Le jour où le conseil d'administration de Molson a implosé

Publié le 27/04/2018 à 06:24

Le jour où le conseil d'administration de Molson a implosé

Publié le 27/04/2018 à 06:24

Par François Pouliot

[Photo: Cossette.phil / CC]

Nous sommes le 4 mai 2004. Dans un coin, Eric Molson, président du conseil d'administration de Molson. Il voit dans un éventuel regroupement avec Coors, une planche de salut et un tremplin pour l'avenir de sa société. Dans l'autre, Ian Molson, cousin d'Eric et vice-président du conseil de Molson. Il penche plutôt vers un regroupement avec Heineken. Entre les deux, des administrateurs qui ont choisi leur camp ou qui balancent.

La tension est forte, raconte Helen Antoniou, dans une biographie sur Eric Molson qui vient de paraître. Comme à l'habitude, la veille des réunions du conseil d'administration, se tient un souper regroupant les 15 administrateurs. Au club Mount Royal.

Au plat principal, le chef de la direction, Dan O'Neill, prend la parole et aborde la question d'une fusion d'égaux. La discussion révèle le gouffre qui sépare le conseil.

Eric Molson et son groupe voit dans Coors une bonne occasion. Les deux entreprises se connaissent bien, font des affaires ensemble depuis des années, et elles sont dirigées par des familles qui se préoccupent des résultats à long terme. Eric Molson se méfie notamment des financiers qui ne voient souvent qu'à court terme. Il est avant-gardiste et est de l'école d'une gouvernance d'entreprise inclusive, qui tient compte non seulement des actionnaires, mais des employés, des fournisseurs et du milieu. C'est lui qui a ramené le siège social de l'entreprise de Toronto à Montréal, et il voit dans le regroupement une base solide à partir de laquelle il deviendra possible de conquérir le monde.

De l'autre côté, Ian Molson et d'autres administrateurs considèrent Coors comme une entreprise qui n'a qu'une seule marque et a commis beaucoup d'erreurs dans le passé. Elle a notamment payé trop cher pour Carling au Royaume-Uni et l'acquisition plombe ses résultats. Pour eux, deux partenaires faibles ne pourront pas en créer un fort.

Le débat est animé. Au dessert, Dan O'Neill parle du Brésil. À ses yeux, la situation de la division brésilienne de Molson s'améliore et il s'attend à ce que la croissance revienne bientôt au-dessus des 10%.

Contre son habitude, Luc Beauregard, alors grand patron de la firme de relation publique Nationale, et grand allié d'Eric Molson, s'agite.

«Voyons Dan, est-ce que tu nous prends pour des idiots?, lance-t-il.

- Je vous le dis, nous sommes sur le point de renverser la vapeur. Tout est réglé», rétorque le chef de direction.

Beauregard lance alors sa serviette de table sur son assiette et marmone: «Va te faire foutre, Dan, c'est de la merde!»

Fin du repas. Eric Molson invite tout le monde à quitter et à revenir demain au conseil d'administration. La plus importante crise de gouvernance de l'histoire de l'entreprise est amorcée.

La bombe éclate le lendemain

En soirée, Eric Molson va appeler Beauregard pour lui dire qu'il doit s'excuser, ce que son allié reconnaît d'emblée.

D'où vient la sortie de Beauregard à l'égard d'O'Neill? Il flotte sur le conseil toutes sortes de suspicions. Ian Molson et Dan O'Neill sont prêts l'un de l'autre, et certains avancent que Ian complote pour tenter d'évincer son cousin.

La crise va prendre de l'ampleur le lendemain.

À 7h, alors qu'il vient d'arriver au bureau, Eric Molson reçoit la visite de son cousin, qui entre en coup de vent: «Eric, est-ce que c'est vrai que tu ne m'appuieras pas pour que je sois le prochain président du conseil d'administration?»

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La réponse ne tarde pas: «Ça n'arrivera pas. Ni moi, ni ma famille n'allons appuyer ta candidature pour être président. Au moment opportun, on va chercher ailleurs», rétorque Eric Molson. Il affirme avoir perdu confiance en lui, malgré les importants services qu'il a rendus à l'entreprise. La biographe raconte quelques événements survenus dans le passé qui ont érodé la confiance.

À la réunion du conseil, la dissension gagne les administrateurs lorsqu'est appelé un point à l'ordre du jour: avec quel partenaire Molson devrait-elle s'associer pour créer une alliance stratégique? Coors? Heineken? Une autre brasserie?

L'administrateur Sandy Riley, un avocat qui vient d'établir Richardson Financial Group, témoigne que Ian dit alors: «C'est Eric ou c'est moi».

Lloyd Barber, un PHD, administrateur de plusieurs sociétés publiques, enchaîne en disant que la situation est insoutenable et que le conseil a besoin d'un nouveau président. Donald Drapkin, un gestionnaire de hedge fund, renchérit qu'il faut un président qui communique mieux et est plus investi. Matt Barrett, ancien patron de la Banque de Montréal, se demande s'il n'est pas temps pour Eric Molson de prendre sa retraite.

Molson répond «Eh bien, je ne prévois aller nulle part», puis il se tourne vers John Cleghorn, ancien PDG de la Banque Royale et chef du comité de gouvernance du conseil. Il lui demande ce qu'il faut faire.

La réunion sera ajournée et les administrateurs indépendants se donnent rendez-vous, trois jours plus tard, à Toronto (le 8 mai), pour y prendre un vote: Eric ou Ian?

Au terme de la réunion du 5 mai toutefois, Barrett, Barber et Drapkin ont cependant remis leur démission.

Le vote et les suites

Le 8 mai, l'avenir de Molson et l'héritage de la famille est dans les mains de huit personnes: Luc Beauregard, Francesco Bellini (ancien de Biochem), Daniel Colson (ancien de Hollinger), Robert Ingram (vice-président de GlaxoSmithKline), Sandy Riley, John Cleghorn, l'avocat Peter O'Brien et Dan O'Neill.

Le vote de Beauregard, Bellini et Colson est acquis à Eric Molson. Pour les autres, ce n'est pas sûr.

Au terme d'une longue réunion, Eric Molson obtiendra finalement la confiance du conseil. Dan O'Neill a soutenu le président en place. Il raconte avoir vécu le pire moment de sa vie et avoir perdu l'amitié de Ian, qui ne lui reparlera plus jamais.

Le 11 mai, Ian Molson remet sa démission.

Le lendemain, l'entreprise publie un communiqué annonçant son intention de réduire la taille du conseil d'administration lors de la prochaine assemblée annuelle.

En quelques jours, le conseil a implosé: Ian Molson et ses alliés n'y sont plus.

Peu de temps après, les pourparlers de fusion avec Coors se mettront en branle. Un autre chapitre qui sera marqué de plusieurs bouleversements. Ian Molson tentera de revenir à la charge, mais échouera. Stephen Jarislowsky, gestionnaire de fortune d'Eric Molson, sortira publiquement pour voter contre le rapprochement. Il perdra le mandat de gestion de fortune d'Eric Molson. La Caisse de dépôt et Teachers s'en mêleront aussi. Mais, au final, la fusion aura lieu. Et conduira, quelques années plus tard, à l'acquisition de SABMiller, hissant le nouveau groupe au troisième rang des brasseurs dans le monde.

Helen Antoniou raconte qu'elle a cherché à obtenir la perspective de Ian Molson pour compléter la biographie. «Je suis désolé, je ne peux pas. Je respecte trop la famille et je pense que le temps arrange les choses en quelque sorte… Ce ne serait pas constructif, je ne le ferai pas», dira-t-il lors d'un repas.

Madame Antoniou est l'épouse d'Andrew Molson, fils d'Eric Molson. En entretien, lorsqu'on lui fait remarquer que Ian Molson ne semble pas avoir eu le beau rôle, elle nuance. «Je pense simplement qu’Ian et Eric sont très différents. Dans l’absolu, il n’y en a pas un qui est meilleur ou pire que l’autre. Je pense qu’Ian a beaucoup fait pour recadrer les activités de l’entreprise sur le brassage lorsqu’il était président adjoint du conseil. De son côté, Eric a pu compter sur lui. La rupture au sein du conseil n’est pas le fait d’une seule personne».

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