Prix à la pompe: et si on n'avait rien vu encore?


Édition de Octobre 2022

Prix à la pompe: et si on n'avait rien vu encore?


Édition de Octobre 2022

Par Claudine Hébert

Généralement prudent en termes de prédiction, l’économiste Jean-Thomas Bernard croit tout de même que les consommateurs n’ont encore rien vu. (Photo: 123RF)

Jamais les consommateurs nord-américains n’ont payé aussi cher leur plein d’essence qu’au début de l’été 2022. Malgré le repli des dernières semaines, rien n’indique que de nouvelles flambées des prix ne surviendront pas d’ici Noël.

Encore sous le choc d’avoir déboursé 2,20 $ le litre régulier (ou 2,60 $ pour les propriétaires de véhicules à moteur diesel) en juin dernier ? « Ce n’est qu’un avant-goût de ce qui s’en vient », avertit Fred Demers, directeur, stratège en investissement à BMO Gestion mondiale d’actifs. De l’avis de cet expert qui suit l’évolution du baril du pétrole depuis plus de deux décennies, le pic de l’année 2022 a probablement été atteint. Toutefois, il ne serait pas étonnant que le litre régulier atteigne les 2,50 $ en 2023. « Si ce n’est pas plus », prévient-il. 

Pourquoi ce ton alarmiste ? « Parce que l’industrie du pétrole, dont nous dépendons encore trop largement, connaît une tempête parfaite », affirme cet analyste. Certes, plusieurs pointent du doigt le conflit entre la Russie et l’Ukraine pour expliquer la hausse fulgurante du prix de l’essence ayant déstabilisé les consommateurs au cours des derniers mois. « Or, l’invasion russe n’est qu’un des nombreux facteurs ayant provoqué cette situation qui n’a probablement pas encore atteint son point culminant », soutient Fred Demers. 

 

Moins de production nord-américaine

Aux yeux de ce stratège en investissement, la diminution du nombre de raffineries au fil des années est l’un des sombres nuages qui alimentent cette tempête. « Depuis déjà 40 ans, les capacités de raffinage diminuent en Amérique du nord. Prenez simplement le cas de Montréal-Est qui a perdu cinq de ses six raffineries depuis les années 1980 avec les fermetures de BP, Esso, Gulf, Texaco et plus récemment celle de Shell en 2010. Il ne reste plus que Suncor pour tenir le fort. »

À ces fermetures, s’ajoute l’entrée en vigueur du protocole de Kyoto en 2005, qui encourage les gouvernements occidentaux à pénaliser à coup de taxes et autres frais les pétrolières, les gazoducs et les raffineurs, grands émetteurs de gaz à effet de serre. « Face à ces nouvelles contraintes gouvernementales, on peut se demander pourquoi ces entreprises souhaiteraient augmenter leurs capacités de forage ou leurs activités de raffinage », expose l’analyste de BMO.

La transition vers des mélanges de diesel plus propres à laquelle les transporteurs routiers, marins et aériens doivent désormais se soumettre a également exercé une pression à la hausse sur le prix de ce type de carburant, qui a atteint des sommets inégalés au début de l’été.   

Plombé par la pandémie, le secteur énergétique n’a tout simplement pas été profitable aux producteurs et raffineurs au cours des dernières années, résume Fred Demers. « À l’exception des fortes hausses enregistrées en 2008, l’augmentation du prix du litre était, jusqu’à présent, demeurée en deçà des véritables coûts de production des pétrolières. Que la valeur du baril de pétrole brut grimpe sans que les producteurs aient à en extraire davantage aide donc ces derniers à soigner leurs plaies, et surtout à reprendre leur souffle », estime le stratège.

 

Un mince équilibre

Spécialiste des questions énergétiques, Yvan Cliche hésite à se prononcer sur la proportion des hausses ou non du prix de l’essence cet automne. Cet expert du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM) dresse d’ailleurs une liste d’éléments qui ne donnent aucune certitude aux consommateurs. 

Pour le moment, dit-il, les principaux joueurs de l’industrie pétrolière maintiennent un certain équilibre qui favorise un prix de l’essence élevé. Et ils s’observent. « Plutôt que d’investir dans leurs infrastructures et augmenter leurs productions, les pétrolières américaines, qui produisent près de 12 millions de barils par jour, préfèrent refiler leurs profits aux investisseurs qui souhaitent, eux aussi, toucher leur part du gâteau après deux années de misère », indique-t-il. 

Les producteurs de l’OPEP, dont font partie 13 états membres, incluant l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et le Koweït, ont, certes, augmenté leur production de quelque 650 000 barils par jour au cours de l’été. Ce qui peut d’ailleurs expliquer le répit à la pompe des dernières semaines. « Ces derniers, qui représentent plus de 40 % des quelque 100 millions de barils produits chaque jour, demeurent toutefois sur leur garde. Ils craignent que la hausse des coûts de l’énergie entraîne sous peu une récession mondiale comme celle des années 1970, il y a 50 ans », poursuit Yvan Cliche.

Même attitude chez la dizaine de pays alliés à l’OPEP, qui regroupent notamment la Russie et le Mexique. « Ces pays producteurs sont dans une position confortable. Grâce à la demande en hausse, au prix du baril plus élevé, ils font beaucoup d'argent. Une situation qui leur permet, à eux aussi, une meilleure flexibilité au cas où la planète plongerait en récession », fait savoir l’expert du CERIUM.

 

Un marché aux aguets

Fragile, cet équilibre pourrait néanmoins basculer du jour au lendemain, redoute Yvan Cliche. « D’autres hausses des taux d’intérêt pourraient, sans doute, freiner une flambée du prix du baril de pétrole. En revanche, il suffit qu’un hiver rigoureux sévisse en Europe ou que la Chine se déconfine pour que l’on assiste à une demande importante de pétrole et de gaz qui ferait instantanément grimper le prix de l’essence de façon exponentielle. » 

Est-ce que les pays producteurs feront usage ou non de leurs réserves pour atténuer d’éventuelles secousses ? Est-ce que des événements climatiques viendront mettre hors service les raffineries qui fonctionnent déjà au maximum de leur capacité? Assisterons-nous au retour du pétrole iranien (sous le coup de sanctions) sur le marché? Est-ce que d’autres événements géopolitiques, comme la guerre en Ukraine, surviendront? 

Et comment réagira le marché du pétrole devant la mise en place de programmes tel le RePowerEU (2022), qui vise une sortie rapide des hydrocarbures au sein des pays de l'Europe, ainsi que le Reduction Inflation Act (États-Unis), qui prévoit l'électrification accélérée de l'économie au détriment de la consommation des énergies fossiles ? « Devant toutes ces questions sans réponses, bien malin celui qui peut prédire où se situera le prix de l’essence dans les prochaines semaines », maintient Yvan Cliche.

 

Moins dramatique que dans les années 1970, mais…

Généralement prudent en termes de prédiction, l’économiste Jean-Thomas Bernard croit tout de même que les consommateurs n’ont encore rien vu. « La forte hausse du prix de l’essence au printemps dernier ne se compare en rien à la crise pétrolière qui avait bouleversé la planète au tournant des années 1970. À cette époque, le prix du pétrole brut avait quadruplé. Et, il avait à nouveau doublé en 1979. Ce qui avait plongé le pays dans une récession historique », se souvient ce professeur auxiliaire du département des sciences économiques à l’Université d’Ottawa qui enseigne depuis 1973.

Aujourd’hui, relativise-t-il, le prix élevé de l’essence est en bonne partie attribuable aux taxes d’accises, de ventes fédérales et provinciales, et plus récemment à celle du carbone (introduite depuis le 1er avril 2022) qui sont appliquées directement à la pompe. « Au Canada, plus de 40 % du prix du litre relève des taxes qui lui sont rattachées », illustre le professeur Bernard. La valeur du baril de pétrole sur les marchés, les marges des raffineurs et les frais liés à sa distribution font le reste.

En fait, ce qui préoccupe ce professeur qui a vu neiger, c’est le rythme de la consommation de pétrole actuelle qui ne correspond pas du tout à l’urgence climatique annoncée il y a 25 ans, dit-il. « Et je le vois dans les yeux de mes étudiants, insiste-t-il. En près de 50 ans d’enseignement dans les universités, je ne les ai jamais vus aussi stressés par ce que nous réserve la planète. »

Malheureusement, craint-il, ce choc appréhendé par les jeunes générations risque d’être plus brutal qu’une nouvelle flambée du prix de l’essence. 

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