Pourquoi les manufacturiers doivent augmenter leur productivité de 5 % par année

Offert par Les Affaires


Édition du 26 Mars 2016

Pourquoi les manufacturiers doivent augmenter leur productivité de 5 % par année

Offert par Les Affaires


Édition du 26 Mars 2016

Par François Normand

[Photo : Shutterstock]

La tâche est douloureuse, mais indispensable, affirme Éric Tétrault, président des Manufacturiers et exportateurs du Québec (MEQ). Pour profiter pleinement du futur accord de libre-échange avec l'Union européenne, les entreprises québécoises doivent accroître leur productivité d'au moins 5 % par an au cours des 10 prochaines années.

Retour au dossier Il est temps d'exporter

«C'est extrêmement ambitieux, il faut en être conscient. Mais je pose la question : avons-nous le choix ?» demande le patron des MEQ dans un entretien avec Les Affaires.

Pourquoi Éric Tétrault lance-t-il ce défi herculéen à l'industrie québécoise maintenant ?

Parce que l'accord de libre-échange avec l'Europe doit entrer en vigueur en 2017, et que cela ne se traduira pas nécessairement par une pluie d'occasions d'affaires, malgré l'abolition des tarifs et des barrières non tarifaires.

Et la raison en est fort simple, selon les MEQ : les entreprises européennes sont beaucoup plus productives que leurs rivales québécoises.

«Nous avons un retard important de productivité. Les entreprises européennes sont réputées être de 20 à 30 % plus productives que les nôtres actuellement.»

Par conséquent, Éric Tétrault craint que plusieurs de nos entreprises puissent avoir de la difficulté à vendre leurs produits en Europe, car leurs concurrents français ou allemands ne leur feront pas de cadeaux sur le marché européen.

La productivité mesure la quantité et la valeur d'unités de PIB de biens ou de services produites au cours d'une heure de travail. La productivité est cruciale, car c'est un des facteurs qui déterminent la compétitivité des entreprises.

Pour l'augmenter, les sociétés doivent innover, puis investir dans les technologies et la formation de la main-d'oeuvre, sans parler des processus de gestion.

Un retard bien réel

Les statistiques confirment le retard du Québec par rapport à l'Europe. En 2014, la productivité du travail au Québec s'élevait à 56,20 $ CA l'heure, selon le bilan 2015 du Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal. C'est beaucoup moins qu'en Allemagne (79,39 $), en France (79,88 $), en Belgique (84,74 $) ou en Norvège (106,16 $).

Pis encore, la productivité européenne augmente plus vite que la nôtre.

De 1981 à 2014, la productivité du Québec a progressé en moyenne de 1,02 % annuellement. Pendant ce temps, celle des Irlandais a bondi en moyenne de 3,43 % par an.

Aujourd'hui, un travailleur irlandais produit pour 80,62 $ par heure travaillée, soit 30 % de plus que son compatriote québécois.

C'est pourquoi les MEQ croient qu'il faut avoir une cible très ambitieuse de 5 % par année pour espérer rattraper la productivité européenne d'ici 10 ans.

«Non seulement nous sommes en retard, mais celui-ci tend à s'accentuer, déplore Éric Tétrault. Et même si on fait des efforts importants, par exemple à hauteur de 3 % par année, les Européens continueront à prendre le pas sur nous.»

Des spécialistes sont sceptiques

Joints par Les Affaires, des spécialistes en productivité doutent qu'il soit possible que l'ensemble des entreprises québécoises puisse augmenter leur productivité de 5 % par année pendant 10 ans.

«C'est complètement irréaliste», tranche Robert Gagné, directeur du Centre sur la productivité et la prospérité de HEC Montréal, qui suit ces questions de près depuis des années.

À la rigueur, il s'interroge même sur la pertinence d'atteindre une telle cible. «Le libre-échange nord-américain a été très profitable pour le Canada, malgré le fait que la productivité est plus faible ici qu'aux États-Unis.»

En 2014, la productivité américaine s'élevait à 75,33 $ de l'heure par rapport à 63,96 $ pour celle de l'ensemble du Canada.

Robert Gagné affirme qu'on devrait plutôt analyser la productivité par secteur et non pas pour l'ensemble des entreprises québécoises. Le hic, c'est que les gouvernements - tant au fédéral qu'au provincial - n'ont pas d'analyses très poussées à ce sujet, selon lui.

Autre enjeu à considérer : les coûts de production des manufacturiers québécois, qui sont influencés en partie par leur productivité. Selon Robert Gagné, ils peuvent permettre à nos entreprises de tirer leur épingle du jeu en Europe, malgré une productivité inférieure.

«Si les salaires au Québec sont plus faibles qu'en Europe, il est possible que les coûts de production des manufacturiers québécois soient inférieurs. Et, à ce moment-là, ils seront compétitifs vis-à-vis de leurs concurrents européens», dit-il.

Saibal Ray, vice-doyen de la Faculté de gestion Desautels à l'Université McGill, est aussi sceptique quant à la possibilité que l'industrie québécoise puisse accroître sa productivité de 5 % par année pendant 10 ans. Malgré tout, il ne croit pas la chose irréalisable.

«C'est une cible extrêmement difficile à atteindre, mais c'est possible», admet-il.

Selon lui, mieux vaut avoir beaucoup d'ambition comme les MEQ pour espérer obtenir des résultats élevés. «En ayant une cible de 5 %, on fera peut-être des gains réels de 3 % par année. Par contre, si on vise 3 %, on risque de se retrouver avec des hausses de 1 %», dit-il.

En fait, une seule économie développée a réussi à augmenter sa productivité de 5 % par année à long terme, soit la Corée du Sud. De 1981 à 2014, la productivité du travail y a progressé en moyenne de 5,61 % par an.

Malgré tout, la productivité des Sud-Coréens (38,18 $) est encore aujourd'hui très inférieure à celle des Québécois (56,20 $). C'est dire à quel point la productivité de ce pays asiatique était faible en 1981, et à quel point la Corée du Sud a dû faire du rattrapage.

Pour accroître leur productivité, les entreprises sud-coréennes ont investi massivement dans la technologie et la formation de la main-d'oeuvre. Des sociétés imposent même à leurs employés des moments dans la journée où ils ne peuvent que travailler, sans aucune pause.

Par exemple, dans certaines usines de LG Display (un fabricant d'écrans à cristaux liquides), le début et la fin de la journée (de 8 h 30 à 10 h ainsi que de 16 h à 17 h 30) sont exclusivement réservés au travail, selon le quotidien sud-coréen The Hankyoreh.

Des gains de productivité de plus de 6 % chez Premier Tech

Mais nul besoin d'aller aussi loin qu'en Corée du Sud pour trouver des entreprises très productives. Le Québec abrite aussi des championnes de la productivité, comme Premier Tech, de Rivière-du-Loup, dans le Bas-Saint-Laurent. «Depuis 10 ans, l'augmentation de notre productivité globale frise les 6 % par année», affirme son président, Jean Bélanger.

L'entreprise, spécialisée dans l'horticulture et l'agriculture, les technologies environnementales (le traitement des eaux) et les équipements industriels d'emballage, y est arrivée en faisant trois choses dans ses bureaux et ses 38 usines situées dans 14 pays.

À court terme, Premier Tech fait de l'amélioration continue dans ses opérations quotidiennes, avec des projets d'une durée inférieure à trois mois et qui coûtent moins de 50 000 $.

À long terme, l'entreprise déploie une stratégie de production allégée (lean manufacturing) afin d'améliorer le design manufacturier de ses installations (y compris la chaîne de production) et le design de sa structure de gestion.

Enfin, de concert avec ses fournisseurs, elle revoit constamment le fonctionnement de sa chaîne d'approvisionnement afin d'améliorer son efficacité et réduire les délais de livraison.

Premier Tech investit environ cinq millions de dollars par année pour améliorer sa productivité globale, et ce, sur un chiffre d'affaires annuel d'un peu plus de 650 M$.

Une stratégie payante, dit Jean Bélanger. «Nos gains de productivité augmentent notre capacité à gagner des marchés, en nous permettant entre autres d'offrir des prix plus compétitifs.»

Depuis cinq ans, les revenus de l'entreprise ont augmenté de 15 % par année, dont 10 % attribuable à la croissance interne. Et selon le patron de Premier Tech, la moitié de cette croissance interne provient des gains de productivité.

Éric Tétrault est très ambitieux en proposant une cible de 5 %. Mais des entreprises comme Premier Tech sont déjà plus ambitieuses que le président des Manufacturiers et exportateurs du Québec.

Retour au dossier Il est temps d'exporter


image

DevOps

Mercredi 11 septembre


image

Gestion du changement

Mardi 17 septembre


image

Usine 4.0

Mardi 24 septembre


image

Marché du cannabis

Mercredi 23 octobre


image

Service à la clientèle

Mercredi 23 octobre


image

Communication interne

Mardi 26 novembre


image

Marché de l'habitation

Mercredi 04 décembre


image

Gestion de la formation

Jeudi 05 décembre

DANS LE MÊME DOSSIER

Sur le même sujet

Un exportateur québécois renonce au marché américain

Édition du 15 Juin 2019 | François Normand

Club Tissus jette l'éponge par rapport aux États-Unis. Les nouvelles règles du libre-échange visant le commerce de ...

Les exportations du Québec reculent par rapport au PIB

07/06/2019 | François Normand

Cette situation tient essentiellement à la perte des parts de marché du Québec aux États-Unis.

À la une

Pourquoi le risque d'une guerre avec l'Iran est faible

22/06/2019 | François Normand

ANALYSE - Les tensions sont vives, mais ni Washington ni Téhéran ont intérêt à déclencher une guerre. Voici pourquoi.

Bourse: les années nous enseignent ce que les jours ignorent

21/06/2019 | Philippe Leblanc

BLOGUE INVITÉ. Depuis combien de temps investissez-vous en Bourse?

Bourse: les gagnants et perdants de la semaine

21/06/2019 | Martin Jolicoeur

BILAN. Quels sont les titres d'entreprises qui ont le plus marqué l'actualité boursière de la dernière semaine?