La guerre Israël-Hamas est-elle favorable aux actions de la défense?

Publié le 20/10/2023 à 18:27

La guerre Israël-Hamas est-elle favorable aux actions de la défense?

Publié le 20/10/2023 à 18:27

Des équipements et des munitions utilisés par le Hamas ont été présentés à la presse dans une base militaire israélienne le 20 octobre 2023 à Kiryat Malakhi, en Israël. (Photo: Amir Levy / Getty Images)

Plus tôt ce mois-ci, nous avons vu la guerre éclater entre Israël et Gaza. Certains investisseurs pourraient supposer qu’elle aura un effet positif net sur les actions de l’industrie de la défense. En réalité, les liens qui existent entre les combats militaires et les profits réalisés par les entreprises de la défense ne sont pas aussi directs qu’ils puissent paraître. Pourquoi donc? Nicolas Owens est analyste industriel pour les Services de recherche de Morningstar. Il se penche sur les secteurs de l’aérospatiale et de la défense et nous donne son avis sur la question.

 

Comment expliquer que la guerre n’implique pas nécessairement une hausse de profit pour les fabricants d’armes?

Selon Owens, les investisseurs semblent croire que la guerre est une bonne chose pour les actions de la défense. Lundi le 9 octobre, après l’invasion d’Israël à partir de Gaza au cours de la fin de semaine, tous les titres de la liste d’Owens ont fait un bond de 10% à l’ouverture des marchés. Il souligne deux théories que semblent suivre les investisseurs et que l’analyste considère inexactes, chacune pour des raisons différentes.

La première est l’idée selon laquelle le combat ou la guerre aurait l’effet d’augmenter les achats d’un système d’armes ou de munitions et que cela est sans doute bon pour les fabricants. D’après Owens, ce qui cloche dans ce cas est le fait que les entrepreneurs en défense amassent les bénéfices avec des systèmes d’armes d’envergure au développement à long terme et ces derniers ne s’achètent pas à la dernière minute. À titre d’exemple, il y a un mois, soit le 4 septembre dernier, Israël a annoncé une augmentation de 3 milliards de dollars américains pour ses commandes de jets F-35, faisant passer sa flotte de 50 à 75. Et ce sera un élément des revenus des entrepreneurs entre 2027 et 2035. En fait, les principaux entrepreneurs ont tous, pour ainsi dire, une part du programme de F-35. C’est vrai que les munitions et les missiles s’épuisent lors d’un conflit et que ce sont surtout des commandes à court terme, mais A, ils ne représentent pas une grande partie des revenus des entrepreneurs du secteur de la défense et B, on les prend dans les réserves avant que de nouvelles commandes soient passées.

La deuxième théorie est plus macro, supposant que quand une guerre est déclenchée, cela implique un risque géopolitique accru et les risques géopolitiques sont susceptibles de mener à une augmentation des dépenses des gouvernements en matière de défense, dépenses qui s’avéreraient avantageuses pour les entrepreneurs de ce secteur.

Si on se fie à cette logique, c’est judicieux, mais le bon moment pour investir, selon Owens, n’est pas exactement quand la guerre éclate. Le risque géopolitique n’est plus un facteur valable depuis que la Russie a envahi l’Ukraine et de nombreux pays ont déjà commencé à augmenter leur budget militaire il y a plusieurs années. Comme le dit l’expression, si tu veux la paix, prépare la guerre, et la plupart de ces entreprises de la défense sont — à part la Chine, de grandes sociétés cotées en bourse, dont le domaine est la préparation à la guerre, c’est-à-dire de concevoir et de fabriquer l’équipement qu’utiliseront les militaires dans le cadre d’un conflit éventuel. Lorsque le combat comme tel se produit, ces entreprises ne sont pas vraiment très impliquées.

 

Justement, qu’est-il arrivé aux actions des entreprises de la défense depuis la guerre en Ukraine?

Owens explique l’impact de ce conflit sur les actions qu’il suit. En février 2022, après avoir occupé certaines régions de l’Ukraine depuis 2014, la Russie

a lancé une invasion générale. Et cette année-là, en 2022, les actions de l’aérospatiale et de la défense avaient obtenu le meilleur rendement de tous les secteurs industriels, dépassant le Morningstar U.S. Market Index (Indice du marché américain de Morningstar) de 23%. Il y a donc eu, si on peut dire, une réaction similaire de la part des investisseurs. Nous pensons que cette situation est alimentée par tous les grands titres au sujet du financement, de l’aide et des envois de systèmes d’armes provenant des États-Unis et de l’Europe vers l’Ukraine. Owens mentionne toutefois que les entreprises qu’il couvre ne recevaient pas de commandes à ce moment. Comme souligné plus haut, tout cela est pris dans les réserves. Les commandes permettent de reconstruire et de recharger, mais elles ne sont pas sans contraintes, comme la nécessité de recommencer une chaîne de montage pour un missile que l’entreprise avait cessé de produire dix ans plus tôt ou l’obligation d’investir des capitaux et de développer sa chaîne de montage existante. Disons que ce n’est pas tout à fait une bénédiction.

 

La guerre Hamas-Israël aura-t-elle le même effet que l’Ukraine sur les actions de la défense?

À l’avis d’Owens, l’engouement sera à tout le moins similaire. Comme déjà souligné, ces actions avaient grimpé de 10% lundi matin et elles ont jusqu’à maintenant conservé leurs gains. Pour le moment, on parle d’un beaucoup plus petit conflit que celui de l’Ukraine et les entreprises qu’Owens surveille sont assez peu exposées à Israël. Et ce, malgré les 75 jets F-35 discutés, soit 3% de toute la flotte de F-35 prévue, qui figurent déjà dans ses prévisions.

RTX compte en fait probablement sur des commandes de réapprovisionnement du système de missiles Iron Dome (Dôme de fer) israélien, mais c’est un investissement dérisoire pour l’entreprise de 75 milliards de dollars américains. Et c’est bien là le problème. Imaginez la situation où le prix d’une action monte de 10% dans la minute ou dans la matinée et où, disons, tous les systèmes antimissiles à courte et à moyenne portées, pas uniquement ceux d’Israël, représentent tout au plus 10% des revenus de RTX… Si on fait le calcul, cela signifierait que le marché indique que les commandes de missiles auprès de RTX doubleraient éternellement, ce qui n’est tout simplement pas réaliste.

 

Pas de changement aux actions que nous suivons

Owens n’a pas constaté de conséquences sur les cotes et les valeurs estimées des entreprises qu’il observe.

Sa collègue Loredana Muharremi — qui couvre les secteurs de l’aérospatiale et de la défense européennes, non plus. Ils sont d’accord que l’événement — quoique cela soit très étonnant, n’a pas d’impact sur les avantages concurrentiels d’aucune de ces entreprises, ni sur leur risque ou leur incertitude. Nos prévisions ont déjà montré des choses comme la croissance du programme F-35 et la croissance des commandes de réapprovisionnement en munitions, dont la majeure partie peut être attribuée aux changements en lien avec le conflit en Ukraine.

 

Secteur de la défense: deux actions à acheter maintenant

Quoique plusieurs de ces actions aient pris un bon élan après le conflit de l’Ukraine, elles ont ensuite connu une baisse et la liste actuelle d’Owens contient deux actions auxquelles il donne 5 étoiles.

L’une est Huntington Ingalls (HII), le plus important constructeur de navires indépendant aux États-Unis. L’entreprise a construit le porte-avions Gerald Ford, que vous avez vu aux nouvelles. Owens est d’avis qu’elle est plutôt intacte au quotidien. Les navires ont le plus long cycle de ce genre de programme. Ainsi, c’est un excellent exemple qui démontre que l’actualité n’est pas susceptible d’atteindre ce type d’action, caractérisé par un flux de trésorerie à long terme et un avantage important sur les concurrents.

RTX (RTX) est bon marché aujourd’hui, en raison surtout de l’incertitude extrême dans le marché en ce qui concerne les coûts à prévoir pour le rappel de son turboréacteur à engrenages Pratt & Whitney. L’entreprise a donc des problèmes en ce qui a trait à ses activités en aérospatiale, ce qui ne concerne pas l’Ukraine, ni Israël.

Selon Owens, les deux entreprises possèdent des avantages concurrentiels importants et leurs actions méritent un coup d’œil.

 

Un texte de Ruth Saldanha, directrice de la rédaction, Morningstar Canada

Une traduction de Mélanie Pilon

 

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