Gro Harlem Brundtland: le développement durable depuis 1992


Édition du 30 Septembre 2017

Gro Harlem Brundtland: le développement durable depuis 1992


Édition du 30 Septembre 2017

Par Diane Bérard

Gro Harlem Brundtland est considérée comme la «mère» du développement durable. Cette médecin, trois fois première ministre de la Norvège, est à l'origine du document, mieux connu sous le nom de «rapport Brundtland», qui a servi de base au sommet de la Terre de Rio, en 1992. Je l'ai rencontrée lors de la conférence «Célébrer un siècle de génie».

L'entrevue n° 333

Diane Bérard - Le rapport Brundtland a été publié il y a 30 ans. En quoi son message était-il novateur ?

Gro Harlem Brundtland - Notre rapport recommandait une nouvelle forme de développement que nous avons appelée «développement durable». Nous avons inclus une perspective intergénérationnelle parce que, depuis le milieu du 20e siècle, la nature n'arrive plus à se régénérer pour réparer les dommages faits par les humains. Notre rapport incitait les gens à trouver comment combler leurs besoins sans hypothéquer la capacité des générations futures à combler les leurs.

D.B. - Vous constatez qu'une partie des gens d'affaires emploient le mot «durabilité» au lieu de «développement durable». Quel glissement de sens y voyez-vous ?

G.H.B. - Quand les gens d'affaires parlent de durabilité (sustainability), on pourrait conclure qu'il ne s'agit que d'une abréviation, que ceux qui parlent de durabilité évoquent en fait le concept de développement durable dans son entièreté. Ils sont probablement nombreux dans ce groupe. Je crois cependant qu'un autre groupe désire fuir la réalité et la nécessité de changer en profondeur notre modèle de développement. Il emploie cette abréviation pour occulter une partie du message, celle qui suppose un partage de connaissances et de technologies avec les autres pays pour les aider à trouver des sources d'énergie de remplacement.

D.B. - Quel est le message que vous souhaitez passer aux gens d'affaires ?

G.H.B. - Je crois que les entreprises qui visent la durabilité se disent : «Si notre secteur ou notre entreprise peut continuer à exister et à produire à long terme sans avoir trop d'impact, ça va. Si notre empreinte environnementale n'est pas trop prononcée, alors nous respectons les principes du développement durable.» Ce n'est pas le message du rapport. La perspective globale de notre message est trop souvent oubliée. Il n'y a qu'une Terre. On ne peut pas se concentrer sur ses affaires et laisser pour compte les pays du monde qui, pour l'instant, n'ont pas les moyens de faire les choix associés au développement durable. Le développement durable n'en est pas s'il n'est pratiqué que par les pays riches.

D.B. - Voulez-vous nous parler de Rex Tillerson, l'ex -PDG d'Exxon devenu secrétaire d'État du gouvernement Trump ?

G.H.B. - En effet, je veux vous parler de lui, de l'industrie pétrolière et de l'industrie du tabac. Peu avant la rencontre de Copenhague sur le climat, en 2009, on a commencé à sentir un changement chez plusieurs entreprises pétrolières. Elles ont compris qu'elles ne pouvaient pas poursuivre leurs activités en ignorant ou en niant le changement climatique. Rex Tillerson et plusieurs de ses homologues ont reconnu qu'ils devaient travailler avec les faits. Et, surtout, qu'ils devaient prendre part à la conversation sur l'avenir. Pendant ce temps, l'industrie du tabac, elle, a continué à mentir et à dissimuler les impacts négatifs de ses activités. Ses dirigeants se sont présentés à répétition devant le Congrès américain en jurant, la main sur le coeur, que leurs produits n'avaient aucun effet négatif prouvé. Il en va de même pour l'industrie du charbon.

D.B. - Les entreprises américaines poursuivront-elles leurs efforts malgré leur président climatosceptique ?

G.H.B. - Les entreprises progressistes sont conscientes de l'impact des changements climatiques depuis les années 1980. Et parmi celles qui niaient cette réalité, comme Exxon, plusieurs ont changé de discours. Elles sont de moins en moins nombreuses à démentir les faits. Les entreprises revoient leur manière d'investir à moyen et à long terme avec la contrainte de faibles émissions de carbone. Sachant cela, un leader comme Trump ne peut pas faire les dommages qu'il aurait causés s'il avait été élu il y a 10 ou 15 ans. Soyons clairs, toutefois : cela n'excuse pas son comportement !

D.B. - L'effet Trump aurait-il été plus important s'il avait été élu en 2008 à la place d'Obama ?

G.H.B. - Absolument. Rappelez-vous, en 2009, la conférence de Copenhague sur le climat a été un échec. Après 10 jours de confusion, l'accord signé ne comportait aucun engagement de réduction des émissions de CO2 ni aucune obligation sur l'aide à l'adaptation des pays pauvres. Et puis, l'Inde et la Chine ont signé à minuit moins cinq. Si Donald Trump était arrivé au pouvoir dans ces circonstances, ses positions auraient certainement eu un impact plus important qu'aujourd'hui sur le comportement du monde des affaires américain.

D.B. - Contre toute attente, la Chine est très engagée dans la lutte aux changements climatiques. Vous y voyez en partie l'effet Obama. Expliquez-nous.

G.H.B. - L'échec de la conférence de Copenhague a été un choc pour certains d'entre nous, dont Obama. Je l'ai observé pendant ces 10 jours de réunion. J'ai saisi son trouble. Il était clair qu'il ferait le nécessaire pour renverser la vapeur. Dans les années qui ont suivi, il a consacré une partie importante de son temps à collaborer avec le gouvernement chinois pour s'assurer que les États-Unis et la Chine arriveraient à réduire leurs émissions de CO2. Les autorités chinoises ont compris que leurs citoyens suffoquaient à cause de la pollution. Maintenant, les Chinois investissent dans les énergies renouvelables et les résultats sont inespérés.

D.B. - Lors de la publication du rapport Brundtland, on parlait peu des inégalités. C'est devenu une préoccupation. Comment une entreprise peut-elle faire l'arbitrage entre l'environnement et les emplois ?

G.H.B. - Il n'a jamais été question d'arbitrage. Notre rapport était très clair : on ne peut pas sauver la planète sans s'occuper en même temps de réduire la pauvreté et les inégalités. Si on aborde l'un sans l'autre, on adopte inévitablement des modèles de développement nocifs. Et ça ne peut pas être uniquement l'affaire des entreprises. Elles n'y arriveront pas. Dans de nombreux cas, elles ne peuvent pas à la fois prendre soin de leurs employés et se conformer à tout ce qu'on attend d'elles. Les gouvernements doivent soutenir la transition. Et cela ne se fera pas sans passer par la taxation. La transition vers un modèle de développement durable est une affaire de société, pas uniquement d'entreprises.

D.B. - L'économie semble divisée en deux : la vieille économie qui peine à se convertir et la nouvelle qui démarre du bon pied. Êtes-vous d'accord avec ce constat ?

G.H.B. - Évitons de diriger toute notre attention vers les nouvelles entreprises. C'est une bonne idée d'encourager aussi l'émergence de solutions dans les entreprises traditionnelles. Elles ont des ressources, de l'expertise, un historique. Il faut les inclure dans la création de l'avenir. Cela dit, on ne peut pas aider celles qui ne veulent pas s'aider elles-mêmes !

Consultez le blogue de Diane Bérard : www.lesaffaires.com/blogues/diane-berard

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