Gérard Filion, un homme du siècle

Publié le 17/02/2003 à 10:46

Gérard Filion, un homme du siècle

Publié le 17/02/2003 à 10:46

Par François Normand

Cette entrevue est parue dans le journal Les Affaires, lundi 17 février 2003, en page 35.

Cette entrevue est parue dans le journal Les Affaires, lundi 17 février 2003, en page 35.

Il a vu passer les décennies et a participé à tous les combats. À 93 ans, Gérard Filion nous offre, en une rare entrevue, un exceptionnel regard sur le siècle écoulé. 

Gérard Filion est unique. À 93 ans, toujours vif, il est l’un des tout derniers témoins du XXe siècle, mais un témoin hors du commun, puisqu’il a été de tous les combats. Avec l’Union catholique des Cultivateurs, dans les années 30, il a participé au développement de l’agriculture québécoise. Journaliste dans l’âme, il a ensuite assumé pendant plus de 15 ans la direction du Devoir en se dressant face au gouvernement Duplessis. Dès les premières heures de la Révolution tranquille, il a plongé dans la mêlée comme président de la toute nouvelle Société générale de financement du Québec, avant de devenir président de Marine Industries, sans compter la mairie de Saint-Bruno et autres tâches que son sens de l’action lui commandait de remplir. Il est de ceux qui ont guidé l’émergence de cette société sur laquelle il pose aujourd’hui, à notre demande, un regard toujours éclairant.

Hors des sentiers battus 

Lorsque le journal Les Affaires est lancé en février 1928, Gérard Filion a 19 ans. Il fait ses études classiques au Grand Séminaire de Rimouski. 

Gérard Filion n’est déjà pas du genre à suivre les conventions. Il se fera remarquer en remportant le prix Prince de Galles, mais surtout en choisissant de poursuivre ses études universitaires en administration à l’École des hautes études commerciales (aujourd’hui HEC Montréal).

« Le commerce n’était pas mal vu, mais ce n’était pas populaire », raconte-t-il. À l’époque, la société québécoise est profondément religieuse, conservatrice, renfermée sur elle-même. Le commerce n’a pas bonne presse, comme c’est du reste encore le cas aujourd’hui dans certains milieux. 

« Quand tu finissais ton cours classique, si tu ne prenais pas la soutane, comme on disait à l’époque, tu allais en droit ou en médecine. » En choisissant l’administration, Gérard Filion nage à contre-courant, une attitude qui va devenir sa marque de commerce, notamment lorsqu’il assumera la direction du Devoir, de 1947 à 1963.

La bête noire de Duplessis

Quand il est nommé à sa tête, Le Devoir, à l’époque un journal catholique et conservateur, est « plutôt favorable » à Maurice Duplessis et à l’Union nationale. Mais après quelque temps, Le Devoir se range définitivement contre le « cheuf », sauf en matière constitutionnelle.

En plus d’avoir une plume incisive et d’une redoutable efficacité, Gérard Filion n’avait pas la langue dans sa poche. À un moment donné, Duplessis traite Le Devoir de journal « canaille, puant, putride et cancéreux ». Gérard Filion lui répond dans un éditorial mémorable, encourageant le chef de l’Union nationale à continuer à insulter Le Devoir puisque cela fait augmenter le tirage.

« [...] Alors, de quoi nous plaindre ? Que M. Duplessis ne nous insulte pas plus souvent ! Chaque fois qu’il nous traite de journal « canaille, puant, putride et cancéreux », nous en vendons 10 000 exemplaires de plus. Alors, allez-y M. Duplessis, enrichissez votre vocabulaire.

« J’ai consulté à votre attention un traité sur l’art de l’insulte. Voici quelques épithètes que je vous prie d’ajouter à votre vocabulaire : idiot, épais, imbécile, bêta, benêt, gogo, cruche, âne, cheval, dinde, dindon, dada, jocrisse, mulet, veau, vache, oie, racaille, chenapan, coquin, filou, fripon, larron, escroc, voleur, brigand, bandit, gibier de potence, infect, nauséabond, sacripant, dégoûtant, révoltant, rebutant, répugnant, repoussant. »

Dans les années d’après-guerre, Le Devoir devient pratiquement l’opposition officielle au régime de Duplessis, mais aussi un acteur de premier ordre pour faire avancer les idées qui seront en premières lignes lors la révolution tranquille, déclenchée par l’arrivée au pouvoir des libéraux de Jean Lesage en 1960.

Cette révolution déclenche non seulement d’importants bouleversements sur le plan politique, elle permet aussi aux Québécois francophones de conquérir le monde des affaires, de prendre leur place dans un environnement qui était jusque-là largement dominé par les anglophones et hostile aux francophones.

Gérard Filion estime toutefois que cette conquête n’est pas encore terminée. « Il reste encore des choses à faire. Ce n’est jamais fini. Disons que depuis 1960, depuis la révolution tranquille, on a fait des progrès considérables. Et ces progrès ont souvent eu lieu sans l’intervention de l’État, contrairement à ce qu’on pouvait croire à l’époque. »

Selon lui, deux causes sont à l’origine de la conquête du monde des affaires par les francophones du Québec : le départ des compagnies anglaises en raison de la poussée du Parti québécois et la montée de l’entrepreneuriat chez les francophones.

« Des compagnies anglaises se sont dit : pour quelles raisons risquer de rester au Québec, quand on est aussi bien à Toronto. » D’autres compagnies, comme la Banque de Montréal, la Banque Royale ou le Canadien Pacifique ont décidé de déménager leur siège social à l’extérieur du Québec.

« Ça a créé un vide considérable à Montréal. En même temps, les Canadiens français sont devenus plus entrepreneurs, et ce qui est remarquable, c’est que ce n’est pas dû à l’intervention du gouvernement, c’est par l’initiative d’individus ou d’une famille. »

L’expansion des facultés d’administration au Québec a également contribué à l’émergence d’une nouvelle classe d’entrepreneurs. Gérard Filion participera dans une certaine mesure au mouvement en devenant, en 1963, le premier président de la Société générale de financement du Québec, créée en juillet 1962.

Les actionnaires sont alors le gouvernement du Québec, le Mouvement des caisses Desjardins, des institutions financières et des investisseurs privés. À l’époque, la SGF a le mandat de « relancer l’activité industrielle au Québec, de résorber le chômage et de familiariser les Québécois aux valeurs mobilières ».

Gérard Filion s’est un peu retrouvé « par hasard » à la tête de la SGF, confie le principal intéressé. « C’est bien drôle, c’est un peu par hasard. » À l’époque, il était encore directeur du Devoir, mais il voulait changer de carrière. « Ça faisait déjà quelques années que j’en avais marre du journal. J’y étais entré malgré moi. J’avais bien aimé ça, mais je sentais que je ne devais pas finir ma vie au Devoir. »

C’est lors d’un dîner avec René Paré, alors président du Conseil d’orientation économique, qu’il rencontre à deux ou trois reprises par année, que la présidence de la SGF s’offre à lui.

« Comme il me parle de la SGF, il dit : “On cherche un directeur général.” J’ai dit : “Pourquoi pas moi ?” Il répond : “Êtes-vous sérieux ?” Je continue en disant que je ne le suis pas, mais que je peux le devenir », raconte Gérard Filion en riant. Québec retiendra finalement sa candidature après avoir rencontré d’autres candidats. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le gouvernement Lesage savait plus ou moins ce qu’il devait faire avec la SGF, explique Gérard Filion.

« D’abord, il y avait beaucoup de naïveté dans tout ça. C’était quelque chose de neuf. C’était dans l’air du temps à ce moment-là. On essayait toutes sortes de choses. La SGF était le bras économique du gouvernement pour développer l’économie du Québec, mais on n’en savait pas plus que ça. D’ailleurs, Lesage, quand je l’ai rencontré pour la première fois, il a dit : “Je ne sais pas quoi faire avec ça. En tout cas, débrouille-toi.”

« Personne ne savait quoi faire avec la SGF, ajoute Gérard Filion du même souffle. Moi non plus je ne savais pas. J’avais des idées mais... D’ailleurs, la SGF s’est développée d’une façon bien différente de ce qu’on avait conçu au début. C’est ça l’expérience humaine. On part pour délivrer le tombeau du Christ, puis on aboutit au sac de Constantinople », dit-il, en faisant référence à la quatrième croisade qui s’est soldée par la prise de Constantinople en avril 1204.

Un regard mitigé sur la SGF

Quel bilan fait-il de la SGF ? Remplit-elle encore une fonction essentielle ? « Par rapport à l’ensemble de l’économie du Québec, elle reste quand même marginale. Elle est présente dans plusieurs entreprises. Par rapport à l’ensemble de l’économie, ce n’est pas très important. D’ailleurs, est-ce qu’il faudrait que la SGF devienne le moteur économique du Québec ? Moi, je dis non; elle doit être simplement là comme le bras économique du gouvernement.» 

Bref, une institution qui a encore un rôle à jouer, tout comme la Caisse de dépôt et placement du Québec, créée en 1965, que Gérard Filion tient en grande estime. «Je dirais que la Caisse de dépôt, avec la réforme de l’éducation, sont peut-être les deux réalisations les plus importantes du gouvernement Lesage.»

En 1966, Jean Lesage confie la direction de la Caisse à Claude Prieur qui avait occupé un poste à la haute direction de la Sun Life pendant une quinzaine d’années. La Caisse effectue sa première opération la même année en achetant 500 000 $ d’obligations de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement, créée après la Seconde Guerre mondiale pour financer le développement de pays économiquement en retard.

Aujourd’hui, Gérard Filion est plutôt clément à l’endroit de la Caisse qui a été vertement critiquée pour ses mauvais placements, principalement pour celui dans Quebecor Media pour racheter Vidéotron. «Elle a fait de mauvais placements et elle a fait des pertes. Mais qui n’en a pas fait ? Tout le monde en a fait, moi comme les autres. Est-ce que la Caisse est pire que la plupart des sociétés ? Je ne pense pas.»

Les fleurs et le pot pour le PQ

Aux yeux de Gérard Filion, la prise du pouvoir par le Parti québécois de René Lévesque en 1976 a également été un événement important dans l’histoire du Québec, pour le meilleur et pour le pire. « Le meilleur coup du Parti québécois ? L’assainissement des mœurs électorales, dit-il sans hésiter. On a su à partir de ce moment-là qui contribuait aux caisses électorales. Ça a été une chose considérable.»

La loi 101, adoptée en 1977, a également été importante dans la francisation des entreprises, même si Gérard Filion a des «réserves» à propos de son impact réel. «La francisation du Québec était déjà commencée, puis ça allait bien même dans le milieu des grandes affaires avant la loi 101. Les grandes entreprises avaient compris. Ça n’allait pas vite, mais ça allait. La loi 101 a accéléré considérablement ce mouvement-là.»

En revanche, il croit que l’arrivée du PQ au pouvoir a été «désastreuse» sur le plan économique. «Une cinquantaine de compagnies, grandes et moyennes, ont quitté Montréal et le Québec. Ça a créé un maudit vide.» Mais justement, cela n’a-t-il pas permis aux francophones de prendre leur place dans le monde des affaires ? «Est-ce qu’ils n’auraient pas pris leur place eux-mêmes ?» rétorque Gérard Filion.

Il souligne en outre «l’exode» de plusieurs anglophones qui a aussi fait mal à l’économie du Québec, selon lui. «Sur le plan économique, cet exode a été catastrophique, incontestablement, peu importe si on prend en considération la question de la langue. Est-ce qu’il fallait faire ce sacrifice pour franciser le Québec ? Moi, je pense que ça aurait pu être fait sans qu’on sacrifie autant.»

ADQ, alias Union nationale

Par ailleurs, Gérard Filion croit que le PQ est voué à disparaître à moyen terme en raison de la montée de l’Action démocratique du Québec (ADQ) de Mario Dumont, qu’il compare à l’Union nationale de Maurice Duplessis. «C’est le retour de l’Union nationale ! lâche-t-il. L’ADQ, ce n’est pas personnellement Duplessis, mais ce sont les idées de l’Union nationale.»

«Ça s’inscrit dans le vieux conservatisme québécois. C’est une classe rurale, petit bourgeois, qui ne veut pas être trop dérangée, qui ne veut pas trop d’intervention du gouvernement.» Selon Gérard Filion, la politique québécoise va donc redevenir le lieu d’un affrontement entre conservateurs et libéraux, plutôt qu’entre souverainistes et fédéralistes, comme c’est le cas depuis les années 1960.

Toutefois, il ne croit pas que «l’idée de l’indépendance» va disparaître. «Non, non, ça va toujours rester là, et je pense que c’est bon qu’elle reste là. C’est un ferment qui permet aux Canadiens de langue française d’avoir un idéal pour lequel ils travaillent, puis qui les empêche de se laisser attirer par le melting pot canadien ou américain. Mais pour prendre le pouvoir, je ne vois pas.»

Le XXe siècle, mais surtout sa seconde moitié, aura donc été déterminant pour le Québec, autant sur le plan politique que sur le plan économique. L’évolution n’a pas été automatique, et elle est due à l’engagement d’hommes et de femmes qui ont décidé que l’immobilisme n’était pas une vertu. Il reste peu de ces combattants au long cours. Gérard Filion mérite bien qu’on lui lève, collectivement, notre chapeau.

Son tableau d’honneur

Quels sont les trois hommes politiques qui ont le plus marqué ce siècle ? Jean Lesage, Adélard Godbout, premier ministre libéral (1939-1944), pour avoir accordé le droit de vote aux femmes, et René Lévesque.

Et les trois entrepreneurs ? Armand Bombardier, les frères Lemaire de Cascades et Jean Coutu. Selon Gérard Filion, Armand Bombardier et son gendre Laurent Beaudoin sont à l’origine du «plus gros succès industriel des Québécois».

Il a aussi beaucoup de respect pour les frères Lemaire, Bernard, Laurent et Alain, qui ont créé une grande entreprise en «ramassant d’abord du papier usagé». Pour ce qui est de Jean Coutu, il parle de lui comme d’un «grand créateur» qui a mis sur pied une grosse affaire, le Groupe Jean Coutu.

 

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