Comment investir en période inflationniste


Édition du 18 Janvier 2023

Comment investir en période inflationniste


Édition du 18 Janvier 2023

Par Denis Lalonde

(Photo: 123RF)

Après une année 2022 qui aura été fort pénible pour les marchés boursiers et obligataires, que nous réserve 2023 ? Quatre experts y sont allés de leurs prédictions.

«Il y a un manque de vision inquiétant des banquiers centraux qui disent vouloir ramener l’inflation à 2 %, quoi qu’il en coûte. C’est peut-être une stratégie de banquier central de mettre la pression par les mots, mais un tel objectif équivaudrait à nous garantir une profonde récession. On n’est plus dans un environnement où on peut vivre durablement avec un tel niveau d’inflation. Si on le fait, on va casser la capacité de croissance, parce que les forces structurelles inflationnistes restent à l’oeuvre et devraient empêcher l’atteinte d’un niveau clé durable de l’inflation sous les 2 % avant plusieurs années», croit Frédéric Leroux, gestionnaire et responsable de l’équipe Cross Asset à la société de gestion d’actifs française Carmignac.

Ce dernier estime que les banques centrales devraient se donner d’autres objectifs, comme de bien gérer le poids de la dette par rapport au produit intérieur brut (PIB).

«La conviction forte, chez nous, c’est qu’on est dans un environnement potentiellement inflationniste durable. On est loin de l’inflation transitoire que le président de la Réserve fédérale américaine (Fed), Jerome Powell, évoquait en 2021. L’inflation ne restera pas non plus élevée que pour deux ou trois ans. Nous entrons dans une période qui ressemblera davantage à la période 1965-1980, dans l’univers développé», croit-il.

Frédéric Leroux rappelle que durant cette période, l’inflation a été stimulée, entre autres, par les prix de l’énergie, et on a vu une succession de sommets et de creux croissants. À son avis, les 40 dernières années de désinflation ont été soutenues par des tendances structurelles démographiques, commerciales et sociologiques.

Il soutient que d’un point de vue démogra-phique, une raison qui explique la faible inflation des dernières décennies vient de la profusion de jeunes Chinois qu’il fallait intégrer au marché du travail, pour permettre à la Chine de devenir une économie d’exportation à bas coûts. «Tout cela a pesé sur les salaires dans le reste du monde. Il était impossible d’augmenter les salaires rapidement sans risquer de perdre toute compétitivité. Aujourd’hui, cette cohorte est intégrée et n’est plus désinflationniste», dit-il.

Du côté du commerce mondial, après la COVID, de nombreux pays ont pris des mesures pour rapatrier chez eux beaucoup de productions, qui seront effectuées à des prix plus élevés qu’elles ne le sont aujourd’hui. «De plus, le commerce électronique a commencé à contribuer positivement à l’inflation des prix de détail», affirme Frédéric Leroux.

Le gestionnaire français note aussi de fortes tendances sociologiques qui misent sur l’éthique, l’inclusion et le développement durable. «Aujourd’hui, on veut de plus en plus d’énergie verte plutôt que de l’énergie pas chère. Cela a pour effet de réduire les investissements dans les énergies fossiles à un moment où l’énergie verte n’arrive pas à remplacer le manque à gagner au même rythme. Dans ce contexte, ce n’est pas une ou deux hausses de taux de plus qui pourront stopper l’inflation durablement. Elle repartira à la hausse au moindre signe de détente monétaire. Les forces en présence sont beaucoup plus importantes que les simples goulots d’étranglement des chaînes d’approvisionnement liés à la pandémie de COVID-19», estime-t-il.

 

Regarder plus loin que le bout de son nez

Martin Roberge, directeur général, portefeuilliste et analyste quantitatif à Canaccord Genuity, croit que les investisseurs doivent regarder plus loin que le bout de leur nez en ce qui concerne l’inflation. Si cette dernière a reculé en seconde moitié d’année aux États-Unis, les composants de l’industrie des services, qui constituent 70 % de l’indice des prix à la consommation, restent entre 6 % et 7 % de croissance annuelle. «Dans ce contexte, le message de la Fed est aligné avec ce qu’on observe dans les services. La banque centrale américaine devra créer un ralentissement de la consommation, qui provoquera des pertes d’emplois pour casser l’inflation sur les salaires, principal composant des services. On aura des hausses de taux au printemps et peut-être même cet été», prévoit-il.

Au Canada, la situation est selon lui un peu plus précaire, mais il est d’avis qu’il faudra des pertes d’emplois des deux côtés de la frontière pour que les banques centrales se rangent sur les lignes de côté. Pour l’instant, on est loin de ce point de rupture, le mois de décembre ayant vu la création de 223 000 emplois aux États-Unis et de 103 000 au Canada.

«Les pertes d’emplois vont annoncer une accalmie du côté des hausses salariales. Toutefois, la présente situation est très différente des précédentes récessions, qui ont vu des pertes d’emplois concentrées sur trois ou quatre trimestres. Là, on pourrait avoir de plus petites pertes étalées sur deux ans, ce qui n’est jamais arrivé auparavant. On sera donc en territoire inconnu», raconte Martin Roberge.

«Sans oublier que pour la première fois de l’histoire, on fait face à une démographie qui permet aux entreprises de réduire leurs effectifs par attrition plutôt que par licenciements. Par exemple, au Canada, on a 280 000 départs à la retraite par année et seulement 240 000 nouvelles personnes en âge de travailler. Au Québec, c’est 65 000 départs à la retraite pour 10 000 nouveaux travailleurs. Ce sont des données effarantes. Lors de la crise financière de 2008-2009, on n’a jamais eu de chiffres comme ça», ajoute Stéfane Marion, économiste et stratège en chef à la Banque Nationale.

Il affirme que pour la première fois, l’économie tourne au ralenti avec une démographie qui permet aux entreprises d’augmenter leurs marges opérationnelles en laissant leurs travailleurs plus âgés, dont les salaires sont habituellement les plus élevés, partir à la retraite afin de réduire leurs effectifs.

«Cela laisse planer beaucoup d’incertitude sur l’évolution des marges bénéficiaires des entreprises. Réduire ses effectifs par attrition, c’est beaucoup moins dommageable sur le revenu disponible d’un point de vue macroéconomique», dit-il.

 

Des données économiques négatives

Les données économiques seront moins bonnes en 2023 qu’elles ne l’ont été en 2022, selon Sébastien Mc Mahon, vice-président à l’allocation d’actifs à iA Groupe Financier. «Le creux des données économiques, on le verra probablement en seconde moitié d’année. Il faut comprendre que lorsqu’on resserre la politique monétaire, il faut compter entre six et huit trimestres pour que chaque augmentation du taux directeur ait un effet complet», dit-il. Selon ce scénario, toutes les hausses survenues en 2022 se feront sentir de façon de plus en plus importante tout au long de l’année.

L’inflation reste d’après lui l’ennemi à abattre. Il est possible que les banques centrales ne baissent pas les taux cette année et fassent leur pivot seulement l’an prochain, comme l’a laissé entendre Jerome Powell à la fin de 2022.

Stéfane Marion croit, au contraire, que la Fed est peut-être déjà allée trop loin et qu’une première baisse du taux directeur pourrait survenir en deuxième moitié d’année.

«N’oubliez pas qu’historiquement, après la dernière hausse de taux de la Fed, de six à huit mois plus tard, ça redescend. La Fed dit que ça n’arrivera pas avant 2024, mais on pense que ça va arriver avant», prévoit-il, se disant prêt à redéployer son encaisse dès que la banque centrale américaine aura effectué son «pivot», c’est-à-dire quand elle aura mis fin au resserrement monétaire amorcé en mars 2022.

 

CONSEILS DE L’EXPERT
Cette année, renouer avec portefeuille obligataire à diviser en trois

(Photo: courtoisie)

Martin Roberge, directeur général, portefeuilliste et analyste quantitatif, Canaccord Genuity

«En 2023, les investisseurs peuvent recommencer à miser sur les obligations et à diviser leur portefeuille en trois:un tiers de bons du Trésor, un tiers d’obligations de sociétés et un tiers d’obligations à haut rendement. Si les trois catégories donnent des rendements d’environ 3,5 %, 6 % et 8 % respectivement, cela donnera un rendement global d’environ 6 %. Quand on aura plus de visibilité à long terme, on pourra augmenter la portion des obligations à haut rendement, jusqu’à ce que la Bourse descende à un niveau où elle peut rivaliser avec les obligations.»

 

 

CONSEILS DE L’EXPERT
Sébastien Mc Mahon, vice-président, allocation d’actifs à iA Groupe Financier

«Le portefeuille équilibré 60-40 (composé de 60% d’actions et de 40% d’obligations) a connu l’une des pires années de l’histoire en 2022*. Les marchés financiers ont effectué un «passage baissier obligé» l’an dernier. Les valorisations des actions à la fin de 2021 étaient à des sommets depuis 2000 aux États-Unis, les taux d’intérêt étaient à zéro, ce qui rendait les obligations très chères et on voyait les banques centrales commencer à hausser les taux directeurs. C’était évident qu’on allait avoir une année difficile, même si on ne pensait pas que ce serait aussi difficile. Mais à présent, les obligations peuvent constituer un piston solide dans un portefeuille équilibré avec des taux d’intérêt qui sont les plus attrayants en 15 ans. Sur un horizon de cinq à dix ans, on s’attend à ce que les actions génèrent un rendement moyen de 7% au Canada et de 5% aux États-Unis, comparativement à 5% pour les obligations, et à ce qu’un portefeuille 60/40 génère un rendement annuel moyen de 7% au Canada et de 5% aux États-Unis. Cela fera en sorte que le portefeuille 60/40 devrait donner un rendement positif relativement stable dans le temps.»

 

* Un portefeuille composé à 60% d’un fonds négocié en Bourse (FNB) répliquant le S&P 500 et à 40% d’un FNB répliquant l’indice obligataire Bloomberg U.S. Aggregate aurait généré un rendement négatif de 16% en 2022, sa deuxième pire année depuis 1976 et sa pire année depuis 2008, selon des chiffres de Vanguard cités par la revue américaine « Barron’s ».

 

 

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