Choc des générations à la Sucrerie du Lac Blanc

Publié le 18/06/2015 à 15:45

Choc des générations à la Sucrerie du Lac Blanc

Publié le 18/06/2015 à 15:45

Même si elle suivait les traces de son père, acériculteur, Karine Douville a dû mettre les bouchées doubles quand elle est devenue propriétaire de la Sucrerie du Lac Blanc, en 2012. Car s’occuper de 32 000 entailles demande tout un savoir-faire… Malgré tout, la jeune femme ne retournerait pas en arrière. « Je ne m’imagine plus travailler pour quelqu’un d’autre! »

C’est au retour d’un séjour de sept ans au Nouveau-Brunswick que les étoiles se sont alignées pour Karine Douville. « Je cherchais un emploi, mais rien ne me motivait vraiment. Mon père m’a alors mis en contact avec le propriétaire de la sucrerie, qui voulait vendre. J’ai tout de suite eu envie de me lancer dans l’aventure! » Surtout que c’était à Saint-Ubalde, village près de Portneuf où elle a grandi.

La bachelière en administration des affaires avait déjà décroché quelques contrats pour la Chambre de commerce locale. Elle savait donc à quelles portes cogner pour faire avancer son projet. Elle a réussi à dénicher des subventions pour les jeunes entrepreneurs via le Centre local de développement (CLD) et le Centre local d’emploi (CLE). La Société d'aide au développement des collectivités (SADC) lui a aussi accordé un petit prêt pour démarrer.

Mais c’est Financement agricole Canada qui lui a prêté le montant le plus substantiel, couvrant les deux-tiers de la valeur de l’entreprise. « Ils étaient prêts à m’appuyer à cause de mon entourage et parce que mon plan d’affaires était solide », dit-elle. L’ancien propriétaire a financé le tiers restant. « Comme il était ferme sur son prix, j’ai négocié avec lui un taux d’intérêt avantageux. » Les paiements s’étendent sur 15 ans.

Transmettre son savoir

Comme Karine Douville a passé son enfance sur une terre où il y avait une ferme et une érablière, ce rachat était une bonne façon de renouer avec la tradition familiale. « Mais, même si mon père était acériculteur, je n’ai pas beaucoup été dans la forêt et je ne connaissais pas les techniques acéricoles. »

Pour pallier ce manque, la nouvelle propriétaire et le vendeur ont conclu une entente. Pendant cinq ans, ils travailleront ensemble pour que la jeune femme, alors âgée de 33 ans, apprenne tous les rouages de la gestion d’une sucrerie, biologique de surcroit.

Mais assez vite, Karine Douville réalise qu’elle et l’ancien propriétaire ne voient pas l’avenir de l’entreprise du même œil. Ce qui crée des tensions. « C’est certain que ce n’est pas facile, quand tu as investi 20 ans de ta vie à construire une entreprise, de lâcher prise. Surtout que je n’avais aucune expérience, mais beaucoup de questions! Je n’avais donc pas beaucoup de crédibilité », se rappelle-t-elle.

Elle a donc eu du mal à faire passer les changements qu’elle voulait instaurer. Par exemple, elle a décidé de s’unir avec son père et son frère, tous les deux propriétaires d’érablières à proximité. Ensemble, ils se partagent un centre de bouillage et comptent sur une vingtaine d’employés saisonniers.

« L’ancien propriétaire était plutôt habitué à travailler seul, pendant de longues heures et ne voyait pas l’intérêt de cette association. Disons que ça a un peu ébranlé ma confiance. » Idem pour les horaires de la jeune maman et qui est tombée enceinte de son troisième enfant peu après de rachat.

Un choc des générations qui n’est pas rare, surtout dans un domaine traditionnel comme l’agriculture, estime Suzanne Lavigne, présidente et fondatrice de la firme de consultation spécialisée en transferts d’entreprises, Générations plus.

« Les nouveaux propriétaires arrivent souvent avec des façons de faire différentes, plus écologiques par exemple, alors que les agriculteurs plus âgés sont plutôt orientés vers le rendement. » Instaurer des changements graduellement ou se trouver un allié qui servira d’intermédiaire dans la compagnie peuvent aider à dénouer ce genre de problème.

L’art de planifier

Pour éviter ces mauvaises surprises, Éric Dufour estime quant à lui qu’il faut prendre le temps de bien se connaître avant de conclure une transaction. Une étape trop souvent négligée, constate le leader national en transfert d’entreprises chez Raymond Chabot Grant Thornton.

« Dans 92 % des cas au Québec, les entreprises n’ont pas de plan de relève. Pourtant, en plus de valider la faisabilité technique et financière, cela permet d’établir un diagnostic clair des intentions du cédant et du releveur. Quelles conditions ne sont pas négociables? Quelles concessions sont-ils prêts à faire? »

De son côté, Karine Douville ne travaille plus au quotidien avec l’ancien propriétaire. Mais il est disponible pour répondre à ses questions, en cas de besoin. « Cette année, ça a été un test pour moi et mon conjoint, qui travaille avec moi. On a complété notre première saison seuls, avec l’aide de deux employés d’expérience. » Pour une première, elle estime s’en être très bien tirée. « Nous avons maintenu le cap de la rentabilité et je sais exactement quoi faire pour améliorer notre production l’an prochain. »

Aujourd’hui, Karine Douville est sûre d’une chose : son rôle de propriétaire lui va comme un gant. Car elle adore être maître de ses décisions… et en assumer les risques. « Tu n’as pas besoin de demander la permission pour prendre une initiative. Et chaque fois que tu fais des efforts, tu l’investis dans ta compagnie. Il n’y a pas de limites, sauf celles que tu t’imposes! »

Et surtout, c’est un mode de vie qu’elle espère bien transmettre à ses trois enfants, âgés entre un an et demi et 6 ans. « Le fait de vivre à la campagne, du fruit de notre entreprise, c’est en quelque sorte mes racines. »

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