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L’Inflation Reduction Act affectera l’économie canadienne

François Normand|Édition de la mi‑mai 2023

L’Inflation Reduction Act affectera l’économie canadienne

La législation phare du gouvernement Biden, adoptée en 2022, affectera négativement le Canada. (Photo: Getty Images)

PRODUCTIVITÉ MANUFACTURIÈRE. L’Inflation Reduction Act (IRA) transformera l’économie américaine en accélérant la renaissance du secteur manufacturier et la production d’énergie verte. La législation phare du gouvernement Biden, adoptée en 2022, affectera aussi négativement le Canada, affirment les ténors de l’industrie, lesquels proposent des solutions.

Comme son nom l’indique, l’IRA vise à lutter contre l’inflation, tout en favorisant la fabrication manufacturière, à commencer dans le secteur de la production d’énergie renouvelable.

Pour y arriver, l’IRA s’appuie en grande partie sur de généreux crédits d’impôt, qui incitent fortement les entreprises étrangères à s’implanter aux États-Unis plutôt que d’y exporter leurs produits ou leurs composants. Or, cette législation insuffle une nouvelle dose de protectionnisme économique aux États-Unis, un phénomène qui ne cesse de croître depuis près de 15 ans.

À la suite de la grande récession aux États-Unis, de décembre 2007 à juin 2009, le gouvernement démocrate de Barack Obama (2009-2017) a adopté plusieurs mesures protectionnistes, en renforçant par exemple le « Buy American ».

Cette disposition favorise les achats de biens du gouvernement fédéral destinés à l’usage public — articles, matériaux ou fournitures — dont la valeur est supérieure au seuil des microachats.

Au cours du mandat du gouvernement républicain de Donald Trump (2017-2021), Washington a forcé le Canada et le Mexique à renégocier l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), en imposant de nouvelles exigences de contenus locaux dans l’industrie automobile.

Dans ce contexte, on peut comprendre que l’IRA suscite de nouvelles inquiétudes de ce côté-ci de la frontière.

 

Les effets sur les entreprises canadiennes

Le président et chef de la direction du Conseil du patronat, Karl Blackburn, souligne que les retombées négatives de l’IRA se font déjà sentir au sein de certaines entreprises manufacturières au Québec, qui sont actives dans les énergies renouvelables, en particulier celles qui exportent aux États-Unis.

« Certaines filières, comme la production de composants de batteries et d’éoliennes, vont bénéficier de crédits d’impôt faramineux aux États-Unis. C’est la compétitivité des entreprises installées ici, au Québec, qui va écoper », déplore-t-il.

Véronique Proulx, PDG de Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ), n’anticipe pas les mêmes difficultés pour les entreprises exportatrices, estimant que l’IRA a « peu d’incidence » sur les exportations québécoises aux États-Unis.

En revanche, elle affirme que cette loi aura « certainement un impact » sur les décisions d’investissement des entreprises québécoises. « C’est vrai pour les entreprises qui ont déjà des opérations manufacturières de chaque côté de la frontière, explique-t-elle. C’est également vrai pour celles qui sont visées par l’IRA et qui considèrent prendre de l’expansion aux États-Unis. »

De son côté, Charles Milliard, PDG de la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ), fait remarquer que l’IRA s’ajoute à plusieurs autres mesures protectionnistes, qui sont peut-être moins connues au Québec. Il mentionne le Build America Buy America Act, qui favorise le contenu américain pour les projets d’infrastructure, ou le « CHIPS and Science Act », qui vise à revitaliser le secteur manufacturier.

À ses yeux, toutes ces lois auront des effets combinés, ce qui provoque de l’inquiétude auprès de certaines entreprises manufacturières. « L’IRA va engendrer une concurrence accrue des producteurs américains dans certains secteurs que l’on cherche à développer ici, comme les carburants renouvelables, l’hydrogène, les batteries, l’éolien, les véhicules électriques, et j’en passe », fait-il valoir.

 

La meilleure riposte à Ottawa et à Québec

Saluant les mesures fiscales du dernier budget fédéral — par exemple, l’élargissement du crédit d’impôt de 30 % à l’investissement dans les technologies propres —, Charles Milliard affirme cependant que le Canada ne peut pas compétitionner sur le plan des subventions et du financement avec les États-Unis. « Si c’est notre approche, nous allons échouer », prévient-il.

En revanche, il souligne qu’une stratégie intéressante à long terme pour atténuer l’effet de l’IRA consisterait à réduire la « forte dépendance » du Québec au marché américain. Les entreprises continueraient de vendre aux États-Unis, tout en misant davantage sur l’Europe et l’Asie.

Aux yeux de Véronique Proulx, la meilleure riposte à l’IRA passe par le renforcement des politiques industrielles au Canada et au Québec. Et d’en faire une obsession comme aux États-Unis, où Washington stimule comme jamais l’investissement industriel vert.

La PDG de MEQ reconnaît que le dernier budget à Ottawa a offert « une certaine réciprocité » dans les mesures visant à développer la filière des technologies vertes au pays. En revanche, le Canada doit en faire plus s’il veut développer une industrie verte et durable. « On doit mettre en place davantage de mesures fiscales pour stimuler l’investissement et augmenter notre productivité et notre compétitivité », dit-elle.

Karl Blackburn estime quant à lui qu’Ottawa et Québec devraient chercher à aider en priorité les entreprises québécoises affectées directement par l’IRA. « Les gouvernements devraient envisager la possibilité de favoriser les entreprises affectées négativement par l’IRA dans les appels d’offres publics fédéraux et dans l’octroi d’aide financière aux entreprises, comme la production de composants de batteries ou d’éoliennes », affirme-t-il.

Au Québec, le gouvernement doit aussi s’assurer que l’IRA n’exige pas la modification ou la bonification de certaines politiques visant les secteurs clés de notre économie, selon Karl Blackburn. Il donne les exemples de la Stratégie québécoise de développement de la filière batterie, du Plan québécois pour la valorisation des minéraux critiques et stratégiques, et du Plan pour une économie verte 2030.