Comment ne pas se noyer dans une mer de titres


Édition du 25 Novembre 2017

Comment ne pas se noyer dans une mer de titres


Édition du 25 Novembre 2017

[Photo : 123rf.com]

Chaque fois qu'un client potentiel se présente à leurs bureaux feutrés du boulevard Saint-Laurent, les quatre associés de Barrage Capital lui présentent leur démarche par rapport à l'investissement. Le Fonds Barrage est composé de titres sélectionnés selon un ensemble de critères fondamentaux qui ont fait la renommée des plus grands investisseurs de type «valeur».

Les jeunes gestionnaires recherchent des entreprises bien gérées qui exercent dans des secteurs non cycliques, dominantes dans leur marché, dont la rentabilité est prévisible et l'action s'échange à prix d'aubaine. Et ils les conservent longtemps. Ils ne sont toutefois pas les seuls à s'inspirer des Warren Buffett et Benjamin Graham.

Ce qui les distingue, surtout lorsqu'on compare leur portefeuille à des fonds communs, c'est le nombre extrêmement limité de titres sur lesquels ils jettent leur dévolu. Une douzaine, une quinzaine tout au plus composent leur fonds.

«Un portefeuille concentré sur quelques titres de qualité a nettement plus de potentiel que le marché», dit Patrick Thenière, qui gère le fonds avec ses acolytes Maxime Lauzière, Rémy Morel et Mathieu Beaudry.

Le marché ? C'est plus de 2 000 sociétés inscrites à la Bourse de Toronto, près de 6 000 aux Bourses de New York et du Nasdaq. Dans l'indice MSCI World, qui reflète le marché boursier des pays développés, on compte plus de 10 000 entreprises. Il y a de tout ! De l'électronique, de l'assurance, des voitures, des mines, des médicaments, des panneaux solaires, des céréales, des boissons gazeuses, du tabac, des magasins, de l'alcool, de la nourriture pour les animaux, des banques, des hôtels, des bateaux de croisière... et combien de bidules et de services dont on ne soupçonne pas l'existence, ni l'utilité !

Comment soustraire de cet océan une poignée de titres de qualité ? Comment prospecter un territoire aussi vaste ? Comment assurer le suivi des achats potentiels ?

Ruée vers l'or

De la même façon que celle utilisée par les chercheurs d'or à une autre époque, la technique des gestionnaires de Barrage consiste à tamiser une première fois. Puis, à filtrer une autre fois avec un tissage plus fin. Enfin, à tamiser une fois encore, avec des critères plus serrés... Des 10 000 entreprises, ils en isolent 1 000 et dressent ensuite une courte liste de 30 titres. Enfin, ils déterminent 10 entreprises dans lesquelles ils investissent l'argent des clients. Il y a bien de gros morceaux difficiles à manquer, comme Apple, mais ils en échappent aussi, comme FedEx, dont ils ont raté la fenêtre d'achat.

C'est qu'on n'est pas dans la rivière Klondike au temps de la ruée vers l'or, mais à la Bourse à l'ère numérique. L'économie est mouvante, les entreprises se transforment et les revirements de fortune sont surprenants. On se dit alors que les gestionnaires doivent utiliser des outils de filtrage sophistiqués, avec des écrans superposés et des ordinateurs connectés en temps réel sur des bases de données infinies, comme chez les courtiers...

Eh bien non ! Les quatre associés utilisent des ressources accessibles à monsieur et madame Tout-le-monde, souvent gratuites, comme le site Morningstar.ca et de simples fichiers Google Sheets, un chiffrier en ligne. Ils consignent dans ces derniers les titres des entreprises qu'ils surveillent, suivent quotidiennement les principaux indicateurs, dont le prix des titres et divers ratios, et programment des alertes.

Les listes, les filtres, les suivis, les alertes, tout cela paraît bien terre à terre en comparaison de tout le travail nécessaire en amont pour investir. Toutefois, une bonne organisation et des routines bien établies permettent de ne pas s'égarer, de détecter des achats potentiels qu'on aurait manqués autrement et d'écarter des titres sur lesquels on pourrait perdre du temps. Elles peuvent aussi donner LE signal : acheter.

Plateforme de données

«On est loin de l'époque où on se faisait des tableaux sur des feuilles de papier et où on consultait les cotes dans les pages économiques du journal», remarque Paul Bourget, enseignant du Collège de Rosemont maintenant à la retraite qui a initié des dizaines de cohortes de jeunes à l'investissement boursier.

Parlez-en à Éric Vadebocoeur, 39 ans, concepteur de sites web de métier et passionné d'investissement boursier. Le travailleur autonome lit matin, soir et week-end sur les entreprises et l'économie. Le jour, il garde un oeil sur les marchés pendant qu'il conçoit des maquettes pour ses clients.

Il utilise la plateforme de données financières FlightDesk d'iTrade, ce qui donne à son bureau de graphiste des airs de parquet boursier. Ça clignote de partout, il y a des graphiques qui bougent. Il surveille des indicateurs techniques comme le MACD et les stochastiques. «Ma méthode ne repose pas sur l'analyse technique, mais je m'en sers un peu.» Son écran saturé de données provoque chez lui une poussée d'adrénaline. «Je trouve ça excitant», avoue-t-il.

Le graphiste se concentre sur la Bourse canadienne. «J'ai horreur des fluctuations de devises, et ma plateforme de courtage ne permet pas d'ouvrir des comptes en dollars américains», explique-t-il. Il se prive du plus diversifié et dynamique des marchés boursiers, les États-Unis. En concentrant ses recherches au nord, il peut y approfondir ses connaissances. Le résultat n'est pas mal : cette année, son portefeuille canadien a atteint 8,4 % de rendement, contre 3,5 % pour le TSX (octobre).

Pour s'informer, il se gave quotidiennement des articles de la section «Investing» du Globe & Mail. «C'est ma source numéro 1, un 28 $ par mois bien investi», dit-il.

C'est là aussi qu'il dresse ses listes de suivi. Il en a élaboré plusieurs : les producteurs de cannabis ; les extracteurs de lithium, des petites capitalisations, des titres à dividendes... Pour l'investisseur, le site du Globe & Mail n'a pas son pareil. L'outil «Watchlist» offre plusieurs options de présentation à l'investisseur : par ratios, par dividendes, par revenus, par rendements. On peut aussi personnaliser ses listes et programmer des alertes. Seul hic : tous ces outils sont accessibles par abonnement.

Il existe toutefois d'autres options. Toutes les plateformes de courtage permettent de créer des listes de suivi et de suivre l'évolution de son portefeuille en temps réel. La flexibilité varie d'un service à l'autre.

Les sites de Yahoo Finance et de Google Finance donnent accès à des outils semblables, mais les investisseurs sont un peu à leur merci. Au moment d'écrire ces lignes, une refonte de la plateforme Google Finance était imminente. Les portefeuilles des utilisateurs disparaîtront dans la foulée, ce qui donne des maux de tête à André, un investisseur individuel qui y a calqué son portefeuille et d'où il exporte les données pour alimenter ses fichiers Excel. «Ça m'embête royalement. Je vais devoir recommencer ailleurs», affirme celui qui a misé sur Stella Jones bien avant tout le monde.

M. Bourget, toujours actif dans l'organisation du concours Bourstad, a tâté les outils de Yahoo Finance, mais la transaction qui a mené l'entreprise Internet dans le giron de Verizon le fait douter de la pérennité du service. «Quand on n'a pas la certitude que ça va durer, ça donne moins envie d'y investir.»

Chez Barrage, on fonctionne aussi par listes. Les quatre gestionnaires utilisent le tableur en ligne de Google (Google Sheet), qu'ils relient à la base de données financières de Google Finance (qui n'est pas touchée par la refonte). Il suffit d'insérer des formules dans le chiffrier pour ce faire. Une recherche sur Internet permet de trouver facilement ces formules. «Ça nous donne plus de flexibilité, nous ne sommes pas dépendants des canevas proposés par les sites financiers. De plus, on peut consulter les listes de n'importe quel appareil», explique M. Morel, associé chez Barrage et qui alimente sur lesaffaires.com le blogue «Les investisseurs financiers».

Chaque investisseur individuel peut développer sa méthode, mais il devrait entretenir au moins deux listes, en plus de suivre leur portefeuille.

La première est courte et contient les sociétés qu'il suit de très près. Il n'est pas nécessaire de les surveiller au jour le jour, mais leur secteur d'activité, leur marché et leurs performances financières ne doivent pas avoir de secret pour lui. Candidates à l'achat, ces entreprises répondent aux critères de l'investisseur, mais pas en tous points. Il manque une fenêtre d'entrée, qui se présente le plus souvent par une correction du titre ou par un événement qui donne une nouvelle dimension à son évaluation, comme une acquisition, un nouveau contrat important ou une mauvaise nouvelle «moins pire qu'il n'y paraît».

La deuxième liste, plus périphérique, compte un plus grand nombre de titres. Comme il s'agit de sociétés qui peuvent à tout moment se retrouver sur la courte liste, elles doivent être familières à l'investisseur. Celui-ci se tiendra au courant des résultats financiers et restera à l'affût des événements importants qui touchent des entreprises répertoriées dans cette seconde liste. Certains investisseurs en dresseront d'autres, plus longues ou par secteurs, pour y inscrire des entreprises intéressantes sur lesquelles on jette un oeil à l'occasion.

Bien sûr, l'outil ne fait pas l'artisan. La technologie peut se révéler d'un grand secours, mais elle ne transforme pas son utilisateur en Warren Buffett. «À la base, il faut lire. Lire. Lire...» rappelle l'ancien chroniqueur boursier Bernard Mooney. Le retraité des médias n'a pas abandonné la Bourse. Il a plus de temps que jamais pour s'y consacrer. Cependant, depuis toujours, il entretient ses listes de suivi, sans le zèle d'investisseurs plus férus des technologies.

«Je regarde une cinquantaine d'entreprises qui pourraient m'intéresser», explique-t-il. Il ne consacre pas beaucoup de temps à les étudier. Il y porte son attention quelques fois par année, quand elles font les nouvelles ou lorsqu'elles publient des résultats. «Par contre, je n'ai pas besoin de te dire que je m'informe beaucoup sur celles qui composent mon portefeuille. Mes meilleures idées s'y trouvent. Je me demande si je dois en acheter plus.»

En plus de lire les nouvelles qui touchent ses investissements, M. Mooney étudie les rapports d'analystes (ou ce qu'en rapportent les médias) et les comptes rendus des téléconférences durant lesquelles la direction d'une entreprise explique sa stratégie aux analystes financiers. On peut souvent les trouver dans la section «Investisseur» des pages web des entreprises en question ou sur des sites financiers, notamment Seeking Alpha, une des sources de M. Mooney.

Une vingtaine de sociétés occupent 90 % de son portefeuille. Le reste ? Une sorte d'antichambre où se trouvent une dizaine de titres dans lesquels il se trempe l'orteil. «Je les trouve assez intéressants pour en acheter, mais pas encore assez pour les amener dans le "core" du portefeuille. Ça m'oblige toutefois à les suivre de près.»

Paul Bourget entretient une autre démarche, qu'il appelle «portefeuille». La pondération de ses avoirs demeure au centre de son attention. «L'interaction entre les composantes de mon portefeuille est plus importante que les titres pris individuellement, explique l'investisseur. Je vois ça comme une équipe de hockey : comment les éléments se mélangent.»

Il n'en choisit pas moins des titres individuels pour composer son équipe. Pour s'informer sur ses prospects, sa source préférée est Value Line. «Je le consulte depuis une trentaine d'années. J'apprécie la qualité des analyses et le caractère indépendant du service. Ce n'est ni une entreprise de services financiers, ni un service de cotation, ni une agence de presse», explique-t-il. Il s'en sert pour repérer des titres et valider ses intentions d'achat.

Value Line propose plusieurs abonnements payants, mais les Québécois peuvent accéder gratuitement au service de base du site américain par l'intermédiaire du site de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). D'ailleurs, BAnQ propose de nombreux services d'informations utiles pour les investisseurs, dont la base de données ABI Inform, note M. Bourget.

Les investisseurs n'ont jamais eu accès à autant d'information aussi facilement, ce qui n'empêche pas M. Mooney, un investisseur aguerri, de laisser tomber ce constat tout bête : «C'est impossible de tout suivre !» Il est inutile de dissiper son temps et son énergie à accumuler une connaissance superficielle sur le plus grand nombre possible d'entreprises. En investissement, il est préférable d'en connaître plus sur moins. Mieux vaut se concentrer sur un nombre limité de secteurs, sur des entreprises dont on comprend le fonctionnement, les enjeux, l'environnement, mais aussi les fournisseurs et les clients.

Pour des professionnels qui y consacrent leurs journées, c'est déjà un défi. Chez Barrage Capital, par exemple, ils sont quatre têtes à réfléchir et à écumer les marchés boursiers pour bâtir un portefeuille d'une douzaine de titres. Chacun des associés a son secteur, et tous utilisent les mêmes critères.

M. Vadeboncoeur, aussi passionné puisse-t-il être, n'a pas le luxe de réfléchir comme quatre et d'y consacrer toutes ses journées. Il se concentre sur le Canada pour le choix de ses titres individuels. Il favorise les entreprises qui versent des dividendes et les titres qui sont sur une lancée (momentum). Il se tourne vers des fonds négociés en Bourse pour le marché américain.

André, lui, a un faible pour les entreprises québécoises et s'informe chez Les Affaires. Sinon, il choisit des blues chips, de grandes entreprises établies qui versent des dividendes, ainsi que des fonds d'investissement pour diversifier son portefeuille.

Nos listes de suivi et la composition du portefeuille devraient donc refléter nos champs de compétence, c'est-à-dire représenter les secteurs où on a développé une expertise, à tout le moins une connaissance nettement au-dessus de la moyenne. Warren Buffett lui-même se conforme à ce principe, préférant des entreprises du domaine financier et de produits de consommation courante.

«L'essentiel de notre travail n'est pas de discuter de nos listes de suivi, rappelle M. Thénière, de Barrage Capital. C'est de trouver, avec notre expertise, des entreprises qui peuvent en faire partie.»

De bonnes listes de suivis ne sont pas un moyen. Comme le portefeuille lui-même, elles sont le résultat du travail.

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