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Bernard Lemaire, grand inspirateur de l’entrepreneuriat québécois

Jean-Paul Gagné|09 novembre 2023

Bernard Lemaire, grand inspirateur de l’entrepreneuriat québécois

À plusieurs égards, son impact sur le développement économique du Québec a été déterminant. Il mérite amplement le titre de Grand Québécois. (Photo: Cascades)

HOMMAGE. Bernard Lemaire a été l’un des plus grands inspirateurs de l’entrepreneuriat francophone au Québec. Non seulement cet entrepreneur exceptionnel a été la bougie d’allumage de la création de Cascades, bâtie pour recycler des vieux papiers pour en faire de la pâte, du carton et du papier, mais il a aussi fait de Cascades la première PME industrielle à faire une émission publique d’actions au début des années 1980 et à inscrire celles-ci à la Bourse de Montréal. 

À (re)lire: L’homme d’affaires et cofondateur de Cascades, Bernard Lemaire, meurt à 87 ans

Le marché boursier est alors quasiment fermé pour les PME industrielles québécoises. Québecor a dû inscrire ses actions à la Bourse américaine dans les années 1970 après avoir réussi de peine et de misère à faire une première émission publique d’actions.

Dirigée par Pierre Lortie, la Bourse de Montréal veut profiter du régime d’épargne-actions du Québec, créé en 1980 par le ministre des Finances de l’époque, Jacques Parizeau, pour faciliter le financement public des entreprises québécoises et inscrire leurs actions en Bourse. 

Ce programme, qui donne un avantage fiscal aux investisseurs qui achètent des actions nouvellement émises, vise deux objectifs: faciliter le financement des entreprises québécoises, surtout les PME, et inciter les Québécois à investir à la Bourse. Les épargnants francophones sont alors grandement absents de ce marché, moins de 5 % d’entre eux possédant des actions inscrites à une Bourse, contrairement aux anglophones qui sont plus familiers avec les marchés financiers.

Appuyé par ses frères Laurent, diplômé en administration de l’Université de Sherbrooke, et Alain, qui a étudié dans les technologies des pâtes et papiers, Bernard a été la figure de proue de la création de Papier Cascades en 1964 pour acquérir une petite usine de papier désaffectée de Kingsey Falls. Bernard, qui a abandonné ses études à McGill pour se lancer en affaires avec ses frères et qui s’est entouré de quelques collaborateurs qualifiés, a su convaincre la Caisse Desjardins du village de l’aider à financer la transaction. C’est probablement la première fois qu’une caisse Desjardins appuie une telle transaction. Cette première prise de risque deviendra très rentable pour la Caisse locale et tout le Mouvement Desjardins, qui continuera d’appuyer le développement de Cascades. 

 

Une émission d’actions unique

La première émission d’actions de Cascades a été faite en décembre 1982. Grâce au goût du risque de Bernard Lemaire, qui a besoin de financement et qui ne recule devant aucune opportunité, et à McNeil Mantha, un courtier en valeurs mobilières de taille modeste, mais très innovateur par les produits qu’il distribue, des étudiants en finance de l’Université de Sherbrooke ont pour travail de rédiger un prospectus pour une émission publique d’actions par une PME. L’entreprise qui leur servira de modèle est Cascades.

L’aventure est innovante et risquée, car on ne sait pas si cette tentative d’émissions sera un succès ou un échec. Mais plusieurs facteurs sont positifs: Bernard Lemaire est inspirant, dynamique et crédible. Il entouré de son frère Laurent, qui s’y connaît en affaires, et de collaborateurs solides. McNeil Mantha est dirigée par André Desaulniers, un financier innovateur qui n’a pas peur des risques. La Bourse de Montréal, qui rêve d’une relance, est prête à inscrire les actions de Cascades. La grande inconnue est la réponse des investisseurs.

Comme on est en terrain inconnu, on n’émettra qu’un million d’actions à 5$ chacune. Et pour rassurer les investisseurs, on mettra en fiducie une partie du produit de l’émission (de mémoire, 40% pendant quelques mois) avec promesse de leur retourner cet argent advenant l’échec de l’émission.

Mais ce remboursement ne se produira pas, car l’action de Cascades finira par prendre de l’altitude. Facteur favorable, les frères Lemaire ont donné aux employés, à Noël, cinq actions par année d’ancienneté et ils ont créé un programme de prêt pour faciliter l’achat d’actions par ces derniers, mais avec un plafond pour éviter la spéculation. Qui plus est, Cascades a affiché sur une de ses usines un tableau électronique indiquant quotidiennement le prix de l’action. 

Plusieurs autres émissions ont suivi, ce qui a permis à Cascades de devenir une multinationale.

 

Effet multiplicateur

La croissance rapide de Cascades et la crédibilité de Bernard Lemaire, qui est devenu un modèle de l’entrepreneuriat québécois et une tête d’affiche du Québec inc., ont inspiré des dizaines d’autres entrepreneurs à émettre également des actions dans le public et ont incité des dizaines de milliers d’épargnants francophones à investir en Bourse. 

Plusieurs entreprises, qui ont, elles aussi, multiplié les émissions publiques d’actions, sont devenues multinationales… en grande partie grâce à la voie tracée par Cascades, avec en toile de fond la capacité d’inspiration de celui qui a dirigé sa destinée pendant plusieurs décennies.

Indirectement, le journal Les Affaires a lui aussi bénéficié de ce mouvement. En raison de l’intérêt grandissant des francophones pour l’investissement en Bourse et à l’importante couverture par notre journal des dizaines de sociétés qui ont fait des financements publics, le nombre de nos lecteurs et de nos abonnés a connu une croissance spectaculaire pendant plusieurs années, ce qui a assuré son succès et sa pérennité.

En plus d’avoir contribué de façon remarquable au développement industriel du Québec, Bernard Lemaire a été un inspirateur exceptionnel pour de nombreux entrepreneurs. À plusieurs égards, son impact sur le développement économique du Québec a été déterminant. Il mérite amplement le titre de Grand Québécois.

Un grand merci, Bernard Lemaire.