Bombardier cache-t-elle des pertes ?

Publié le 20/12/2008 à 00:00

Bombardier cache-t-elle des pertes ?

Publié le 20/12/2008 à 00:00

Par Jean Gagnon

Mais attention ! L'entreprise a déclaré un bénéfice net de 717 millions de dollars (M$) pour les neuf premiers mois de l'année. Durant cette période, elle a versé 106 M$ en dividendes. Par conséquent, les capitaux propres de l'entreprise, c'est-à-dire sa valeur comptable, auraient dû augmenter de 611 M$ (717 M$-106 M$).

Or, à la lecture des états financiers du troisième trimestre, on constate que les capitaux propres ont plutôt diminué de 659 M$, soit une différence de 1,27 milliard de dollars.

Voici comment Bombardier tente d'expliquer cette chute des capitaux propres : "Une diminution surtout attribuable à l'incidence négative des ajustements découlant de l'évaluation à la valeur de marché liés aux couvertures de flux de trésorerie (580 M$), l'incidence négative sur l'écart de conversion cumulé étant donné la récente dépréciation de l'euro et d'autres devises par rapport au dollar américain (422 M$), et une diminution découlant d'une modification de convention comptable (268 M$)."

Cela veut dire que Bombardier a perdu 1,27 milliard en raison de pertes de change et de modifications de conventions comptables, mais elle a décidé de passer directement cette perte dans les capitaux propres, sans passer par les bénéfices et pertes. Ni vu ni connu, envoyons cette perte sous le tapis en espérant que personne ne s'en rende compte. Pour la transparence, on repassera. Qu'en pensez-vous ?

- C.C.

Je ne crois pas que vous interprétez correctement la baisse des capitaux propres.

À mon avis, la baisse des capitaux propres ne s'explique pas par le fait que Bombardier cherchait à dissimuler des pertes, mais découle plutôt de transactions financières qui n'ont pas d'incidence sur ses bénéfices et pertes.

Prenons un exemple pour illustrer les transactions de couverture des flux de trésorerie. Bombardier reçoit une commande pour 200 avions à 50 M$ l'unité, soit 10 milliards de dollars au total.

La livraison des avions n'est prévue que dans trois ans. Le paiement sera alors effectué en dollars américains.

Au cours de la période de fabrication, Bombardier assumera des coûts en dollars canadiens. Elle veut donc se protéger contre une dévaluation du dollar américain.

Pour y arriver, elle va vendre à découvert des contrats à terme sur le dollar américain. C'est l'équivalent de vendre immédiatement les dollars américains qu'elle recevra dans trois ans en échange de dollars canadiens, au taux de change actuel.

D'ici là, la valeur des contrats à terme varie chaque jour en fonction des fluctuations du dollar américain. Lorsque la devise américaine s'apprécie, la valeur des contrats à terme monte également. Mais comme Bombardier détient une position à découvert, une hausse du prix des contrats à terme représente pour elle une perte. Bombardier doit combler cette perte en déposant une marge additionnelle auprès de l'institution financière avec lequel elle effectue la transaction.

Il s'agit d'une perte temporaire. Si le dollar américain est encore en hausse lorsque les avions seront livrés et payés et que les contrats à terme expireront, la perte sur les contrats à terme deviendra alors réelle. Or, les dollars américains que Bombardier a reçus en paiement des avions pourront être convertis en une quantité plus grande de dollars canadiens que prévu à l'origine, ce qui constituera pour elle un bénéfice supplémentaire qui compensera la perte subie sur les contrats à terme.

En ce qui concerne le second élément influant sur les capitaux propres, soit l'incidence négative sur l'écart de conversion dû à la dépréciation de l'euro, il s'agit d'une diminution de la valeur des actifs européens de Bombardier, et non pas d'une perte d'exploitation. C'est pourquoi dans les états financiers on doit diminuer les capitaux propres, c'est-à-dire la valeur comptable de l'entreprise. Une perte sera créée uniquement si la société vend ces actifs, ce qui semble peu probable. Du moins pour l'instant.

Je remercie Michel Magnan, professeur titulaire de la Chaire de comptabilité Lawrence Bloomberg de l'Université Concordia, pour sa collaboration.

jean.gagnon@transcontinental.ca


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