Quand un gestionnaire n'en fait qu'à sa tête

Publié le 29/01/2009 à 00:00

Quand un gestionnaire n'en fait qu'à sa tête

Publié le 29/01/2009 à 00:00

Par François Rochon

Sébastien (nom fictif) est un homme d'affaires dont les activités l'amènent à côtoyer des professionnels de l'industrie financière. Au hasard de ses rencontres, un gestionnaire d'une petite firme a capté son attention, et l'a incité à essayer la gestion discrétionnaire, au début de 2006.


Voir la capsule vidéo Svoir choisir (et travailler avec) son gestionnaire


"Bien que j'en sache long sur le monde du placement, j'ai donné un mandat à une autre personne, comme un médecin qui se fait soigner par ses pairs", dit Sébastien.


Se sentant prêt à placer le tiers de son épargne-retraite dans un portefeuille de type croissance, plus risqué, Sébastien a confié son compte de retraite immobilisé (CRI) de 120 000 $ au gestionnaire en qui il avait pleine confiance. Pour ses autres placements REER, il a continué d'épargner de façon plus prudente par l'entremise d'un conseiller en placement.


Tout allait bien jusqu'en juin 2007. À ce moment, la valeur de son CRI atteignait 149 000 $. Mais le marché était si emballé que cette lancée semblait insoutenable. Écoutant son instinct, Sébastien a fait part de ses craintes à son gestionnaire. "Je lui ai demandé de sécuriser mon portefeuille en adoptant une approche plus prudente." Mais Sébastien a fait l'erreur de donner cette instruction verbalement, sans la confirmer par écrit ni demander à modifier le contrat de gestion.


Malheureusement, le gestionnaire n'en a fait qu'à sa tête. Puis, la crise du crédit s'est déclenchée, et la valeur du portefeuille a chuté.


Lorsque Sébastien a fermé son compte, en février 2008, il n'y avait plus que 118 000 $. Cette épargne est maintenant gérée par un conseiller en placement.


"La gestion discrétionnaire, c'est fini !" lance Sébastien.


Un portefeuille trop spéculatif


Comment Sébastien aurait-il pu éviter pareille mésaventure ? En quoi son gestionnaire n'a-t-il pas respecté les bonnes pratiques de l'industrie ?


C'est ce que nous avons demandé à Jacynthe Deschênes, conseillère en placement chez Industrielle Alliance Valeurs mobilières.


"Bien que le gestionnaire discrétionnaire ne consulte pas le client avant d'effectuer des transactions, il ne peut pas faire n'importe quoi", dit-elle. Il doit agir de bonne foi et dans l'intérêt de l'investisseur, et il doit se montrer raisonnablement prudent.


Bien sûr, il doit aussi respecter la politique de placement, laquelle doit être conforme aux objectifs d'investissement, à la tolérance au risque et aux connaissances du client.


La politique de placement est donc une pièce maîtresse en gestion discrétionnaire. Or, dans le dossier de Sébastien, on note une incohérence entre cette politique et le document d'ouverture de compte chez le gardien de valeurs.


La politique de placement stipule en grosses lettres qu'il s'agit d'un mandat de gestion de type croissance. En plus petits caractères, on précise que le niveau de risque varie de moyen à élevé. "Le mot élevé suppose de la volatilité", souligne Mme Deschênes.


Mais le contrat signé avec le gardien de valeurs stipule que le portefeuille sera pondéré ainsi : la moitié dans des titres de croissance, l'autre moitié dans des titres spéculatifs.


Le hic, c'est que ces paramètres correspondent davantage à un portefeuille de type croissance élevée ou spéculatif qu'à un portefeuille de type croissance. "Normalement, un portefeuille de type croissance comptera au plus 30 % de titres spéculatifs. Une proportion de 50 % de titres spéculatifs en gestion discrétionnaire, comme dans ce cas-ci, ça me paraît étrange, dit Mme Deschênes.


"Personnellement, je crois que les termes spéculation, croissance élevée et hautement spéculatif sont incompatibles avec la gestion discrétionnaire d'un CRI."


Des paramètres flous


La politique de placement énonce aussi les paramètres qui précisent la composition du portefeuille. Mais, comme le remarque Mme Deschênes, ces passages sont flous et mal formulés.


La politique de placement mentionne que les actions canadiennes et les actions étrangères compteront chacune en moyenne pour 50 % du portefeuille. De plus, aucune pondération minimale n'est spécifiée. Pourtant, il est rare qu'un portefeuille de type croissance n'ai aucun placement en instruments en revenu fixe, ni encaisse.


"Ça laisse beaucoup de place à l'interprétation, dit la conseillère. La politique de placement aurait pu être plus restrictive. Il serait intéressant de vérifier si elle respecte les normes de l'Autorité des marchés financiers."


Une surexposition mystérieuse


Autre constatation surprenante : les pertes du portefeuille de Sébastien proviennent surtout de ses placements américains. Or, dans la période de huit mois précédant la fermeture du compte, il avait remarqué une surexposition continue au marché américain. Le 31 janvier 2008, la proportion des actions américaines dans son portefeuille a presque atteint 75 %.


Règle générale, lorsqu'un gestionnaire prend des positions extrêmes dans un portefeuille, il en informe le client. Si un signal quelconque le pousse à sortir des paramètres établis par la politique de placement, il doit aviser le détenteur du compte.


Or, Sébastien affirme que son gestionnaire n'a jamais justifié cette surexposition.


Les choses auraient dû se dérouler autrement, surtout que les actions américaines exposent les investisseurs à un risque plus élevé. En effet, investir aux États-unis ou à l'étranger implique des frais de change lors de toute transaction. Ainsi, la volatilité du dollar se conjugue à celle de la Bourse, ce qui accroît le risque. Dans le pire des cas, on peut perdre sur tous les plans.


"Compte tenu de ce risque, il est étonnant que le gestionnaire ait maintenu une surexposition en actions américaines", dit Mme Deschênes.


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