Cinq relances québécoises sous la loupe


Édition du 25 Août 2018

Cinq relances québécoises sous la loupe


Édition du 25 Août 2018

Par Dominique Beauchamp

[Charles DesGroseilliers]

Des hauts et des bas, tel est le cycle de la vie, même pour les entreprises. Les Affaires fait le point sur cinq sociétés québécoises qui tentent de se relancer après avoir vécu des difficultés de parcours : SNC-Lavalin, Cominar, Gildan, Pages Jaunes et Uni-Sélect.

LE REDÉCOLLAGE TANT ATTENDU TARDE TOUJOURS CHEZ SNC-LAVALIN

SNC, 52,80 $
Perte en 2018 : - 7,4 %
Multiple du bénéfice prévu dans 12 mois : 6,3 fois*
Cours cible moyen : 71,41 $
Gain potentiel : + 35,6 %

* Ce multiple concerne l'ingénierie et la construction, sans les placements en infrastructures

Les analystes en parlent depuis des années, mais le redécollage en Bourse de SNC-Lavalin se laisse encore désirer.

Les tensions récentes entre le Canada et l'Arabie saoudite assombrissent cette fois les affaires de l'entreprise, dans ce pays qui lui procure 10 % de ses revenus.

Dans le pire des scénarios, soit une chute de moitié à 3,6 % des marges avant impôts de la division pétrolière, le cours cible de Maxim Sytchev de Financière Banque Nationale passerait de 73,50 $ à 68 $.

De plus, la rentabilité des divisions minière, pétrolière et de l'énergie thermique a encore déçu au deuxième trimestre.

Une entente à l'amiable avec Ottawa et une amende potentielle cet automne pourraient clore le dossier des accusations de fraude et de corruption qui pèsent contre l'entreprise et servir d'étincelle au titre, espèrent encore les financiers.

Mark Neville, de Banque Scotia, va même jusqu'à dire qu'une amende estimée à 400 millions de dollars à la fin de 2018 ou au début de 2019 pourrait déclencher la réévaluation tant attendue du titre. « Une telle résolution ajouterait environ 4,50 $ à notre cours cible de 72 $ », écrit-il.

Une fois la page tournée sur les malversations du passé, les dirigeants pourront se consacrer entièrement à faire valoir la transformation de la société et à exécuter leur plan de match, croit aussi Derek Spronck, de RBC Marchés des capitaux.

Jacob Bout, de Marchés mondiaux CIBC, mise sur les synergies promises de 120 M$ de l'acquisition transformationnelle de WS Atkins plc. Cet achat d'envergure de 3,6 milliards de dollars s'est conclu le 3 juillet 2017 grâce à une injection de capitaux de 400 M$ et à un prêt de 1,5 G$ de la Caisse de dépôt et placement du Québec.

Si l'on fait abstraction de ses placements dans les infrastructures, SNC-Lavalin se négocie à 8 fois son bénéfice de 2018, une évaluation encore bien inférieure au multiple moyen de 16,7 fois pour ses semblables, note Yuri Lynk, de Canaccord Genuity.

M. Neville rappelle aussi que le bénéfice par action de 4 $, que vise SNC-Lavalin en 2020 sans ces placements, est de 20 % à 25 % de plus que ses propres estimations de 3,24 $.

Si la firme d'ingénierie et de construction atteignait cet objectif en 2020, ce sont 11 $ de plus qui s'ajouteraient à la valeur de son action, renchérit l'analyste de Banque Scotia.

Une fois que le règlement avec Ottawa sera ficelé, le PDG Neil Bruce aura plus de latitude pour réinvestir le capital de la société, prévoit Michael Tupholme, de TD Valeurs mobilières.

La vente prochaine d'un autre bloc de 6,7 % dans l'autoroute torontoise 407 mettra en relief la valeur l'autoroute, mais ce qui prime aux yeux des analystes est ce que fera SNC-Lavalin du capital libéré.

« Nous voyons mal comment le rachat d'actions, le remboursement de dettes et des achats potentiels pourront remplacer le rendement financier élevé que lui procure la 407 », prévient Frederic Bastien, de Raymond James.

M. Lynk, de Canaccord Genuity, reconnaît que le cours de SNC-Lavalin ne reflète pas toute la valeur de l'autoroute 407, mais c'est l'inconstance des principales activités d'ingénierie qui nuit le plus au titre.

L'action reste tout de même peu chèrement évaluée compte tenu du carnet de commandes bien garni, des synergies de l'intégration d'Atkins, qui rapproche SNC-Lavalin du profil plus apprécié des firmes de génie-conseil, sans oublier l'abandon des projets déficitaires de centrales thermiques.

GILDAN DOIT S'ADAPTER AUX NOUVELLES EXIGENCES DES DÉTAILLANTS

GIL, 38,78 $
Perte en 2018 : - 3,2 %
Multiple du bénéfice prévu dans 12 mois : 14,9 fois
Cours cible moyen : 44,38 $
Gain potentiel : + 12,9 %

Comme l'illustre le déclin de 24 % des ventes de chaussettes et de sous-vêtements au deuxième trimestre, Gildan n'a pas encore réussi à transposer aux vêtements de base pour détaillants le succès connu dans les vêtements à imprimer, malgré l'énorme avantage que lui procure son intégration verticale.

Les détaillants de masse tels que Wal-Mart, Target et Kmart - qu'elle convoitait avec ses propres marques - préfèrent offrir des produits maison afin de se différencier et d'afficher de meilleures marges.

Le fabricant de t-shirts et de chandails en molleton se réorganise depuis six mois afin de s'adapter à ses clients nord-américains qui ripostent à Amazon.

À court terme, le regroupement de ses deux divisions et de sept centres de distribution, ainsi qu'un nouvel effort de rationalisation, affaiblit ses marges et son bénéfice, explique Sabahat Khan, de RBC Marchés des capitaux.

Gildan devrait gagner son pari, croit un actionnaire de longue date qui demande de taire son identité. « Le filage du coton lui permet non seulement d'offrir de bons prix, mais aussi des articles de meilleure qualité que ceux des concurrents », confie-t-il.

Comme Industries Lassonde (LAS.A, 256,00 $) qui vend ses propres jus Oasis et qui produit aussi les jus de marque privée des épiciers, Gildan est bien outillé pour servir les deux segments, ajoute ce gestionnaire.

À l'ère du cybercommerce, toutefois, la production à grand volume et les bas coûts ne suffisent plus pour gagner des parts de marché, avance Keith Howlett, de Desjardins Marché des capitaux.

La différenciation des produits et la charge émotive des marques gagnent en importance dans le marché hyperfragmenté des ventes en ligne, explique cet analyste.

Heureusement, Gildan est très agile. Au deuxième trimestre, la forte demande pour les chandails en molleton lui a procuré un bon coup de pouce. Les ventes de vêtements mode de base ont crû de 17 % et celles à l'international, menées par la Chine, de 35 %.

« Gildan redirige ses efforts pour offrir aux détaillants des chandails de marque maison ainsi que ses propres marques de vêtements de base American Apparel, Comfort Colors, Anvil, Gildan Hammer, et ses chaussettes Gold Toe, Peds et Gildan directement aux consommateurs en ligne » précise M. Howlett.

La société a décroché un nouveau contrat de sous-vêtements et de chaussettes de marque maison, ainsi que deux autres pour les vêtements mode de sport, qui entreront en vigueur en 2019.

Depuis février, Amazon offre aussi sa collection de sous-vêtements pour hommes.

En attendant que le nouveau virage se fasse mieux sentir l'an prochain, la société, qui dégagera ses flux libres de 424 M$ US en 2018, vient de doubler à 10 % la taille de son rachat annuel d'actions.

L'effet de surprise des meilleurs résultats que prévu au deuxième trimestre (un bénéfice par action de 0,52 $ US, au lieu des 0,49 $ US prévus) ont fait rebondir son action de 21 % le 2 août.

M. Howlett augmente son cours cible de 41,50 $ à 44 $, mais il considère que le titre est justement évalué en fonction des perspectives actuelles.

« Les progrès nous impressionnent, bien que des risques d'exécution demeurent », dit-il pour justifier sa recommandation de conserver le titre.

Sabahat Khan, de RBC, fait passer son cours cible de 41 $ à 43 $. Toutefois, l'analyste juge que son titre ne mérite pas un multiple d'évaluation supérieur, puisque son rendement financier provient davantage du retour de capital aux actionnaires que de la croissance opérationnelle.

COMINAR A ENCORE DES SCEPTIQUES À CONVAINCRE

CUF.UN, 12,31 $
Perte en 2018 : - 13,7 %
Multiple du bénéfice prévu dans 12 mois : 10,5 fois
Cours cible moyen : 14,19 $
Gain potentiel : + 12,9 %

Après une chute de 30 % de l'action et de 51 % de la distribution depuis 2016, les analystes saluent le retour aux sources de Cominar et la mise à niveau de sa gouvernance déficiente.

Flairant un nouveau départ, deux admirateurs ont amorcé récemment le suivi du fonds immobilier dont la famille Dallaire possède encore 5 % des actions.

Les recommandations divergentes de deux courtiers illustrent toutefois le dilemme que posent les perspectives encore incertaines du principal propriétaire immobilier du Québec.

Jenny Ma, de BMO Marchés des capitaux, est optimiste et croit que Cominar réussira son revirement, car le fonds se replie sur le marché québécois, qu'il connaît si bien.

« Après cinq années de mauvaise performance, les nouveaux dirigeants ont pris les mesures douloureuses et nécessaires pour redresser le navire », dit-elle.

La bonne conjoncture au Québec et le retour de revenus de location croissants par propriétés comparables en 2018 constituent à ses yeux de bonnes fondations.

Plus prudente, Sumayya Hussain, de Marchés mondiaux CIBC, estime qu'il lui manque encore trop d'éléments essentiels pour recommander le titre.

« Les récentes initiatives constituent de solides progrès, mais c'est la nouvelle stratégie d'allocation du capital à long terme qui dictera son futur parcours », indique l'analyste.

Elle préfère attendre de connaître les propriétés qui sont encore à vendre et ce que Cominar compte faire des capitaux récoltés.

D'ici là, le plan de rachat d'actions est aussi suspendu.

Le titre n'est pas chèrement évalué en Bourse, mais Cominar est encore endettée (9,7 fois son bénéfice d'exploitation), souligne Michael Markidis, de Desjardins Marché des capitaux.

De son côté, Michael Smith, de RBC Marchés des capitaux, déplore le fait qu'on ne connaît pas le rendement économique des nouveaux baux signés, car Cominar subit des coûts plus élevés que d'habitude pour attirer de nouveaux locataires.

« L'amélioration promise du taux d'occupation et son effet sur la croissance des revenus par propriété comparable devraient servir de catalyseurs pour le titre au cours des prochains trimestres », croit Brad Sturges, d'Industrielle Alliance Valeurs mobilières.

Chez Financière Banque Nationale, Matt Kornack est encouragé par la croissance des revenus par propriétés comparables et par la démarche patiente du fonds pour vendre à bon prix les immeubles superflus qu'il lui reste. Il maintient son cours cible de 16 $.

Pour sa part, Cominar met l'accent sur le fait que 4,7 millions de pieds carrés dans 19 de ses propriétés se situent à proximité du nouveau Réseau express métropolitain. Cela inclut la gare centrale de Montréal, à laquelle elle peut ajouter 2 millions de pieds carrés grâce à des droits aériens.

Les centres commerciaux ne sont plus les temples du magasinage qu'ils étaient, mais Cominar a tout de même réussi à combler les sept emplacements laissés vacants par Target et s'affaire à trouver preneur pour les six locaux libérés par Sears.

Ces bouleversements requièrent d'importants investissements, mais les nouveaux occupants seront de meilleure qualité et paieront des loyers bien supérieurs aux anciens baux, fait valoir le fonds.

LA RELANCE D'UNI-SÉLECT EST LABORIEUSE, MAIS LES INITIÉS SONT OPTIMISTES

UNS, 19,41 $
Perte en 2018 : - 28,4 %
Multiple du bénéfice prévu dans 12 mois : 11,4 fois
Cours cible moyen : 26,75 $
Gain potentiel : + 31,4 %

Quatre ans après l'arrivée d'un nouveau PDG, le grossiste en pièces de rechange et en peinture automobile a du mal à motoriser sa transformation.

Chaque trimestre, des imprévus frustrent les actionnaires.

Il faut dire que le distributeur de Boucherville mène de front trois relances dans trois pays présentant chacun leurs propres défis.

L'intégration de la britannique Parts Alliance, achetée en juin 2017, ainsi que l'ouverture de neuf nouveaux centres de pièces de rechange en Grande-Bretagne - en plus des pressions sur les prix de la peinture pour carrossiers aux États-Unis et des coûts d'une nouvelle stratégie au Canada - retardent l'amélioration promise des marges.

Les ventes du principal fournisseur américain de peinture automobile FinishMaster croissent à nouveau, bien que les marges resteront plus faibles qu'auparavant parce que les clients nationaux exigent de bons prix, explique Jonathan Lamers, de BMO Marchés des capitaux.

Au Canada, son distributeur de pièces de rechange semble peiner à prendre de l'élan, malgré le recrutement de marchands et la nouvelle enseigne nationale Bumper to Bumper.

Malgré ces ratés, le grossiste de Boucherville maintient ses objectifs annuels, puisque la performance améliorée de FinishMaster et la progression de Parts Alliance compenseront les difficultés canadiennes.

« FinishMaster a mis fin à six trimestres de décroissance, tandis que la croissance interne de filiale britannique impressionne », signale Benoit Poirier, de Financière Banque Nationale, qui en fait un titre favori pour son potentiel à long terme.

Uni-Sélect prévoit une progression de 2,2 % à 4 % des ventes et des marges d'exploitation de 7,2 % à 8,2 % pour l'exercice.

« Le pire est passé. Sa plus importante filiale et la plus rentable, FinishMaster, a stabilisé ses marges, et ses ventes devraient rebondir au deuxième semestre », indique aussi Leon Aghazarian de Financière Banque Nationale, qui perçoit un potentiel de redressement de 32 % pour le titre.

Les initiés semblent y voir aussi de la valeur puisque quatre d'entre eux - dont l'ex-PDG, l'actuel président du conseil et le chef de la finance - ont acheté des blocs d'actions au cours de 19,75 $ chacune en mai, signale Michael Glen, de Macquarie Capital.

À ce cours, l'action s'échangeait à une évaluation plancher de 6,5 fois son bénéfice d'exploitation, renchérit M. Aghazarian.

PAGES JAUNES SE REDRESSE, MAIS LE DÉCLIN DES REVENUS S'ACCENTUE

Y, 10,40 $
Gain en 2018 : 23,7 %
Multiple du bénéfice prévu dans 12 mois : 5,7 fois
Cours cible moyen : 11,63 $
Gain potentiel : 10,9 %

Le nouveau PDG américain de Pages Jaunes, Daniel Eckert, avait promis qu'il ne perdrait pas de temps à redresser l'éditeur d'annuaires devenu société de marketing numérique.

Le choc ne s'est pas fait attendre. Après l'annonce, en janvier, de 500 nouvelles mises à pied, soit 18 % de l'effectif, M. Eckert a vendu ComFree/DuProprio pour 51 M $ au début de juillet. L'effectif est passé de 3 000 employés il y a un an, à 1 180.

Cet argent servira à rembourser des dettes comme l'y obligent certaines clauses financières.

La mise en vente des filiales Mediative et Juice suivra-t-elle comme le prévoient certains analystes ?

Il est trop tôt pour le dire, mais M. Eckert avait indiqué dès l'automne 2017 que « toutes les options » étaient sur la table et que la société « se devait d'identifier ce qui est essentiel ».

Les gestes concrets qu'il a posés depuis son arrivée, y compris la promotion de l'artisan des suppressions de coûts, Franco Sciannamblo, le 19 juillet, à titre de chef de la direction financière, redonnent espoir que Pages Jaunes puisse s'extirper d'un long déclin, ou à tout le moins se mettre en valeur.

Son action a d'ailleurs rebondi de 55 % en mai, juin et juillet, à un nouveau sommet annuel.

Un nouvel actionnaire de Los Angeles, Empyrean Capital Partners, parie que M. Eckert réussira à redonner de la valeur à Pages Jaunes, comme il l'avait fait chez l'éditeur britannique d'annuaires Hibu.

Le fonds d'investissement, fondé par deux transfuges de Goldman Sachs en 2004, a discrètement accumulé 16,6 % des actions de Pages Jaunes depuis le début de l'année. Empyrean devient ainsi le troisième actionnaire en importance derrière Canso Investment Counsel, un important créancier ontarien de Pages Jaunes et le fonds activiste GoldenTree Asset Management.

Empyrean a acheté ses actions d'actionnaires heureux d'encaisser leurs gains après le rebond de 199 % de l'action depuis 14 mois, dont Polar Asset Management et Fiera Capital.

Deux analystes consultés se disent satisfaits de la démarche « énergique » de M. Eckert pour réduire les coûts et la dette, mais ils hésitent encore à extrapoler sur les plus récents progrès.

Aravinda Galappatthige, de Canaccord Genuity, vient de relever son cours cible de 9 $ à 12 $ après avoir pris connaissance de la chute de 26 % des dépenses d'exploitation et de 80 % des dépenses en capital, au deuxième trimestre.

Les financiers notent toutefois l'absence de stratégie à long terme pour renverser le déclin rapide des revenus numériques.

Adam Shine, de Financière Banque Nationale, est satisfait de voir Pages Jaunes aligner ses dépenses aux revenus affaiblis, mais le recul de 11,5 % des revenus numériques et la perte de 12 000 clients du plus récent trimestre l'inquiètent.

« La prudence s'impose, car si l'ampleur de la rationalisation étonne, la société n'indique pas comment elle entend freiner la baisse aiguë des revenus », écrit Adam Shine.

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