernier. 

Grâce au taux de croissance nominal de 10,4 % (+6,5 % après l’inflation) du produit intérieur brut (PIB) du Québec pour l’exercice qui prendra fin le 31 mars 2022, les rentrées fiscales du gouvernement croîtront de 10,6 % au cours du même exercice, ce qui générera une augmentation de 9,7 G$ de revenus autonomes. 

Cette explosion des recettes fiscales permettra au gouvernement Legault d’accroître ses dépenses de programmes de 12,4 G$ ou de 11,8 % sur celles de l’exercice précédent et de faire passer le déficit anticipé de 12,3 G$, prévu dans le budget du printemps dernier, à 5,6 G$. 

Ce sont des chiffres impressionnants, qui ne se sont jamais vus, et que l’on ne reverra probablement jamais. 

Pourquoi ce revirement spectaculaire ? Pour trois raisons principales:

1. L’économie québécoise est la plus diversifiée parmi l’ensemble des provinces. Quand le pays traverse une période difficile, l’économie du Québec est celle qui s’en tire le mieux et qui se relève le mieux.

2. Les gouvernements du Canada et du Québec ont dépensé massivement pour aider les particuliers et les entreprises à passer à travers la COVID-19.

3. Alors que notre système de santé a été frappé de plein fouet au début de cette pandémie, les Québécois se sont montrés très disciplinés devant les mesures sanitaires, ce qui a créé un climat favorable à la reprise de l’économie.

 

Redistribution ordonnée

Après avoir beaucoup dépensé et après avoir beaucoup récolté, il allait de soi que le gouvernement redistribue une partie de la manne reçue des contribuables et qu’il en profite pour réduire le déficit anticipé et contenir la croissance de la dette publique.

Malgré la crise, cette dernière passera de 46,8 % du PIB à la fin de mars 2021 à 44,3 % à la fin de mars 2022. Ce ratio continuera ensuite de baisser jusqu’en 42,5 % à la fin de mars 2026, alors que le déficit aura été éliminé avant un versement de 4,4 G$ au Fonds de générations. Il subsistera toutefois un déficit structurel de 4 G$, résultat de décennies de déficits creusés pour payer des dépenses courantes, une pratique abandonnée depuis plusieurs années.

Soulignons que le plan budgétaire prévoit judicieusement de continuer à alimenter le Fonds des générations, ce qui permet de réduire le coût de la dette de l’État, puisque son rendement est supérieur au coût des emprunts. Autre facteur important, la bonne situation financière de la province lui permet de conserver une excellente notation de crédit des agences d’évaluation et de bénéficier d’un très faible taux d’intérêt sur sa dette.

Québec versera 1,8 G$ en aide aux personnes, soit une prestation exceptionnelle aux 3,3 millions de personnes qui reçoivent le crédit d’impôt pour solidarité et une bonification du soutien aux aînés de 70 ans. Il dépensera 2,4 G$ pour les services de garde, injectera 742 M$ dans plusieurs programmes d’aide aux communautés et consacrera 4,4 G$ en cinq ans pour accélérer les chirurgies et améliorer les conditions de travail des salariés du secteur de la santé.

L’État remplit ainsi sa mission de redistribution de la richesse. Il se peut qu’il ait trouvé un sain équilibre entre cette fonction et le redressement qui s’imposait sur le plan des finances publiques.

Plusieurs ont vu de l’électoralisme dans ce train de mesures, mais il aurait été indécent de ne pas redistribuer une bonne partie de la hausse exceptionnelle des revenus de l’État compte tenu de la croissance de 4 % de l’inflation. Espérons que la Banque du Canada ne se trompe pas en estimant que celle-ci retombera à environ 2 % au deuxième semestre de 2022.

 

L’angle mort de la main-d’œuvre

La rareté de la main-d’œuvre n’a pas échappé au regard du ministre des Finances, mais il est regrettable que le gouvernement se refuse toujours à ouvrir davantage le marché du travail du Québec aux travailleurs étrangers. C’est une erreur. Les entreprises refusent des contrats et des revenus, ce qui fait perdre des recettes fiscales à l’État.

Autre impact, la population du Québec croît à un rythme moindre que celle du reste du Canada, ce qui affaiblit le poids politique du Québec au sein de la fédération. Ce sera de notre faute si on perd un député au Parlement fédéral lors de la prochaine révision de la carte électorale.

Pour combler les 250 000 vacants (il y en avait 150 000 au début de 2021), Québec injectera 2,9 G$ en cinq ans pour requalifier 170 000 sans-emploi. Six secteurs sont priorisés : la santé, l’éducation, les services de garde, le génie, les technologies de l’information et la construction. On ignore le manufacturier, les services reliés à la vente et à la restauration.

Sur cette somme, 1,7 G$ seront consacrés à l’octroi, à compter de l’automne 2022, de bourses de 9 000 $ aux étudiants des cégeps et de 15 000 $ à 20 000 $ aux étudiants universitaires qui se qualifieront. On ne connaît pas encore les programmes admissibles à cet effort de requalification.

 

Logements abordables à but lucratif

La pénurie de logement abordable et social n’a pas échappé au ministre, mais son annonce est loin d’être limpide. En plus d’une aide 35 M$ en cinq ans au paiement des loyers pour les personnes à faible revenu et d’un soutien de 146 M$ en cinq ans pour la modernisation du programme allocation-logement, le ministre a annoncé des crédits de 123 M$ (197 M$ avec l’argent du fédéral) en cinq ans pour appuyer un nouveau programme construction de 2 200 logements abordables à but lucratif.

En effet, selon le Réseau québécois des organismes d’habitations sans but lucratif, ce nouveau programme visera la construction d’«unités abordables sur le marché privé», ce qui veut dire que ce programme ne sera pas accessible aux coopératives et aux OSBL d’habitations et qu’une partie de l’aide de l’État se retrouvera dans les poches des promoteurs privés.

Si cette interprétation est bonne, Québec devra expliquer ce changement de paradigme, alors même que 7 000 logements prévus dans le programme Accès-Logis de la Société d’habitation du Québec ne sont toujours pas réalisés.

Bref, c’est à une sorte d’exercice d’équilibriste que s’est livré le ministre des Finances du Québec avec son mini-budget. On ne peut toutefois pas dire que cet exercice était vertigineux!  

À propos de ce blogue

Tour à tour rédacteur en chef et éditeur du journal Les Affaires pendant quelque 25 ans, Jean-Paul Gagné en est l’éditeur émérite depuis 2007. En plus de publier un commentaire hebdomadaire dans le journal et de tenir un blogue dans LesAffaires.com, il participe à l’organisation d’événements et représente le journal dans les milieux d’affaires. Il est aussi appelé à commenter l’actualité dans d’autres médias et à prononcer des conférences. Jean-Paul Gagné a consacré sa vie professionnelle au journalisme économique. Avant son entrée aux journal Les Affaires, qu’il a contribué à relancer pour en faire la principale publication économique du Québec, il a passé une douzaine d’années au quotidien Le Soleil, où il était journaliste économique et cadre à la rédaction. Jean-Paul Gagné est diplômé en économie et en administration. Il a reçu de nombreuses marques de reconnaissance, dont les prix Hermès et Gloire de l’Escolle de l’Université Laval, le prix Carrière en journalisme économique de la Caisse de dépôt et placement et Merrill Lynch et le Prix du livre d’affaires remis par Coop HEC Montréal et PricewaterhouseCoopers. Il siège au conseil d’administration d’organismes sans but lucratif.

Jean-Paul Gagné
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