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Élisabeth Abbatiello

Se démarquer en affaires

Élisabeth Abbatiello

Expert(e) invité(e)

On est passé très près d’être achetée par une multinationale

Élisabeth Abbatiello|Mis à jour le 11 avril 2024

On est passé très près d’être achetée par une multinationale

(Photo: 123RF)

EXPERTE INVITÉE. Lorsqu’un géant américain est venu «cogner à la porte» de nos parents, ils ont eu à choisir entre vendre l’entreprise à une sommité de leur domaine et jouir d’une tranquillité d’esprit inégalée, ou bien la vendre à leurs 5 enfants, sachant que 70% des transferts d’entreprises au Québec échouent. Mes courageux parents ont fait ce choix de tenter le coup de faire partie du club sélect des 30% qui réussissent ! Ils ont veillé à nous donner la chance de poursuivre et d’évoluer dans cet univers commercialement familier dans lequel nous baignions depuis notre naissance et de conserver ainsi plusieurs emplois au Québec. C’est en 2018 que j’ai donc eu cette occasion, cette chance en fait et surtout, le grand plaisir de reprendre l’entreprise avec mes trois frères et ma sœur. Bien que le parcours n’ait pas été sans embûches, il fut définitivement très formateur sur les plans professionnels et personnels. Jusqu’à tout récemment, j’avais toujours pensé que notre rachat avait été totalement organique, sans préparation particulière. C’était mal jugé les vendeurs, nos parents…

 

Transfert en deux temps

Je crois que l’acquisition d’une entreprise est certainement l’une des décisions les plus importantes de notre vie. Malgré l’excitation que cette décision puisse susciter, je pense qu’il est important de ne pas précipiter les choses et de mettre en place un plan d’action pour assurer une transition réussie. Dans notre cas, nos parents ont opté pour un transfert de responsabilité avant de transférer la propriété. Ceci étant dit, bien avant de détenir tous types d’actions de l’entreprise, mes frères, ma sœur et moi étions impliqués à 100% dans l’entreprise. Nous avons travaillé un nombre incalculable d’heures chaque semaine durant quelques années, bien avant d’avoir un droit de vote ou de participation active dans l’entreprise.

Nous avons certes été chanceux d’avoir l’opportunité de racheter de nos parents, mais nous avons surtout gagné la confiance de ceux-ci au fil du temps. Ils avaient évidemment à cœur la pérennité de l’entreprise familiale, mais également la réussite de leurs 5 enfants. Ils souhaitaient que nous puissions prendre les rênes de l’entreprise avant de transférer la propriété. Lorsqu’ils ont senti que nous étions en plein contrôle de tous les aspects de l’entreprise, le processus de vente a commencé avec l’aide d’une équipe de professionnels pour nous accompagner dans les différentes étapes. Nous avons signé la vente un an plus tard.

 

Trois facteurs de succès

Il y a les repreneurs externes et ceux qui pensent tout connaître de l’entreprise. Ayant travaillé au sein de l’entreprise familiale depuis que nous étions adolescents, mes frères, ma sœur et moi, nous étions bien au fait des opérations courantes et les maîtrisions bien. Le défi était de continuer à obtenir d’aussi bons résultats, mais en gérant un nombre plus grand de succursales et surtout, en supervisant 10 fois plus d’humains que ce à quoi nous étions habitués. Notre père nous a donné ce précieux conseil de comprendre pourquoi certains processus et initiatives étaient mis en place avant de les changer. Les propriétaires avant nous ont détenu l’entreprise et ont eu comme objectif premier d’assurer la santé financière de celle-ci. Tout ce qui était en place devait donc être pertinent d’une manière ou d’une autre.

Du précédent point vient l’importance d’avoir une bonne relation avec le cédant. Lors du transfert de responsabilités, qui dans notre cas a eu lieu avant le transfert de propriété, tous les «accrochages» ou divergences de vision qui ont eu lieu avec nos parents n’ont jamais été perçus, pour nous les enfants (les acheteurs) et pour nos parents (le vendeur) comme des chicanes. Il fallait discuter, parfois confronter, pour bien comprendre la logique de la gestion en place, la répliquer, mais aussi, la parfaire dans ce nouveau contexte d’affaires. Les désaccords ont été vus comme des occasions de mieux comprendre les différents engrenages de l’entreprise. Faire preuve d’ouverture d’esprit et éviter de penser que nous sommes les seuls détenteurs de la vérité est le chemin à emprunter.

Le leadership est un élément très important lorsque l’on se porte acquéreur d’une entreprise. Que nous soyons un repreneur externe ou interne, plus souvent qu’autrement, la gestion d’équipe inconnue (au départ) est partie intégrante et au cœur de notre quotidien.

Être un bon leader, en plus d’un bon communicateur, revêt une importance particulière, car cela implique de maintenir la cohésion au sein de l’organisation nouvellement acquise. Les changements sont inévitablement à prévoir lors du rachat d’une entreprise et les gens sont naturellement réfractaires au changement. Un bon leader saura mettre en place une vision claire et transmettre des objectifs pertinents à tous les membres de l’équipe et à tous les niveaux de l’organisation ; créant ainsi une forte motivation.

De ce tout premier Pizza Salvatoré en 1964 à Saint-Georges de Beauce est né le 70e restaurant de la chaîne la semaine dernière à Saint John au Nouveau-Brunswick. Nous aurions adoré fêter cet événement avec notre grand-père Salvatoré, lui qui aimait célébrer avec ses clients en leur offrant un verre de Cinzano dès qu’une occasion s’y prêtait. Au fil des ans, ce fut trois générations d’entrepreneurs et deux transferts d’entreprise.

La quatrième génération de notre famille est composée de seize enfants et déjà la fibre entrepreneuriale transparaît dans quelques-uns. Nous ne connaissons malheureusement pas la recette parfaite pour faire partie du 30% qui réussit un transfert d’entreprise au Québec, mais nous savons pertinemment comment encourager les initiatives d’affaires auprès de nos enfants et continuerons de répondre présents et d’encourager la jeune génération dans leur vente de limonade.