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Dominique Beauchamp

La Sentinelle de la Bourse

Dominique Beauchamp

Analyse de la rédaction

Le gendarme des banques dépose du charbon dans leur bas de Noël

Dominique Beauchamp|Mis à jour le 11 avril 2024

Le gendarme des banques dépose du charbon dans leur bas de Noël

Le BSIF vient de déposer un morceau de charbon dans le bas de Noël collectif des banques canadiennes. (Photo: 123RF)

BLOGUE. Le Bureau du surintendant des institutions financières (BSIF), dont le rôle est d’assurer la stabilité du système financier, vient de déposer un morceau de charbon dans le bas de Noël collectif des banques canadiennes.

En effet, à compter du 1er février, les plus grandes banques canadiennes devront augmenter la réserve pour stabilité intérieure (RSI) d’un demi-point de pourcentage à 3% de l’actif pondéré en fonction des risques. 

Le régulateur élargit aussi la fourchette des ajustements futurs pour ce ratio de zéro à 4%, alors que la limite supérieure était de 2,5% depuis juin 2021.

La hausse de la RSI augmentera de facto le ratio des fonds propres de niveau 1 des banques du même ordre, à 11% (le fameux CET1). 

Ces décisions, qui visent à renforcer la solidité des grandes banques et la confiance du public envers le système financier, interviennent au moment où la hausse persistante de l’inflation et des taux assombrit la conjoncture et envenime la situation financière des ménages endettés, entre autres.

 

Les analystes réagissent

Les analystes de RBC Marchés des capitaux et de Banque Scotia, entre autres, n’ont pas tardé à dire que le «moment n’est pas idéal» pour les banques déjà malmenées en Bourse par les nombreuses incertitudes économiques. 

«La décision [de relever le haut de la fourchette de la RSI à 4%] est négative pour les investisseurs parce qu’elle freinera le rendement de l’avoir des actionnaires à long terme. Nous craignons aussi que les investisseurs concluent que les banques évoluent dorénavant dans un contexte réglementaire et politique plus hostile qu’avant», prévient Darko Mihelic.

L’analyste de RBC fait référence ici aux hausses récentes des impôts fédéraux imposées aux banques et à la possibilité que le gouvernement canadien réglemente les frais de transfert entre les institutions financières et les marchands lors des achats par carte de crédit.

Chez Banque Scotia, Meny Grauman déplore que les banques disposent de seulement deux mois pour se plier aux nouvelles règles, au lieu de la période de quatre mois lors du dernier ajustement en juin.

«La décision frappe plus particulièrement la Banque BMO dont l’achat américain de Bank of the West affaiblit temporairement son ratio de réserve, mais elle aura des répercussions pour toutes les institutions en ouvrant la porte à une hausse additionnelle de 100 points de pourcentage [de la RSI]», indique l’analyste. 

Bien que la Banque BMO pourrait envisager d’émettre des actions afin de respecter le nouveau ratio de réserve, le déclin de son titre tient déjà compte de cette possibilité, juge Meny Grauman.

Plus globalement, la décision du BSIF, ainsi que les raisons citées pour le resserrement du ratio de réserve, ne sont pas favorables à l’évaluation des banques canadiennes en Bourse. L’analyste de Scotia donne en exemple la moins bonne performance des banques américaines en 2022 dont la croissance a «considérablement ralenti» puisque la hausse du ratio américain des capitaux a eu pour effet de réduire les emprunts accordés. La même dynamique risque de se produire au Canada, prévoit-il.

 

Plus de réserves, moins de prêts

Bien que la majorité des banques surpassent largement le nouveau ratio réglementaire des capitaux propres de 11%, Sohrab Movahedi, de BMO Marchés des capitaux, n’est pas heureux de la tournure des événements, sans critiquer le BSIF.

La décision du gendarme des banques s’ajoute à la longue liste des préoccupations qui pèsent déjà sur les banques. À ses yeux, la décision du régulateur vise principalement à freiner la croissance des prêts et ne reflète pas de nouvelles craintes de sa part au sujet du niveau des mauvaises créances, dit-il. 

Malgré tout, l’ajout aux réserves devient un «vent de front» pour le rendement de l’avoir des actionnaires à court terme, en plus du risque que le régulateur augmente encore le ratio en juin 2023 si la conjoncture s’envenimait davantage, comme le lui permet la nouvelle fourchette de 0 à 4% pour la réserve de stabilité intérieure.

Afin d’illustrer la mécanique des réserves, Scott Chan analyste de Canaccord Genuity rappelle que lors de la pandémie, la RSI avait été abaissée de 2,25 à 1% afin que les banques puissent absorber plus de pertes potentielles et continuent à prêter. Ce plus mince coussin de réserve avait alors procuré aux banques 300 milliards de dollars de capitaux additionnels à prêter, précise l’analyste. L’inverse se produit lorsque le RSI augmente.

L’effet de surprise de la décision du BSFI a fait baisser le secteur bancaire de 2,4% lors de la semaine écoulée, moins que le déclin de 2,6% de l’indice S&P/TSX qui a souffert de la chute de presque 11% du cours du pétrole West Texas.

Il faut dire que la détérioration des perspectives économiques est le sujet chaud depuis des mois déjà. Les banques avaient donc pris les devants. Depuis le début de 2022, le recul de 9,5% des banques est pire que celui de 5,9% de l’indice torontois.

Pour le stratège quantitatif de Canaccord Genuity, Martin Roberge, il est encore trop tôt pour cueillir les titres bancaires, même si leur évaluation est tombée sous 10 fois les bénéfices prévus dans 12 fois.

Le consensus des prévisions de bénéfices pour 2023 ne reflète pas encore le ralentissement des prêts ni la hausse des provisions pour pertes sur prêts qui accompagnent toutes les récessions, les pertes d’emplois et la dépréciation immobilière. Les analystes tablent encore sur une hausse de 6,8% des profits en 2023 pour les dix institutions financières dans l’indice S&P/TSX, incluant les prêteurs alternatifs Home Capital Group et EQB.

C’est sans compter que les banques n’ont pas encore coupé dans leur propre structure de coûts.