Gare aux angles morts!


Édition du 24 Mars 2018

Gare aux angles morts!


Édition du 24 Mars 2018

Par Diane Bérard

Saisir les tendances et percevoir les signaux faibles équivaut à s’intéresser à la direction que prennent les humains. Ainsi, on peut évaluer le besoin que les consommateurs auront, ou pas, pour un produit ou un service comme le nôtre. [Photo: Charles DesGroseilliers]

L'angle mort, c'est le cauchemar de toute entreprise. Comment traquer les tendances et lire les signaux faibles pour prévenir les collisions et détecter les occasions d'affaires ? Voici les trucs des entreprises et les conseils de ceux qui les accompagnent.

Dans le quartier Rosemont-La Petite-Patrie, à Montréal, des résidents déploient le premier microréseau de chaleur citoyen québécois. Le projet Celsius comprend 70 foyers. Ces Montréalais remplaceront leurs chaudières au gaz par une thermopompe. Des tuyaux installés dans le sol transmettront aux foyers l'énergie issue de la géothermie. « Nos motivations sont sociales et environnementales, explique Bertrand Fouss, du collectif Solon, l'OBNL derrière Celsius. Notre projet solidifie le tissu social du quartier tout en étant une source d'économies financières et énergétiques. »

Celsius reflète une tendance mondiale, soit le désir des citoyens de s'approprier leur production d'énergie, poursuit M. Fouss. « Notre thermopompe est alimentée par un producteur traditionnel, Hydro-Québec. D'autres projets issus du même désir sont toutefois affranchis des sources d'énergie classiques pour verser dans l'autoproduction. Ce serait notre cas si la thermopompe était alimentée par l'énergie solaire au lieu de l'hydroélectricité, par exemple. Si j'étais Hydro-Québec, je garderais à l'oeil les projets comme le nôtre. Il illustre un mouvement qui pourrait prendre de l'ampleur et influer sur l'avenir des fournisseurs traditionnels d'énergie. »

Qu'est-ce qu'un signal faible ?

Le projet Celsius est un signal faible. C'est une observation fragmentaire dont on ignore la direction future, notamment l'impact sur les affaires. Pour l'instant, il est difficile pour Hydro-Québec de lui attribuer une valeur. Doit-elle pour autant l'ignorer ? Certainement pas. « Pour une organisation, négliger ce qui se déploie lentement ou faiblement est un piège, estime Éric Noël, vice-président principal, Amérique du Nord, chez Oxford Analytica, une firme dont le siège social se trouve au Royaume-Uni, spécialisée en macrochangements, géoéconomie et pensée à long terme. Le meilleur exemple est le changement climatique. »

Hydro-Québec connaît le projet Celsius. Elle a rencontré ses protagonistes, à leur demande. Ce projet l'interpelle pour deux raisons. À court terme, il pourrait solutionner un de ses casse-têtes : le remplacement des centrales thermiques de ses réseaux autonomes (non reliés au réseau principal, comme aux Îles-de-la-Madeleine) par des sources d'énergie propre. « Des boucles de chaleur, comme celle de Celsius, font partie des scénarios possibles », avance Richard Lagrange, directeur des réseaux autonomes chez Hydro-Québec. À long terme, c'est la prise en charge de la production d'énergie par le consommateur et, ultimement, l'autoproduction, qu'Hydro garde dans sa mire. Le Québec compte à peine 200 autoproducteurs. En Allemagne, cependant, ils sont pas mal plus nombreux. En Afrique et en Asie, encore plus. Là-bas, c'est déjà une tendance. Contrairement au signal faible, qui tient de l'intuition, la tendance est étudiée, documentée et analysée. L'information est suffisamment précise pour permettre aux entreprises de prendre des décisions quant à leur avenir. Les 100 000 panneaux solaires de la jeune pousse BBOXX, par exemple, alimentent 500 000 habitants de 35 pays. D'ici 2020, l'entreprise aspire à devenir le fournisseur d'énergie de 20 millions de citoyens des pays émergents.

Que faire d'un signal faible ?

Comment une entreprise peut-elle réagir avant qu'un signal faible devienne une tendance ? Prenons le cas de la technologie blockchain. Aujourd'hui, on en parle abondamment. Mais retournons deux ans en arrière, alors que ce n'était qu'un signal faible. « Pour éviter qu'un signal faible devienne un angle mort qui fera déraper l'entreprise, le meilleur réflexe consiste à se dire : "Tiens, ça semble intéressant, je me demande si quelqu'un a pensé à l'appliquer à mon secteur" », suggère Estelle Métayer, fondatrice de la firme d'intelligence d'affaires Competia. On explore un signal faible à partir de ses enjeux. Un OBNL, par exemple, connaît des enjeux de financement, de paiement et de transparence. Il doit recueillir et distribuer l'argent des dons de façon sécuritaire, pour inspirer la confiance. La blockchain repose sur la sécurité des transactions. Il y a deux ans, un dirigeant d'OBNL allumé aurait effectué des recherches en mariant des mots-clés tels blockchain et philanthropie ainsi que toute autre combinaison dérivée de ses enjeux. Il aurait répété ses recherches au fil des semaines pour observer l'évolution des résultats. Cela lui aurait permis de décider s'il devait garder la blockchain sur son radar ou pas. Des dirigeants du secteur agroalimentaire, quant à eux, auraient pu effectuer le même type de recherche en combinant les mots blockchain et traçabilité, pour vérifier si la blockchain pouvait contribuer à assurer la fiabilité de leur chaîne d'approvisionnement, un enjeu majeur de leur secteur.

Pour traiter les signaux faibles et les tendances, il faut développer une pensée transversale, conseille M. Noël, d'Oxford Analytica. La pensée d'affaires traditionnelle est verticale. On approfondit son secteur d'activité. La pensée transversale s'intéresse plutôt à ce qui peut l'influencer. C'est l'esprit du projet Canada 2030, une exploration de l'avenir du Canada menée auprès de 5 000 participants à l'initiative du vice-président principal d'Oxford Analytica, Éric Noël. Les conversations ont sondé ce que pensent les Canadiens de quatre macrotendances. D'abord, l'effet de population, dont la démographie, l'urbanisation, l'exploitation des ressources naturelles et l'environnement. Ensuite, la mondialisation. Puis, la science et la technologie. Enfin, la géopolitique et la gouvernance. « Nous voulions connaître le degré d'optimisme et la direction que les Canadiens entrevoient pour chacune de ces tendances », dit M. Noël. Toute entreprise devrait inclure ces quatre macrotendances dans sa planification à long terme, ajoute-t-il. En se demandant chaque fois si elles constituent un frein ou un propulseur à leurs affaires.

Comment s'organiser pour explorer les tendances et les signaux faibles

Suivre les tendances et traquer les signaux faibles, car il faut faire les deux, exige de l'organisation. « Il y a la portion intellectuelle de l'exercice et la portion terrain, explique Sylvain Cossette, PDG du fonds de placement immobilier Cominar. Je lis beaucoup, je fouille sur Internet, j'appelle des professeurs et des chercheurs qui s'intéressent à la démographie et au comportement des consommateurs. Ça, c'est la portion intellectuelle. Mais nous avons aussi entamé un chantier nommé "Le centre commercial de 2035". C'est la portion terrain, une combinaison de groupes de discussions internes et externes. Il y a 18 mois, au lancement, le chantier impliquait trois employés. Aujourd'hui, 90 employés, sur les 600 que compte l'entreprise, y contribuent. C'est une initiative déterminante pour les 20 prochaines années de Cominar. Nous investissons pour des dizaines d'années, il faut comprendre où vont la société et les consommateurs. »

Pendant que Cominar planche sur le centre commercial du futur, Hydro-Québec trace son avenir en bâtissant des laboratoires vivants. Depuis la fin de 2017, à Shawinigan, deux maisons côte à côte sont équipées des mêmes technologies : panneaux solaires, stockage d'énergie et domotique. L'une sert à tester les technologies. L'autre sert de témoin. Ces maisons ne sont pas habitées. Prochaine étape : Hydro étend l'expérience à l'échelle d'un quartier habité. Elle va implanter un microréseau à Lac-Mégantic. Il inclura 30 bâtiments au centre-ville. Le futur réseau sera relié à Hydro, mais il comptera une capacité de stockage de 300 kWh et 1 000 panneaux solaires. En cas de panne ou de surcharge du réseau central, le micro-réseau de Lac-Mégantic pourra s'autosuffire. Il pourra même approvisionner le réseau central en cas de production excédentaire.

En marge de ses laboratoires vivants, Hydro chasse aussi la tendance de façon traditionnelle. « Nous suivons la progression des coûts de l'autoproduction pour prédire le moment où le coût pour produire son énergie intermittente (éolienne et photovoltaïque) sera la même que celui que nous chargeons à nos clients pour l'électricité que nous leur fournissons », dit M. Lagrange.

Parfois, traquer la tendance et le signal faible mène à découvrir des innovations de rupture, ces innovations qui peuvent complètement bouleverser les règles d'un secteur. Ce fut le cas du iPhone et des autres produits Apple. Hydro-Québec vient de découvrir une telle technologie. « En décembre 2017, nous avons appris l'existence de panneaux photovoltaïques translucides, raconte Richard Lagrange. Ceux-ci pourraient être installés sur les fenêtres pour produire de l'électricité. Cette technologie en est à ses balbutiements. Nous allons cependant suivre sa progression. Si cette technologie se répand et se démocratise, la donne peut complètement changer pour nous et les autres producteurs d'énergie établis. »

Si l'on traque la tendance, c'est pour choisir la direction que prendra l'entreprise. M. Noël suggère de créer deux équipes. La première maximise les occasions d'affaires. « Ce groupe rassemble des optimistes. Ils voient des possibilités partout », dit-il. La seconde équipe minimise les risques. « On y trouve des personnalités plus angoissées, enclines à douter et à questionner », poursuit-il. Entre les deux, on parvient à un certain équilibre.

Choisir volontairement d'aller contre une tendance

Une fois les renseignements rassemblés et analysés, certaines entreprises choisissent de ne pas suivre la parade. Car chaque tendance a sa contre-tendance. « Il y aura toujours des consommateurs qui se dissocieront des tendances, relève Estelle Metayer, Vous pouvez choisir de les servir. » C'est le choix du groupe immobilier Prével. « Je me tiens informée de tout ce qui relève de l'économie de partage, confie Laurence Vincent, coprésidente de Prével. Je sais que c'est une tendance. Mais j'ai choisi d'interdire la location Airbnb dans les édifices que nous construisons. C'est inscrit dans le règlement de copropriété. Je crois en l'accès à la propriété et à la création de communautés. C'est notre ADN. Prével bâtit des milieux de vie. J'estime qu'Airbnb nuit à la vie des propriétaires occupants. Mon choix de suivre une autre tendance que celle qui domine est lié à mes valeurs et à celle de l'entreprise. »

Au moment de l'entrevue, la coprésidente de Prével venait d'assister à une conférence du ministre de l'éducation, Sébastien Proulx, sur l'avenir de l'école et de l'éducation. « J'y suis allée par intérêt personnel, comme parent et citoyenne, mais aussi pour nourrir ma réflexion de promotrice immobilière sur nos façons de vivre. Les écoles font partie du tissu des quartiers. La direction qu'elles emprunteront influera le design des quartiers de demain. » Lors de cette conférence, la jeune dirigeante a échangé et développé des liens avec des acteurs d'un autre univers. On les nomme des liens faibles. Ce sont ceux qu'on entretient avec des gens qui ne sont ni nos amis ni des relations d'affaires. Ces liens permettent d'accéder à des renseignements et à des connaissances qui passent généralement sous notre radar. « Les liens faibles sont aussi ceux que l'on développe avec les amis de nos amis », souligne Mme Métayer. La prochaine fois qu'un ami vous invitera, pour la cinquième fois, à son récital de violoncelle ou à une conférence sur la permaculture, plongez au lieu de refuser. On ne sait jamais qui vous pourriez y rencontrer et ce qu'il pourrait vous faire découvrir.

Chercher l'humain et l'universel

Au fond, saisir les tendances et percevoir les signaux faibles équivaut à s'intéresser à la direction que prennent les humains. Ainsi, on peut évaluer le besoin que les consommateurs auront, ou pas, pour un produit ou un service comme le nôtre. DeSerres vend du matériel d'artistes. Tous les artistes, professionnels et amateurs. « Notre matériel répond à un besoin vieux comme le monde, celui de créer de ses mains, raconte Céline Blanchet, vice-présidente, Affaires corporatives et développement des affaires chez DeSerres. Les hommes des cavernes dessinaient sur leurs murs de pierre. Le défi consiste à savoir par quels types de créations nos clients voudront exprimer leur créativité et à l'aide de quels matériaux. » Pour y arriver, elle compte, entre autres, sur ses petits fournisseurs de l'autre bout du monde. « Je me rends souvent en Asie, raconte l'entrepreneure. Je vais, entre autres, au Népal et au Tibet. Mes fournisseurs locaux me parlent de leurs produits, ceux qu'ils créent et ceux qu'ils comptent créer. Ils me fascinent. Ces gens-là vivent entre deux réalités. Ils sont à la fois branchés et coupés du monde. Je sens qu'ils saisissent quelque chose de particulier de l'âme humaine. Or, notre mission d'entreprise consiste à permettre à l'humain de s'exprimer. Je reviens toujours inspirée de ces voyages. »

Céline Blanchet, Laurence Vincent, Sylvain Cossette et Richard Lagrange font partie de ceux qui reviennent du marché en connaissant l'histoire de chaque marchand. Ils connaissent aussi l'histoire du chauffeur de chaque taxi qu'ils prennent ou de leur voisin dans une file d'attente. Les gens comme eux « créent l'aléatoire ». C'est peut-être la stratégie la plus efficace pour détecter les signaux faibles et réduire les risques d'être victime d'un angle mort.

Dans le quartier ­Rosemont–La Petite-Patrie, à Montréal, des résidents remplaceront leurs chaudières au gaz par une thermopompe. Hydro-Québec doit garder à l’œil les initiatives comme celle-ci, car elle illustre un mouvement qui pourraient influer sur l’avenir des fournisseurs traditionnels d’énergie.

Avec la montée du commerce en ligne, Cominar redouble de créativité pour attirer les consommateurs dans ses centres commerciaux. Le camion de rue installé dans le Centre Rockland est un avant-goût de l’aire de restauration qui y ouvrira cet automne, où des chefs professionnels présenteront des événements singuliers.

Les quatre lieux à visiter en voyage

« ­Il y a une différence entre visiter et absorber, souligne ­Estelle ­Métayer, fondatrice de la firme d’intelligence d’affaires ­Competia. Pour comprendre une autre culture, il faut observer. » ­Voici les quatre lieux qu’elle suggère de visiter à l’étranger, que l’on soit en voyage d’affaires ou de plaisir.

1. Un supermarché, pour les produits et les prix ;

2. Un marché public, parce qu’on y trouve toutes les strates de la société ;

3. Une école, pour comprendre comment on éduque les enfants, la liberté qu’on leur accorde, la relation avec l’autorité ;

4. Un cimetière, car la façon dont on traite les personnes décédées est très révélatrice des valeurs d’une société.

30 %
Dans une équipe responsable de la stratégie à long terme, le tiers des membres devrait avoir moins de 30 ans. On réduit ainsi le risque des angles morts et maximise le potentiel de détecter les occasions futures.
Source : ­Competia


Pourquoi les ­sous-vêtements de couleur chair ne ­sont plus tous beiges

Tout a commencé par les fonds de teint. Les fabricants de cosmétiques ont trouvé un angle mort : le marché des femmes de couleur. Les produits étaient jusque là imaginés pour une peau caucasienne. Ils ont donc diversifié la palette de couleurs des fonds de teint pour convenir à toutes les peaux. La tendance s’est étendue aux fabricants de ­sous-vêtements et de sparadraps. Le site britannique ­Nubian, par exemple, propose des ­sous-vêtements couleur chair pour toutes les peaux. Et l’américain Toby ­Meisenheimer a lancé ­True ­Color, car il n’arrivait pas trouver des sparadraps invisibles pour ses enfants adoptifs noirs.

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