Le petit guide financier de l'investisseur


Édition du 07 Novembre 2015

Le petit guide financier de l'investisseur


Édition du 07 Novembre 2015

Par Stéphane Rolland

[Photo : iStock]

Le bénéfice net ne dit pas tout. D'autres indicateurs peuvent aider les investisseurs à avoir un portrait plus complet de la rentabilité d'une entreprise. En ce mois de la littératie financière, nous démystifions les principales lignes des résultats financiers afin de vous aider à vous y retrouver dans ces colonnes de chiffres.

Le bénéfice par action

Le bénéfice divisé par le nombre d'actions d'une entreprise est un outil «simple» pour évaluer la valeur d'un titre, affirme Steve Deschesnes, portefeuilliste de Disnat GPS, le portefeuille modèle de Desjardins courtage en ligne. C'est d'ailleurs à ce bénéfice par action que les médias font généralement référence lorsqu'ils écrivent que les résultats d'une société sont «meilleurs que prévu» ou «inférieurs aux attentes des analystes». Selon l'entreprise, les analystes utilisent parfois un bénéfice qui peut exclure certains éléments exceptionnels. Ceux-ci peuvent varier d'une entreprise à l'autre ou d'une situation à l'autre.

En consultant les prévisions des analystes, on peut en conclure que l'action d'Apple (Nasdaq, AAPL) est moins chère que la moyenne des actions des grandes sociétés américaines, cite en exemple le gestionnaire de portefeuille. À 12 fois le bénéfice de 2016, le titre se négocie à une aubaine par rapport au prix du S&P 500, à 16 fois, du moins si les prévisions des analystes sont exactes. «Dans cet exemple, on paierait 16 $ pour 1 $ de bénéfice des entreprises inscrites au S&P 500 en 2016. En comparaison, le prix sera de 12 $ pour Apple», poursuit M. Deschesnes.

Flux de trésorerie et amortissement

Toutefois, le bénéfice net ne traduit pas nécessairement ce qui se passe réellement dans les coffres d'une entreprise, nuance Louise Martel, professeure au Département de sciences comptables de HEC Montréal. En fait, il tient compte des amortissements, qui sont une estimation plutôt que la réalité.

Supposons qu'une entreprise ait acheté un immeuble d'une valeur d'un million de dollars et qu'elle en amortisse 5 % chaque année. Dans cet exemple, l'entreprise retirerait 50 000 $ à son bénéfice pour prendre en compte l'amortissement de l'immeuble. «Dans les faits, c'est zéro dollar qui a été déboursé, explique Mme Martel. L'entreprise a encore les 50 000 $ à sa disposition.»

C'est pour cette raison que les flux de trésorerie disponibles viennent compléter le tableau. Cet indicateur mesure l'argent qu'une entreprise a à sa disposition après avoir prévu les sommes nécessaires à la poursuite de ses activités. Elle permet d'évaluer la viabilité financière d'une entreprise. De plus, elle donne des indications sur les ressources à sa disposition pour financer une acquisition ou payer un dividende.

La différence entre le bénéfice net et les flux de trésorerie peut être visible pour une entreprise comme Groupe CGI (Tor., GIB.A), illustre Marc Gagnon, gestionnaire de portefeuille de l'Industrielle Alliance. Après ses acquisitions, le spécialiste en informatique montréalais doit amortir la valeur de l'écart d'acquisition (la prime que l'on paie parfois pour mettre la main sur un actif en contrepartie d'avantages futurs, comme les synergies éventuelles ou l'acquisition d'un savoir-faire technologique). Cette opération influera sur les bénéfices, mais pas sur les flux de trésorerie. Cela dit, les flux de trésorerie d'une entreprise et son bénéfice net suivront généralement plus ou moins la même trajectoire à long terme, précise le gestionnaire de portefeuille. Les deux peuvent être lus de façon complémentaire afin de confirmer une tendance.

L'investisseur doit cependant faire attention de bien comprendre la distinction entre un amortissement et une dépréciation, ajoute Steve Deschenes. La dépréciation d'un actif est utilisée notamment par les compagnies minières et pétrolières. «Supposons que vous ayez un immeuble de 20 étages et que vous amortissiez 1/20 de la valeur de votre immeuble. Vous avez encore un étage. Si une pétrolière extrait le vingtième de son puits, elle en déprécie 1/20 de sa valeur. Contrairement à l'immeuble, ce vingtième est parti ; il n'existe plus.»

Cette information peut avoir des conséquences importantes pour certains titres de dividendes. «À l'époque des fiducies, je me souviens que les fiducies de pétrole et gaz versaient en moyenne un dividende de 14 à 15 %, soit 5 à 7 points de pourcentage de plus que les autres secteurs en moyenne, raconte M. Deschenes. Les gens ne comprenaient pas qu'une partie de cette distribution équivalait à une partie du capital remis aux actionnaires. C'était en fait un retour de capital.»

BAIIA

Le bénéfice avant intérêts, impôts et amortissement (BAIIA) est une autre mesure de la rentabilité souvent citée dans la presse financière. Il permet d'évaluer la rentabilité des activités d'une entreprise sans tenir compte d'éléments qui n'ont pas de lien avec ses activités, comme le service de la dette, le taux d'imposition et l'amortissement. Quel est l'intérêt de se pencher sur une mesure tronquée ?

Exclure ces éléments permet de comparer des entreprises semblables sur un pied d'égalité, explique Mme Martel. L'idée est de voir comment se portent les activités courantes d'une société sans tenir compte des éléments externes comme son service de la dette ou son taux d'imposition. «Cette mesure pourrait servir pour comparer deux entreprises du même secteur, mais situées dans un pays différent, poursuit la professeure. L'une paie moins d'impôt, mais ça ne veut pas dire que c'est celle dont les activités se portent le mieux.»

M. Deschenes s'intéresse «très peu» au BAIIA dans son analyse. Il note toutefois que cette mesure est très utilisée par les analystes suivant les entreprises de télécommunication. «Dans ce secteur, bien des acteurs ont recours à l'endettement, car la direction estime qu'elle peut obtenir un meilleur rendement que le service de la dette.»

Il donne l'exemple de BCE (Tor., BCE) et de Rogers (Tor., RCI.B). Rogers a un ratio d'endettement près de trois fois plus élevé que celui de BCE. «Est-ce qu'on peut dire que le dirigeant de Rogers est meilleur s'il réussit à générer un rendement supérieur grâce à l'effet de levier ? Ça dépend de votre disposition à prendre plus de risques ou non», explique le gestionnaire de portefeuille.

Des impôts élevés, un indicateur rassurant ?

Le taux d'imposition est aussi un indicateur de la rentabilité d'une entreprise. En théorie, moins une société paie d'impôt, mieux l'actionnaire se portera. En réalité, une société qui paie beaucoup d'impôt envoie un signal positif au marché : elle fait de l'argent, nuance M. Deschesnes.

Le gestionnaire se souvient avoir eu cette réflexion lorsqu'il a analysé le cas de H&R Block (NY, HRB) il y a une dizaine d'années. À l'époque, le spécialiste des déclarations de revenus payait le taux d'imposition le plus élevé depuis plusieurs années. «Mon analyse était achevée à 95 %, raconte-t-il. Cette société connaît les trucs pour payer moins d'impôt, mais elle n'y parvient pas parce qu'elle fait trop d'argent.»

Le bénéfice net est une «opinion comptable», poursuit le gestionnaire de portefeuille. En comparaison, le calcul de l'impôt est régi par «des règles comptables obligatoires». «Ce n'est peut-être pas les meilleures, mais on ne peut pas les truquer et exclure les dépenses qui font son affaire», ajoute-t-il. Évidemment, la direction tentera de réduire autant que possible la ponction fiscale. Avec l'expertise à la disposition des sociétés, le gestionnaire de portefeuille tient pour acquis que c'est ce qu'elles font.

Une entreprise qui ne paie pas d'impôt devrait vous mettre la puce à l'oreille. M. Deschenes cite le cas d'Enron qui dévoilait des bénéfices «faramineux», mais qui déclarait des pertes fiscales. «Nortel, également, ne payait pas d'impôt depuis 1996, raconte le gestionnaire. Ça ne permettait pas nécessairement d'anticiper ce qui est arrivé, mais ça pouvait au moins soulever des doutes.»

Le gestionnaire de portefeuille utilise aussi cet indicateur pour les entreprises cycliques, comme Caterpillar (NY, CAT). «Caterpillar devrait avoir une année pourrie pour quatre bonnes, explique-t-il. Si Caterpillar paie de l'impôt huit années sur dix, je suis content.»

Se poser les bonnes questions

Au-delà des chiffres, un investisseur doit toujours se demander quelles raisons se cachent derrière les variations qu'on observe dans les résultats, dit Louise Hurtubise, présidente de M.O.T. Stratégie, qui fait de la consultation et de la formation auprès des gestionnaires de PME. «Il faut se demander "pourquoi", pourquoi on voit des changements. Est-ce que c'est à cause de la variation du dollar américain ? Est-ce que c'est une tendance lourde ou un élément exceptionnel ?»

Autant que possible, il faut tenter d'anticiper les éléments précurseurs qui pourraient influencer la rentabilité de l'entreprise, ajoute Mme Hurtubise. Votre entreprise est-elle vulnérable si certains éléments changent ? Un changement des taux d'intérêt peut-il avoir un impact sur sa dette ? La variation des devises change-t-elle la donne ? C'est le genre de question que vous devez vous poser.

Ce que nous enseignent les revenus

C'est la première ligne des résultats financiers. Les revenus vous permettent de voir combien d'argent une société a tiré de ses ventes. Ils vous renseigneront «essentiellement» sur la croissance des activités d'une entreprise, résume Louise Martel, professeure au Département de sciences comptables de HEC Montréal.

Les investisseurs relèguent souvent les revenus au second plan, portant leur attention sur la croissance du bénéfice par action. Pourtant, les revenus apportent un éclairage important sur la performance d'une société. «Quand une entreprise parvient à faire croître ses bénéfices, malgré des revenus stagnants, ça démontre que la direction a fait du beau travail de gestion des coûts. Mais moi, ce que je veux voir, ce sont des revenus en hausse», commente Steve Deschesnes, portefeuilliste de Disnat GPS, le portefeuille modèle de Desjardins courtage en ligne.

Le rythme de croissance variera selon l'industrie et la maturité de l'entreprise. Une entreprise en pleine croissance pourrait enregistrer une rapide progression de ses revenus pendant un certain temps. M. Deschesnes estime qu'à long terme, pour une multinationale, une croissance de 4 à 5 % est «raisonnable».

Pourtant, l'interprétation ne s'arrête pas qu'au pourcentage de variation des revenus. La source de la croissance peut être différente d'une société à l'autre. La progression peut venir d'une augmentation des ventes des activités existantes, ce qu'on appelle la croissance interne. L'ajout de nouveaux revenus peut aussi se faire par acquisition.

Mme Martel donne l'exemple de Groupe MTY (Tor., MTY). Le franchiseur montréalais, qui possède une trentaine d'enseignes, dont Sushi Shop et Valentine, est un exemple d'entreprise qui croît grâce à ses acquisitions. Ses revenus ont progressé chaque année depuis 2003. Néanmoins, ses commerces ne réalisent pas nécessairement plus de ventes individuellement pour autant. En fait, les restaurants sont seulement plus nombreux. Ses ventes comparables ont décliné de 0,9 % et de 2 % au cours des exercices 2014 et 2013, respectivement. «Dans ce cas, on constate que les activités à l'intérieur du groupe sont en décroissance», analyse la professeure.

L'investisseur qui s'intéresse à une entreprise qui croît par acquisition devra se demander si elle sera capable de maintenir le rythme, poursuit Marc Gagnon, gestionnaire de portefeuille de l'Industrielle Alliance. Il suggère de se pencher sur trois aspects. D'abord, le bilan afin de vérifier si l'entreprise a les ressources à sa disposition pour continuer à effectuer des acquisitions. Ensuite, les aptitudes de la direction à gérer une entreprise qui s'agrandit. Enfin, les informations sur la consolidation de l'industrie, qui permettront de voir s'il reste encore beaucoup de cibles potentielles.

En comparant les revenus d'une entreprise à une société comparable, vous pourrez obtenir des informations sur ses parts de marché, explique Marc Gagnon. Cette comparaison peut également se faire entre des divisions qui ont des activités similaires. «On regardera si le rythme de leur croissance se ressemble, explique Marc Gagnon. S'il y a un gros écart, on se posera la question de savoir s'il y a des pertes de parts de marché.»

Suivez Stéphane Rolland sur Twitter @srolland_la

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