L'après commission Charbonneau: le nouveau rôle des firmes


Édition du 26 Octobre 2022

L'après commission Charbonneau: le nouveau rôle des firmes


Édition du 26 Octobre 2022

Par Philippe Jean Poirier

Aussi pénible la commission Charbonneau fut-elle pour le monde de l’ingénierie, elle a su provoquer une prise de conscience « éthique » aujourd’hui salutaire pour tout ce secteur. (Photo: 123RF)

GÉNIE-CONSEIL. Aussi pénible la commission Charbonneau fut-elle pour le monde de l’ingénierie, elle a su provoquer une prise de conscience « éthique » aujourd’hui salutaire pour tout ce secteur. Dix ans plus tard, les firmes québécoises de génie-conseil sont devenues des partenaires incontournables pour favoriser l’acceptabilité sociale des grands projets de construction, de transport ou d’infrastructure.

Au lendemain de la tourmente, « il était devenu primordial de se réinventer et de redéfinir ce que signifiait le génie-conseil pour Norda Stelo », raconte avec le recul Alex Brisson, président et chef de la direction de la firme basée à Montréal. La rédemption postcommission de Roche-devenue-Norda Stelo a impliqué une « refonte complète de ses processus de gouvernance », une démarche qui a pavé la voie à l’obtention récente — en septembre 2022 — de la certification B Corp, qui témoigne de hauts standards d’impact environnemental, social et de gouvernance (ESG) ainsi que de transparence envers le public.

Norda Stelo est la première « grande firme de génie à obtenir cette certification au Canada », dit fièrement le président. « Pour l’obtenir, il faut avoir la volonté d’apporter des changements que tous ne sont pas encore prêts à faire », insiste-t-il. Par exemple, celui de modifier les « statuts constitutifs » de l’organisation pour prendre des décisions en tenant compte de l’ensemble des parties prenantes. Ces dernières doivent inclure les actionnaires, les employés, les fournisseurs, les créanciers, les clients, les gouvernements, l’environnement, la communauté et le milieu d’opération de la société, détaille le président. Inviter tout ce beau monde à la table décisionnelle est une manière convaincante d’inscrire l’« acceptabilité sociale » dans ses pratiques d’affaires.

« Il y a une dizaine d’années, l’acceptabilité sociale impliquait de demander plus de transparence aux promoteurs, explique Marie-Ève Maillé, professeure et chercheuse à l’UQAM, qui a signé le livre « Acceptabilité sociale : sans oui, c’est non ». Aujourd’hui, il y a la notion d’écoute qui s’est intégrée. Si un promoteur ne pas fait les efforts minimaux pour recueillir les préoccupations et les attentes des gens, on considérera qu’il n’a pas fait ses devoirs. »

 

Des firmes plus impliquées

De ce fait, les ingénieurs sont aujourd’hui appelés à aider les promoteurs et les donneurs d’ouvrage à concevoir des projets plus en phase avec leur milieu. « Avant, le mandat des firmes de génie-conseil se limitait généralement à intervenir sur des questions techniques, explique Bernard Bigras, président-directeur général de l’Association des firmes de génie-conseil — Québec (AFG). Aujourd’hui, poursuit-il, les firmes sont de plus en plus impliquées en amont du processus. Elles participent à évaluer les conséquences des projets selon un ensemble de critères environnementaux, économiques, sociaux, patrimoniaux et paysagers.

Sébastien Mousseau, vice-président et directeur général de la Division de l’énergie et de l’énergie renouvelable, à SNC Lavalin, témoigne du virage « holistique » qu’a pris la conception des projets d’ingénierie. Depuis le début de l’année, SNC-Lavalin a formé une quarantaine d’employés à la certification Envision, permettant de caractériser un projet selon 64 critères. « Ces employés sont capables de regarder les effets d’un projet sous l’angle de la santé, de l’équité, des ressources utilisées, de l’empreinte carbone et bien d’autres aspects, pour trouver le juste équilibre entre les besoins de la société, de l’environnement et de l’économie », explique-t-il.

À l’heure actuelle, la pression que subissent les firmes pour considérer les critères ESG dans les projets provient aussi bien des citoyens que du secteur privé. « Nos clients commerciaux veulent connaître l’empreinte carbone de l’ensemble des concepts d’ingénierie mis de l’avant », illustre Denis Thivierge, président et chef de la direction de la firme lavalloise Cima+. 

Les firmes de génie-conseil se sont également sensibilisées à la réalité des Premières Nations. Cima+ est en train de se doter d’un plan d’action pour la réconciliation. « La firme autochtone Creative Fire nous aide à proposer des solutions qui prennent en considération la culture, les mœurs et la gouvernance de chaque communauté », explique le président.

 

La dimension « sociale », talon d’Achille du génie-conseil

Si l’on prend uniquement la dimension « sociale » d’un projet, Marie-Ève Maillé est d’avis que les firmes de génie n’y accordent pas suffisamment d’attention et qu’un changement de culture s’impose. « Dans sa directive, le ministère de l’Environnement demande que les études d’impacts se penchent sur la cohésion sociale. Or, je vous mets au défi de trouver une étude d’impact qui aborde cette dimension. Moi, je n’en ai jamais vu. » Selon elle, les firmes doivent accorder « les moyens » aux professionnels en sciences sociales — anthropologues ou historiens — qu’elles embauchent de bien faire leur travail.

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