Coup d'oeil sur le marché des denrées agricoles à Chicago


Édition du 19 Novembre 2016

Coup d'oeil sur le marché des denrées agricoles à Chicago


Édition du 19 Novembre 2016

Par Stéphane Rolland

Il n'y a pas que le prix du baril de pétrole qui s'est effondré. Inondé par une production record de céréales et de bétail, le marché des denrées agricoles s'est fortement déprécié depuis deux ans à la Bourse de Chicago. Dans la ville des vents, les courtiers travaillent d'arrache-pied afin de trouver des occasions lucratives dans un marché hostile. Les Affaires est allé à leur rencontre.

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Dix minutes après avoir commencé notre entrevue, le téléphone sonne. Jack Scoville, analyste principal du marché chez Price Futures Group, s'excuse. Le client au bout du fil est un important producteur de riz du Texas : le courtier doit répondre à l'appel sans attendre. Il nous invite à l'accompagner près de son ordinateur où il exécute la commande de son interlocuteur. La pièce offre une vue sur le lumineux atrium du Chicago Board of Trade (CBOT), qui abrite les bureaux de sa firme.

Son client commande des contrats à terme sur le riz pour une livraison effectuée en mars 2017. Au moment de faire la transaction à la fin d'octobre, le riz s'échangeait aux alentours des 10 $ US le quintal [près de 45 kilogrammes], un creux depuis 2010. «Notre client n'a pas assez d'espace d'entreposage : il n'a donc pas le choix de vendre son riz, explique M. Scoville après le coup de fil. Il pense que les prix vont monter une fois la récolte terminée. Il vend donc ses récoltes maintenant, mais achète un contrat à terme afin de profiter d'une hausse éventuelle des prix. C'est une stratégie qui l'a bien servi par le passé lorsque les prix étaient bas.»

Un contrat à terme est un contrat d'achat d'une matière première qui sera livrée à une date précise. En théorie, le client de M. Scoville a acquis une livraison future de riz qu'il recevra en mars. Dans la pratique, rares sont les investisseurs qui reçoivent vraiment le sous-jacent. Avant l'échéance, l'agriculteur texan liquidera sa position à un prix supérieur ou inférieur, ce qui se traduira par un gain ou une perte.

Cette transaction reflète les difficultés concrètes de la profession d'agriculteur. «Le prix du riz se trouve à un creux de six ans, explique l'analyste qui montre un graphique sur son écran d'ordinateur. Depuis, les coûts de production ont continué de monter. À 10 $ US, il terminera l'année financière avec une perte ou à peine à l'équilibre.»

Les contrats à terme remplissent trois fonctions économiques, explique Fred Seamon, directeur principal de la recherche chez CME Group, le propriétaire du CBOT. D'abord, ils permettent à l'industrie de déterminer les prix. Ensuite, les contrats à terme peuvent servir aux agriculteurs qui veulent se protéger contre une fluctuation désavantageuse des prix. Enfin, d'autres investisseurs se servent de ses produits pour spéculer dans l'espoir de réaliser un gain à court terme.

Ces deux premières missions, Scott Shellady, de TJM Brokerage, les affiche fièrement en portant quotidiennement son veston en motif de peau de vache. Il portait l'excentrique veston, qui est devenu son image de marque dans les médias économiques américains, lorsque nous l'avons rencontré au rez-de-chaussée de l'immeuble de la Bourse de Chicago. Cette coquetterie est héritée de son défunt père, lui aussi courtier. «Il voulait rappeler aux gens que ce que nous faisons ici a une vraie fonction économique pour le monde agricole. C'était ça façon de dire que la Bourse de Chicago n'était pas un casino de Las Vegas.»

Ted Seifried, stratège en chef de la division agricole de Zaner Group.

Toute l'assiette se déprécie

Le riz n'est pas la seule denrée alimentaire dont les prix sont déprimés. Boeuf, porc, maïs, soya et blé se trouvent tous à un plancher, même si cela ne se reflète malheureusement pas dans notre facture d'épicerie. La raison de ce creux : une augmentation de l'offre à des seuils sans précédent.

Le prix du boisseau de maïs, le contrat à terme agricole le plus échangé à la Bourse de Chicago, a chuté de près de 60 % depuis son sommet de juillet 2012. Le soya et le blé ont pris une trajectoire similaire. «Ça fait trois ans que nous avons des récoltes record ou près d'atteindre un record», explique M. Seamon. Il y a eu des petits revers météorologiques régionaux, mais la production n'a pas été interrompue par une sécheresse ou une inondation majeure depuis trois ans.»

Bien que le marché baissier soit plus récent, les producteurs de porc et de boeuf se trouvent eux aussi en situation de surplus, alors que leurs troupeaux n'ont jamais été aussi nombreux. La valeur du bovin vivant a chuté de 39 % depuis novembre 2014. Le porc a perdu 62 % depuis juin 2014. «Les marchés s'attendaient à ce que la Chine importe encore plus de bétail, explique Ted Seifried, stratège en chef de la division agricole de Zaner Group. Jusqu'à maintenant, ce n'est pas survenu à la hauteur de ce que nous avions anticipé.»

Nous sommes loin de la crise alimentaire mondiale de 2007-2008. À cette époque, l'explosion du prix des céréales représentait une menace sérieuse pour la sécurité alimentaire des pays sous-développés. L'accroissement de l'appétit des Chinois, la progression démographique dans les pays émergents ainsi que la production du biocarburant ont entraîné une flambée des prix. Comme tous les actifs financiers, les contrats à terme agricoles ont baissé durant la crise de 2008, mais ont vite repris du poil de la bête vers 2010, faisant craindre un retour à l'insécurité alimentaire. Puis sont venues les récoltes record. «Les agriculteurs se sont adaptés efficacement à la demande croissante», commente M. Seamon.

Des prévisions

Dans ce contexte, les prix resteront bas au moins jusqu'au mois de février, selon Scott Shellady. «Nous avons eu grosse récolte après grosse récolte, et les surplus s'accumulent, explique-t-il. La force du dollar américain réduit les mouvements à la hausse. Un dollar fort plombe toutes les matières premières.»

Malgré tout, le verre reste à moitié plein pour le marché des denrées alimentaires. L'offre est sans précédent, mais l'humanité continue de s'alimenter, évidemment. La demande reste vigoureuse, selon les données officielles du département de l'Agriculture des États-Unis (USDA). Cela augure bien pour le prix du maïs et du soya à long terme, croit M. Seifried. «La demande a vraiment progressé, propulsée par les faibles prix. Toute production qui ne parviendrait pas à avoisiner les récents records serait insuffisante pour répondre à l'offre. S'il y avait un problème avec la production de soya ou de maïs, n'importe où sur la planète, les prix devraient monter pour rationner la demande.»

Le premier moment où cela pourrait survenir est décembre et janvier, selon le stratège. En plein été, les pays d'Amérique latine seront dans la saison de végétation. Si aucun revers ne survient, il faudra attendre la saison de végétation de l'hémisphère nord. «C'est statistiquement impossible que nous passions de récoltes record en récoltes record», anticipe-t-il.

M. Seifried émet la même hypothèse pour le bétail. Dans un horizon supérieur à six mois, il voit un potentiel haussier pour le bétail. Selon lui, le prix des animaux prend en compte tous les facteurs négatifs. De plus, les producteurs commencent à réagir en réduisant leur courbe de production. «Toutefois, on n'en verra pas les effets tout de suite, nuance-t-il. Faire naître et grandir les animaux prend du temps.»

Pour cette raison, il est d'avis que les surplus d'offres maintiendront les prix bas à court et moyen terme. «À moins que la Chine ne fasse une transaction surprise, je ne vois pas ce qui pousserait les prix plus haut, poursuit le stratège. Des fonds pourraient couvrir leur position, mais ça ne créerait pas un mouvement soutenable.»

À plus long terme, bien des investisseurs institutionnels ont investi dans le secteur agricole, convaincus qu'il y aura une inflation continue des denrées alimentaires, note Don Coxe, président de Coxe Advisors. Le financier, qui a connu une carrière de près de 40 ans dans la consultation agricole et le secteur financier au Canada et aux États-Unis, émet toutefois des doutes. La «science a trop bien réussi» à atténuer les risques auxquels font face les agriculteurs, notamment grâce aux organismes génétiquement modifiés. «À l'exception des pays où il y a des guerres civiles, nous avons enrayé les famines en l'espace de quelques décennies. C'est tout de même exceptionnel», s'exclame-t-il.

M. Scoville, lui aussi, constate que les récoltes sont moins à risque en raison des évolutions technologiques. «Quand j'ai commencé à la fin des années 1970, les récoltes pouvaient durer des mois, raconte-t-il. Avec les nouveaux équipements, on peut terminer le tout en deux semaines. Les innovations technologiques pour les semences n'ont pas complètement éliminé le risque météorologique, mais ils rendent l'obtention de bonnes conditions météorologiques moins nécessaires.»

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