Trop généraliste, la formation de comptable?

Offert par Les Affaires


Édition du 09 Décembre 2017

Trop généraliste, la formation de comptable?

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Édition du 09 Décembre 2017

Peut-être l’Ordre devrait-il réfléchir à mettre sur pied des spécialisations. Certains professeurs commencent à dire aux étudiants qu’il existe d’autres titres que celui de CPA.

DOSSIER PROFESSION COMPTABLE - Depuis un peu plus de cinq ans, les expertises nécessaires pour comprendre les nouvelles activités comptables se sont multipliées. Or, la profession comptable continue de former des auditeurs généralistes. Cette façon de faire a-t-elle toujours un sens ?


Le directeur du programme de baccalauréat en sciences comptables à l'ESG-UQAM, Antonello Callimaci, répond par l'affirmative. «Pour être un bon spécialiste, il faut une vision d'ensemble, explique-t-il. C'est impossible d'analyser un arbre si on ne connaît rien sur la forêt.» Difficile de bien saisir un problème fiscal sans comprendre les enjeux de financement, de stratégie et de succession.


Néanmoins, les besoins du marché deviennent toujours plus pointus. Au cours des cinq dernières années, par exemple, les titres de CFE (Certified Fraud Examiner) et de CIA (Certified Internal Auditor) ont beaucoup gagné en popularité. Sauf que pour obtenir certains titres, comme celui de CFF (Certified in Financial Forensics), les comptables doivent passer leur examen aux États-Unis, où ces titres sont octroyés. Les universités, elles, offrent encore peu de formation sur ces sujets.


«Dans le cadre du baccalauréat, c'est difficile de réinventer la roue, dit M. Callimaci. Il faut déjà développer un ensemble de compétences : stratégie, finance, fiscalité.» M. Callimaci indique qu'il ne prévoit donc pas créer de spécialisation au baccalauréat pour l'instant. Un changement dans cette direction mènerait selon lui à une éducation qui formerait des super-techniciens sans vue d'ensemble. Il reconnaît toutefois que d'offrir une ou des spécialisations au deuxième cycle, en technologie de l'information, par exemple, pourrait être avantageux pour les étudiants. L'UQAM lancera d'ailleurs en janvier un programme court de deuxième cycle en prévention et détection de la fraude comptable pour préparer les étudiants à obtenir les titres de CFE et de CFF.


Latitude limitée


Les universités ont peu de réelle liberté dans l'élaboration des programmes de comptabilité, explique Julien Le Maux, professeur agrégé de HEC Montréal spécialisé en comptabilité et en lutte contre la fraude.


«C’est l’Ordre des comptables professionnels agréés (CPA) qui impose 90 % de la formation, dit-il. Il y a des grilles de compétences auxquelles doivent répondre les programmes sans quoi le diplôme n'est plus reconnu, et les étudiants ne sont pas autorisés à passer l'examen pour obtenir le titre.»


M. Le Maux explique que certains professeurs reconnaissent les besoins du marché et voudraient bien y répondre en abordant certains sujets en profondeur, mais craignent d'aller de l'avant.


«En tant qu'enseignant, c'est gênant, dit-il. On se sent coincés. L'Ordre a la mainmise sur la formation. Imaginez que l'on change les cours et que l'Ordre décide de ne plus reconnaître le diplôme : c'est la fuite des étudiants, la fermeture du département.»


Titres en concurrence


Les critères de l'Ordre quant à la formation requise pour pouvoir passer l'examen professionnel ne font toutefois pas disparaître les besoins du marché. La fraude, par exemple, est à peine survolée dans la formation comptable même s'il s'agit d'un problème de plus en plus important pour les entreprises. L'Association of Certified Fraud Examiner prend donc toujours plus de place pour répondre à ces besoins. L'histoire est similaire pour les auditeurs internes et l'Internal Auditor Association.


Peut-être l'Ordre devrait-il réfléchir à mettre sur pied des spécialisations, ou à donner une plus grande latitude aux universités dans la création de leurs programmes, estime M. Le Maux. Parce que pour le moment, les titres de CFE et de CIA commencent à se développer en parallèle du titre de CPA ; pas besoin de ce dernier pour obtenir les deux premiers.


Les professeurs, eux, commencent à réagir en conséquence. Lorsqu'un étudiant mentionne être intéressé par les enquêtes économiques, certains se sentent forcés de leur dire que le titre de CPA n'est pas nécessairement le plus pertinent, et qu'il existe d'autres titres.


M. Le Maux voudrait donc bien que l'Ordre se prononce plus fermement sur ses plans de développer, ou pas, de possibles spécialisations dans les nouveaux domaines en demande.


C'est ce que pourrait faire l'Ordre d'ici quelques années. Geneviève Mottard, présidente et chef de la direction de l'Ordre des CPA du Québec, indique qu'un groupe de groupe de réflexion comprenant CPA Canada ainsi que les ordres provinciaux vient d'être mis sur pied au printemps dernier. «On a demandé un état des lieux pour voir ce qui se fait ailleurs dans le monde et savoir si nos membres veulent des titres de spécialité, raconte-t-elle. Après, on décidera où on s'en va. On n'était pas encore rendu là : la profession vient juste d'être unifiée, il y a trois mois, en Ontario.»


Jusqu'à présent, les nouveaux comptables se spécialisaient plutôt au moyen de l'expérience acquise en cabinet. Une avenue risquée, sinon dangereuse, estime le professeur Le Maux, puisque les cabinets deviennent ainsi responsables de la formation - que personne ne contrôle rigoureusement. Si un cabinet commet des erreurs, les jeunes comptables apprendront ses façons de faire et auront tendance à les reproduire, explique-t-il. «Pour l'instant, on forme essentiellement des médecins généralistes pour leur demander, une fois sur le marché du travail, de faire des chirurgies.»

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