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La course aux minerais d’avenir

Karl Rettino-Parazelli|Édition de la mi‑mai 2023

La course aux minerais d’avenir

Jean-François Boulanger, professeur en métallurgie extractive des éléments critiques et stratégiques à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (Photo: courtoisie)

INDUSTRIE MINIÈRE. Le Québec met la pédale au plancher pour devenir un joueur de taille dans la chaîne d’approvisionnement des batteries pour véhicules électriques. Son principal atout: un sous-sol qui contient des minéraux essentiels à leur fabrication. L’ambition est grande, mais la place que peut occuper la province dans ce domaine où plusieurs territoires jouent du coude demeure pour l’instant incertaine. 

Dans le parc industriel et portuaire de Bécancour, au sud de Trois-Rivières, le froid n’a pas empêché la machinerie de s’activer depuis le début de l’année pour entamer la construction de l’usine de matériaux de cathodes — un des composants essentiels des batteries pour véhicules électriques — du consortium Ultium Cam, formé par General Motors et Posco. « Ils ont commencé leurs travaux de bétonnage pendant l’hiver pour gagner du temps. Leur attitude démontre que c’est vraiment une course contre la montre », affirme le président-directeur général de la Société du parc industriel et portuaire de Bécancour, Donald Olivier. 

Ici, pas de temps à perdre : les installations qui formeront la future grappe québécoise des batteries pour véhicules électriques doivent sortir de terre rapidement pour profiter de la forte demande sur le marché. Nemaska Lithium doit couler la fondation de son usine d’hydroxyde de lithium en mai, tandis que Nouveau Monde Graphite préparera le site de sa future usine de transformation de graphite d’ici la fin de l’année, résume Donald Olivier. À ces projets devrait notamment s’ajouter celui du fabricant allemand de matériaux pour cathodes BASF, qui a déjà manifesté son intérêt pour Bécancour. 

Selon Donald Olivier, ces entreprises sont principalement attirées par l’électricité québécoise, propre et abordable, mais aussi et surtout par l’accès à ce qu’on appelle des « minéraux critiques et stratégiques » (MCS), comme le graphite, le lithium, les terres rares ou le cobalt. À terme, le gouvernement du Québec veut développer une filière batterie entière, incluant l’extraction et la transformation de ces minéraux, la construction de véhicules commerciaux électriques et le recyclage des batteries, dans le but de contribuer à la lutte contre les changements climatiques.

 

Potentiel à exploiter 

Dans son Plan québécois pour la valorisation des minéraux critiques et stratégiques 2020-2025, le gouvernement Legault vante l’« immense » potentiel minier du Québec, en cartographiant 45 sites liés aux minéraux critiques et stratégiques. « Nous sommes bien positionnés en raison de la diversité de nos minéraux et de nos pratiques sociales et environnementales », acquiesce la présidente-directrice générale de l’Association minière du Québec (AMQ), Josée Méthot.

Ces MCS peuvent servir à la fabrication de batteries, mais certains se retrouvent également dans des appareils électroniques, des panneaux solaires ou encore des équipements chirurgicaux.

« Les ingrédients sont là pour que le Québec puisse se distinguer », soutient Jean-François Boulanger, professeur en métallurgie extractive des éléments critiques et stratégiques à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Il est cependant difficile de savoir à quel point le potentiel minier québécois se distingue de celui d’autres territoires, admet-il. Il ajoute que, de manière générale, un gisement minier sur 1000 est exploité et qu’un projet peut prendre plusieurs années avant de se concrétiser. 

Les plus récentes données de l’Institut de la statistique du Québec au sujet des investissements miniers indiquent par ailleurs que les dépenses en travaux d’exploration et de mise en valeur liées aux MCS que sont le lithium, le graphite et les terres rares ont représenté moins de 6 % des investissements miniers totaux au Québec en 2021, loin derrière celles consacrées aux métaux précieux (72 %). 

« Pour l’instant, les minéraux critiques et stratégiques au Québec, c’est des peanuts, lance Jean-François Boulanger. Ça bouge tranquillement, mais ce n’est pas certain que tous les projets vont avancer comme sur des roulettes. » Josée Méthot, de l’AMQ, pense quant à elle que les données plus récentes montreront une augmentation marquée. « On sent de l’effervescence dans le secteur des minéraux critiques et stratégiques », dit-elle.

 

Place incertaine 

Difficile de dire quelle place pourrait occuper l’éventuelle filière batterie québécoise à l’échelle de la planète, ou même de l’Amérique du Nord, affirme Jean-François Boulanger, quand on sait que des États, comme le Kentucky, le Nevada ou le Tennessee, cherchent eux aussi à tirer leur épingle du jeu. « Ça ne sera pas facile de rivaliser avec les États-Unis, qui ne sont pas frileux en ce qui concerne les subventions », dit-il. 

De manière plus large, il croit que l’électrification des transports est un des moyens à notre disposition pour lutter contre les changements climatiques. Il ne faudrait cependant pas croire qu’il s’agit d’un remède miracle et « remplacer notre dépendance au pétrole par une dépendance aux métaux », prévient-il.

Chose certaine, le temps presse. La firme KPMG écrivait déjà en 2019, dans un rapport commandé par Propulsion Québec — la grappe des transports électriques et intelligents —, que « devant la transformation accélérée de la filière mondiale [des batteries], la vitesse d’action pourrait se révéler cruciale et la fenêtre d’opportunité, relativement courte ». 

Donald Olivier, lui, est convaincu de voir Bécancour devenir un pôle reconnu en matière de batteries pour véhicules électriques d’ici les prochaines années. En nous montrant la carte du parc industriel et portuaire sous sa responsabilité, il pointe les terrains déjà réservés, mais aussi les quelques espaces de grande dimension qui sont toujours libres. Des lots pour lesquels il a bien l’intention de trouver rapidement preneurs.