Entrevue n°288 : Rachel Botsman, auteure et experte en économie collaborative


Édition du 07 Mai 2016

Entrevue n°288 : Rachel Botsman, auteure et experte en économie collaborative


Édition du 07 Mai 2016

Par Diane Bérard

Rachel Botsman, auteure et experte en économie collaborative.

En 2011, l'Australienne Rachel Botsman a coécrit le livre culte : What's Mine Is Yours: The Rise of Collaborative Consumption. Elle juge que nous sommes «programmés pour partager». Je l'ai rencontrée au Skoll World Forum on Social Entrepreneurship, à Oxford, pour faire le point sur l'économie collaborative, six ans après sa première conférence TED (Technology, Entertainment, Design) sur le sujet.

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Diane Bérard - En mai 2010, sur la scène de TEDxSydney, vous avez illustré l'économie collaborative par la perceuse que nous n'utilisons que 12 à 13 minutes par année. Six ans plus tard, voulons-nous toujours partager ?

Rachel Bostman - Encore plus ! Le rythme d'adoption de l'économie collaborative suit celui des téléphones intelligents. Plus de gens ont des téléphones intelligents, et notre degré d'aisance avec ces objets a grandement augmenté.

D.B. - Vous enseignez l'économie collaborative aux étudiants du MBA. Donnez-nous une définition de celle-ci.

R.B. - C'est un système économique qui relie ceux qui détiennent à ceux qui désirent. Il est question d'actifs sous-utilisés dont on cherche à augmenter l'usage. Et, ce qui importe le plus, les transactions se déroulent à l'extérieur des institutions traditionnelles. Les organisations classiques peuvent recourir au modèle de l'économie collaborative. Mais celle-ci contourne généralement les organisations existantes, car les transactions qu'elle implique n'exigent pas de posséder les moyens de production.

D.B. - Nommez-nous quelques idées fausses qu'on se fait de l'économie collaborative.

R.B. - Je vous en donne trois. D'abord, on semble croire que tout tourne autour du transport et du logement. L'économie collaborative ne se limite pas à Uber et Airbnb. Ensuite, on conclut que, dès qu'une application nous donne accès à un bien ou à un service en temps réel, c'est de l'économie collaborative. Non, c'est de l'économie sur demande. Enfin, on se trompe sur les intentions des entrepreneurs. Oui, certains ont des pratiques d'affaires très agressives. Mais 99 % sont animés de valeurs sociales.

D.B. - Vous vous apprêtez à prononcer une troisième conférence TED. Est-ce moins stressant que la première fois ?

R.B. - Non, c'est plutôt le contraire. La première fois, vous ne vous rendez pas compte de ce qui vous attend. Il vous faudra vivre pendant des années avec le thème que vous choisissez. Vous devenez votre sujet. On ne vous parle que de ça. On ne vous interviewe que sur ça. Si vous ne le concevez pas bien, il faut en assumer les conséquences. Puis, votre pensée évolue. Or, aux yeux du monde, elle est immobilisée au moment de votre conférence.

D.B. - Y a-t-il des règles pour réussir sa conférence TED ?

R.B. - Le défi consiste à trouver le fil conducteur qui reliera tout votre argumentaire. Et puis, vous ne pouvez pas présumer que tout le monde connaît votre sujet. Mais si vous êtes trop général, le public aura une impression de déjà vu. Il faut trouver l'équilibre.

D.B. - Il y a aussi l'épineuse question des anecdotes...

R.B. - (Rires.) En effet, on dirait que tous les conférenciers TED ont vécu des drames personnels qui ont changé leur vie ! Qu'arrive-t-il si vous n'avez rien vécu de tel ? C'est mon cas. Vous ne voulez pas avoir l'air trop académique. Mais vous ne pouvez tout de même pas vous inventer une vie...

D.B. - En panel, au Skoll World Forum on Social Entrepreneurship, vous avez réussi à glisser une anecdote sur votre père...

R.B. - Oui, c'était pour illustrer mes inquiétudes face au sort des travailleurs de l'économie collaborative. Mon père est nul pour les travaux manuels. Il ne change même pas une ampoule. Il fait donc affaire avec la plateforme TaskRabbit qui fournit de l'aide domestique. Le même électricien est venu chez lui plusieurs fois. Papa s'est attaché à lui. Il lui a proposé de traiter directement avec lui pour éviter la commission de la plateforme. Chacun y gagnerait. «Non», a répondu l'électricien, car son travail ne serait plus garanti. Donc, la plateforme protège le client, mais pas le travailleur. Si l'électricien se blesse pendant une tâche, il n'a aucune assurance. TaskRabbit aimerait bien assurer ses contractuels, mais cela leur conférerait le statut d'employé et augmenterait leurs frais. C'est le nouveau défi de l'économie collaborative, celui de protéger autant les offrants que les clients.

D.B. - L'anecdote de votre père illustre le nouveau défi de l'économie collaborative, la responsabilisation des plateformes.

R.B. - La plateforme est une entreprise. Elle a des clients. Mais elle a aussi des offrants. Ce ne sont pas des fournisseurs, mais ce ne sont pas des employés. Il va falloir leur trouver un statut. Comme il faudra parler d'assurances, de filet social et de tout ce qui constituait jusqu'ici la responsabilité des entreprises.

D.B. - Vous attribuez aux plateformes la responsabilité de recréer des liens sociaux. Pouvez-vous nous expliquer ?

R.B. - Lorsque vous travaillez pour une entreprise, votre statut d'employé vous confère une identité sociale. Vous faites partie d'une communauté. Vous pouvez compter sur vos pairs pour apprendre ou tout simplement pour vous sentir bien. Imaginons maintenant que vous êtes un artisan qui vend ses créations sur la plateforme Etsy. Vous êtes seul chez vous. Comment allez-vous vous développer ? Améliorer votre produit ? Votre marketing ? D'où l'importance de créer des liens entre les artisans d'Etsy. La plateforme n'a pas à gérer ce lien. Elle doit fournir les outils qui permettent à la communauté de s'organiser elle-même. Nous assistons aux balbutiements de ce type d'initiative. Etsy fait partie des plateformes pionnières.

D.B. - Parlons du cours que vous donnez aux étudiants du MBA de la Saïd Business School de l'Université d'Oxford. Qu'est-ce qui motive les étudiants à s'inscrire ?

R.B. - Il y a les curieux. Ils sentent que les Apple et les Nike de demain seront probablemement des plateformes d'économie collaborative. Pourtant, mon cours est le seul de tout le MBA qui aborde ce modèle économique. Alors, ils s'inscrivent. Puis, il y a ceux qui veulent démarrer une plateforme ou y collaborer.

D.B. - Vous revoyez le contenu de ce cours. Que changerez-vous ?

R.B. - Je vais le rendre plus pratique. Et je vais parler des applications de l'économie collaborative dans la santé et la finance, par exemple.

D.B. - Vous considérez les services financiers comme la prochaine frontière de l'économie collaborative. Pourquoi ?

R.B. - Simplement parce que ce secteur comporte trop d'intermédiaires inutiles et qu'il est hautement inefficace. Les contrats d'assurance, par exemple, sont inutilement complexes et rigides. Il faut inventer l'assurance «en temps réel».

D.B. - Comment l'économie collaborative influe-t-elle sur l'économie traditionnelle ?

R.B. - Certaines entreprises achètent carrément des plateformes. D'autres essaient d'adapter leur modèle.

D.B. - Les entreprises traditionnelles s'intéressent-elles suffisamment à l'économie collaborative ?

R.B. - Non, plusieurs entreprises s'estiment à l'abri à cause de leur taille. Elles ne saisissent pas que les temps ont changé. Les entreprises de l'économie collaborative n'auront jamais à atteindre la taille des entreprises traditionnelles pour récolter le même impact.

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