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Garder les buts (et se relever)

Le courrier des lecteurs|Mis à jour le 11 avril 2024

Garder les buts (et se relever)

Il y a maintenant plus de deux ans que je n’administre plus d’entreprise; mais garder les buts est la chose qui m’en rapproche le plus. (Photo: 123RF)

Un texte Jules Faulkner Leroux, auteur (et gardien de but), Montréal

Jules Faulkner Leroux
Auteur (et gardien de but)
Montréal.Jules Faulkner Leroux

Auteur (et gardien de but)
Montréal.

COURRIER DES LECTEURS. Ce sont des gens étranges, les gardiens de but. Demandez à leurs coéquipiers et ils vous le diront. Ils sont si difficiles à trouver qu’il est coutume que le gardien ne paie pas ses frais d’adhésion. Ces derniers sont généralement pris en charge par les joueurs de l’équipe. Et il ne suffit pas d’en trouver un bon (cela demeure accessoire, les gardiens sont si rares que d’avoir un pouls à peu près régulier et être en mesure de tenir un bâton sont des critères qui peuvent suffire), il faut aussi, idéalement, en trouver un qui demeure supportable sur la glace (ou sur le deck, ou dans le gymnase) et dans le vestiaire. Car je vous l’ai dit et je vous le répète: les gardiens de but sont des gens étranges. 

Ils jouent, seuls au monde, dans un sport d’équipe. Et ils sont le dernier rempart. 

Seul comme un chef avec sa brigade: toujours sous pression et à chaque instant à un cheveu de l’échapper et de connaître une soirée désastreuse. 

Car si vous ne savez pas ce que c’est d’être gardien de but, vous savez sans doute ce que c’est d’être chef dans un restaurant où ça chauffe: c’est la pression au maximum, ce sont les brûlures, les engueulades avec la brigade (les coéquipiers) et même, parfois, dans le pire des scénarios, la prise de bec avec le client (l’arbitre). Alors quand on trouve un gardien qui a un pouls, qui sait tenir le bâton et qui en plus sait comment se tenir et se contenir, alors là on a ce qu’on appelle un keeper. Un goal keeper. 

J’ai commencé à jouer comme gardien de but au hockey cosom l’automne dernier. Je n’avais jamais gardé les buts ni même joué au hockey, mais il y avait cette équipe qui cherchait désespérément à combler cette position ingrate. Non seulement c’était gratuit, mais ils offraient aussi tout l’équipement nécessaire, des souliers au casque en passant par le support athlétique, prêt à habiller le premier pantin pas trop désagréable. 

Je n’ai jamais été gardien de but pas plus que je n’ai été chef en cuisine. Par contre, j’ai été seul pendant près de 15 années, chef d’une petite entreprise. Je suis familier avec le poids de la solitude dans les moments les plus difficiles, l’entrepreneuriat étant parsemé d’innombrables difficultés. Difficultés opérationnelles, humaines, financières, familiales, logistiques, administratives, légales, bureaucratiques, etc. Familier avec les difficultés d’affronter tout ça, seul. 

En affaires comme devant le filet, les obstacles vous faisant trébucher sont quotidiens et à chaque fois, il faut garder son sang-froid et se relever très rapidement, même pas le temps de rouspéter un peu. Encore moins le temps de s’apitoyer sur son sort: personne d’autre n’occupera ce poste à votre place. 

Jeudi dernier, j’ai joué ma première partie de la saison après la pause estivale. Vendredi matin, j’avais les cuisses complètement endolories. Durant l’été, j’ai sans doute relâché un peu l’entraînement. 

Il y a maintenant plus de deux ans que je n’administre plus d’entreprise; mais garder les buts est la chose qui m’en rapproche le plus: cela m’aide à entretenir les muscles qui, autrement, ramollissent trop vite.

Les muscles qui servent, dans mille situations et devant l’adversité, à se relever.