Du papier au 3D

Offert par Les Affaires


Édition du 27 Octobre 2018

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Édition du 27 Octobre 2018

La modélisation des données du bâtiment permet non seulement de représenter en 3D des bâtiments, mais également de contenir de l’information sur les matériaux employés et leurs coûts.

Les architectes troquent de plus en plus leurs papiers et crayons au profit d'outils numériques. Mais cette transformation n'est pas qu'une simple numérisation de leurs tâches. Elle implique une véritable mutation de leurs façons de travailler. Comment ? Et qu'est-ce que ces changements signifient pour leurs clients ?


Un processus de production réinventé


Le changement le plus important concerne sans doute la modélisation des données du bâtiment (MDB) ou, en anglais, Building Information Modeling (BIM). Il s'agit d'un ensemble d'outils et de logiciels qui permettent non seulement de représenter en 3D des bâtiments, mais également de contenir de l'information sur sa performance énergétique, par exemple, ou sur les matériaux employés et leurs coûts.


«On ne parle pas de passer du dessin papier au dessin informatique. On parle d'une réinvention complète du processus de production et de la façon de penser le produit final», indique Souha Tahrani, architecte et experte BIM chez Ædifica.


Les différentes professions du monde de la construction travaillaient traditionnellement de façon linéaire, un peu à la façon d'une chaîne de montage : les architectes dessinaient leurs plans, puis les soumettaient aux ingénieurs qui, eux, lançaient la balle aux entrepreneurs. «La MDB pousse tous ces professionnels à collaborer plus étroitement», souligne Mme Tahrani.


L'ingénieur et l'entrepreneur peuvent ainsi consulter les plans de l'architecte et suggérer des modifications dès le départ. Cela permet notamment d'éviter des erreurs qui seraient autrement constatées sur le chantier.


Direction préfabrication


Comme la MDB permet de mieux détecter les problèmes avant l'étape de la construction, elle ouvre la porte à la préfabrication, explique Daniel Forgues, architecte et professeur à l'École de technologie supérieure (ÉTS). «Dans sa réalisation, le produit architectural va ressembler de plus en plus à un produit manufacturé, prévoit-il. Il y aura moins de travail en chantier, et plus dans l'usine.» Comment les architectes devraient-ils s'adapter ? Les transformations actuelles sont, selon M. Forgues, une belle occasion pour eux de retrouver leur rôle le plus traditionnel, soit celui de maître d'oeuvre.


Sauf que, pour l'instant, les codes de pratique empêchent les architectes de s'éloigner des formes de pratique actuelles pour explorer de nouvelles avenues innovantes, explique M. Forgues. «Les barrières réglementaires et légales restent un important frein au changement et à l'innovation.»


Dans le contexte de la révolution numérique, les architectes ont au moins un avantage par rapport aux ingénieurs. M. Forgues explique qu'avec l'intelligence artificielle, les ordinateurs seront bien meilleurs que les humains pour calculer la solidité d'une structure ou pour déterminer la façon optimale d'installer des systèmes au sein d'un bâtiment. «Mais une chose qu'on ne pourra jamais automatiser, c'est la conception.»


Le client gagnant


Les transformations numériques dans le domaine de l'architecture devraient faire du client un grand gagnant pour plusieurs raisons. D'abord, grâce à la MDB, celui-ci pourra visualiser ses structures en 3D et s'y promener virtuellement avant même leur construction. L'architecte pourra également mieux lui expliquer, visuels ou données à l'appui, certains enjeux cruciaux.


Mais surtout, le client pourra hériter à la fin du projet du modèle de son bâtiment, facilitant la gestion et l'entretien de celui-ci. Le modèle contiendra toutes les informations du bâtiment, allant par exemple du type et de la date d'installation des luminaires dans une salle, à la taille et à l'efficacité énergétique des portes.


Adoption croissante


Si tout cela semble splendide en théorie, la MDB est pour l'instant surtout adoptée par les grandes firmes et peu par les PME, qui n'ont pas toujours les budgets pour changer d'outils et former leurs professionnels.


Les clients représentent aussi parfois un obstacle. Plusieurs grands projets du Québec ont été réalisés en MDB depuis quelques années, comme les grands hôpitaux, mais la compréhension de cette technologie et des avantages qu'ils peuvent en tirer reste limitée, note M. Forgues. «Un architecte me disait que les clients commencent à demander du MDB, mais ne savent pas quoi faire avec le modèle une fois le projet terminé, dit-il. Alors les architectes ont l'impression de travailler pour rien, et ils n'ont pas tout à fait tort.» Selon une enquête qu'il a réalisée, les grands clients publics ne comprennent toujours pas très bien à quoi sert cette technologie.


Il y a dix ans, quand il a commencé à parler de MDB au Québec, M. Forgues estime que la province était en wagon de queue en Amérique du Nord. Les choses ont selon lui bien évolué depuis, mais il reconnaît que le chemin à faire reste long.


«Il y a un mouvement au Québec, dit M. Forgues. Plus largement, les industries de la construction et de l'architecture n'ont jamais vécu de révolution industrielle ni de révolution technologique. Et là, elles vivent les deux en même temps. Cette transformation radicale va mettre encore un certain temps à se réaliser.»


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