À quoi servent les économistes?

Offert par Les Affaires


Édition du 28 Octobre 2020

À quoi servent les économistes?

Offert par Les Affaires


Édition du 28 Octobre 2020

Par Ianik Marcil

(Photo: 123RF)

SIGNAUX FORTSLes économistes sont omniprésents dans les médias et dans les officines du pouvoir. Tentez de vous souvenir de la dernière fois où vous avez entendu au téléjournal une anthropologue, un sociologue ou une sémiologue ? De toutes les sciences sociales, la science économique est surreprésentée dans l'espace public. Parallèlement - et paradoxalement -, la profession est parmi celles envers laquelle le public a le moins confiance. On a donc un corps de métier qui n'est pas respecté, mais qui se trouve pourtant surmédiatisé. C'est tout de même un comble. Mais pourquoi donc ?

Parce que la vie économique nous touche à tous moments de notre vie. Très riches ou très pauvres, les transactions économiques interviennent presque à chaque instant dans notre quotidien. J'ouvre une lampe, hop ! le compteur d'Hydro-Québec se met en marche et la société d'État me facturera ce geste dans quelques semaines. À peu près toute activité humaine a une incidence économique, qu'on le veuille ou non. Il est donc normal, a priori, que les économistes, qui étudient ces questions, soient sollicités quotidiennement.

Ce qui pose un problème, c'est l'importance qu'on accorde à leur discours, qui devient rapidement parole d'évangile. Ma parole et celle de mes confrères et consoeurs semble irréfutable, tranchante de vérité. En comparaison, même les interviews de représentants de sciences dites «dures» sont plus nuancées, pleines de doutes et d'hésitations. Mais non, nous, économistes, détenons la vérité.

Nous ? Pas vraiment. Parce qu'il n'existe pas d'homogénéité dans la discipline, malgré les apparences. Il y a un courant dominant, une école de pensée dite «orthodoxe», celle qui est largement enseignée dans les départements universitaires. On la qualifie souvent de «néoclassique», politiquement proche du libéralisme ou du néolibéralisme à la Thatcher- Reagan. À ses côtés cohabitent plusieurs courants divergents, hétérodoxes, donc, qui remettent en question, par exemple, les dogmes du marché autorégulateur.

Mais l'histoire n'est pas si simple. D'une part, la pensée néoclassique est de plus en plus diversifiée ; on n'en est plus à l'époque (en gros, les années 1970) où elle était constituée d'un bloc monolithique. D'autre part, surtout, la vaste majorité des économistes sont campés dans la recherche de connaissances basées uniquement sur les faits.

Il s'agit là d'une entreprise humble et modeste. Esther Duflo, qui a reçu le «prix Nobel» d'économie l'an dernier, en fait ces temps-ci son combat public. Les économistes, dit-elle, devraient être aussi modestes que des plombiers. En cela, elle se situe en droite ligne avec la pensée d'un des plus grands économistes de l'histoire, J. M. Keynes. Nous devrions, selon ses mots, être des gens «humbles, compétents, sur le même pied que les dentistes».

Qu'est-ce que cela signifierait, concrètement, dans l'espace public ? Des discussions basées sur les faits, les mains dans le moteur, comme on dit, comme le fait Esther Duflo lorsqu'elle parle d'inégalité, un sujet qu'elle a étudié sur le terrain. Tout en assumant que nous avons, humains que nous sommes, des préjugés politiques et moraux et que nous devons les assumer en les déclarant d'entrée de jeu. Ainsi, nous prendrions un peu plus de responsabilités quant à l'espace que nous occupons dans l'espace public.

EXPERT INVITÉ
Ianik Marcil est économiste, auteur, chroniqueur, conférencier et éditeur.

 

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