La polarisation devient un risque d’affaires au Canada

Publié le 05/02/2022 à 09:00

La polarisation devient un risque d’affaires au Canada

Publié le 05/02/2022 à 09:00

Un Canadien sur trois appuie les camionneurs, selon un sondage publié par The Innovative Research Group. (Photo: Getty Image)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. Le réveil est brutal, mais il était assez prévisible. Nous ne vivons pas dans une bulle à l’abri des tendances mondiales : le Canada est aussi une société qui se polarise et qui devra trouver des solutions pour tenter de restaurer la paix sociale quand la pandémie sera terminée.

Les convois de camions qui ont convergé vers Ottawa la semaine dernière (des manifestants occupent toujours le centre-ville) et ceux qui arrivent à Québec témoignent de cette polarisation grandissante, qui pensait-on, jusqu’à tout récemment, n’était que l’apanage des États-Unis – ou d’autres pays européens, comme la France.

Certes, cette polarisation est avant tout un problème politique.

Pour autant, elle concerne en partie le monde des affaires, car cette polarisation se manifeste également dans les rangs des chefs d’entreprise, des entrepreneurs, des gestionnaires et des employés.

Le monde des affaires ne vit pas lui non plus dans une bulle… Certains entrepreneurs, qui ont des clients et des fournisseurs, prennent d’ailleurs position sur les réseaux sociaux à propos des convois de camions.

À l’origine, les premiers convois partis de l’Ouest canadien en direction d’Ottawa visaient à dénoncer la vaccination obligatoire des camionneurs transfrontaliers (même si la plupart d’entre eux le sont déjà).

Par la suite, ces manifestations se sont élargies pour réclamer la fin de toutes les mesures sanitaires, comme le Danemark vient par exemple de le faire.

Des représentants de la droite radicale et identitaire se sont aussi joints aux manifestations, à Ottawa comme à Québec.

 

Un Canadien sur trois appuie les camionneurs

Ceux et celles qui seraient tentés de banaliser ces manifestations devraient porter attention à un sondage publié récemment par The Innovative Research Group.

On y apprend qu’un Canadien sur trois (31%) appuie les convois de camionneurs, tandis que 46% des Canadiens y sont opposés, 18% sont neutres et que 5% sont indécis.

À la lumière de ces résultats, on peut difficilement dire que les convois, les personnes qui les accompagnent et les gens qui les appuient dans la société représentent un phénomène marginal.

Mais comment en sommes-nous arrivés là?

Tout le monde est épuisé et à bout de nerfs après deux ans de cette pandémie. Sur ce point, il y a un consensus. C’est à propos de la sortie de crise que la société est profondément divisée.

Grosso modo entre deux groupes.

D’un côté, la très grande majorité des citoyens vaccinés, qui souhaitent une levée graduelle des mesures sanitaires, mais pas à n’importe quel prix, étant donné la fragilité de notre système de santé et la vulnérabilité de plusieurs personnes.

De l’autre, une minorité de citoyens non vaccinés – mais sans doute aussi des gens vaccinés – qui souhaitent la fin immédiate de toutes les mesures sanitaires, peu importe les conséquences sur le système de santé et les gens vulnérables.

Résultat? Ces deux groupes se regardent avec méfiance, voire mépris.

Cette situation n’annonce rien de bon pour l’avenir si nous n’arrivons pas à rétablir les ponts.

Et la tâche s’annonce difficile, car ce n’est pas la pandémie qui a créé cette polarisation; elle a plutôt été un facteur aggravant de tendances lourdes.

 

La pandémie a aggravé les fractures sociales

Un survol historique – je suis historien de formation – s’impose pour mieux comprendre la situation, et je vais devoir aller à l’essentiel.

Après la Deuxième Guerre mondiale, durant des décennies, la société canadienne – à travers ses partis politiques – s’est essentiellement articulée autour de l’axe centre gauche-centre droit, avec la montée de l'État-providence et la création de généreux programmes sociaux.

Au Québec, c’est avant tout l’axe fédéraliste-souverainiste qui a dominé, entre les années 1970 et les années 2000.

Toutefois, cette social-démocratie a commencé – au Canada et ailleurs en Occident – à s'effriter graduellement à partir des années 1990, et ce, dans la foulée de la chute du communisme en Europe, de la domination du néolibéralisme et de la mondialisation heureuse, sans parler de l’affaiblissement des programmes sociaux.

Les inégalités ont commencé à s'accentuer, alors qu'elles avaient reculé pendant des décennies après la guerre.

En 2008-2009, la récession mondiale a frappé très fort, forçant les gouvernements à s’endetter et à imposer par la suite des mesures d’austérité, paupérisant davantage les personnes les plus vulnérables de la société.

Puis est arrivé un phénomène qui est difficile à expliquer, mais qui a été observé un peu partout en Occident : le déclin des partis modérés de centre gauche et de centre droit, au profit de partis radicaux, à gauche comme à droite.

En France, par exemple, le Rassemblement national – un parti d’extrême droite – a accaparé une bonne partie des voix des classes populaires qui avaient voté traditionnellement depuis 1945 pour les communistes et les socialistes.

Aux États-Unis, le républicain Donald Trump a gagné l’élection présidentielle de 2016, en accaparant lui aussi une bonne partie des voix des cols bleus qui votaient traditionnellement pour les démocrates dans les États industriels.

 

Donald Trump a gagné la présidentielle de 2016 aux États-Unis, notamment grâce au vote des ouvriers. (Photo: Getty Images)

En même temps, au Canada, aux États-Unis et en Europe, un clivage s’est aussi graduellement accentué entre les urbains (généralement plus progressistes) et les ruraux (généralement plus conservateurs).

On le sent aussi au Québec, avec le fossé culturel qui se creuse graduellement entre Montréal et le reste de la province – ceux et celles qui ont vécu dans la métropole et en régions l’ont remarqué.

Enfin, la gauche et la droite se sont aussi radicalisées au fils des ans, minant la paix sociale.

Une nouvelle gauche identitaire – souvent qualifiée de « woke », adepte de cancel culture – a pris de l’importance, marginalisant graduellement la gauche traditionnelle sociale-démocrate, dont le Parti québécois a été par exemple le véhicule durant des décennies au Québec.

À droite, le conservatisme canadien modéré – que les progressistes-conservateurs de Brian Mulroney ont incarné de 1984 à 1993 – a cédé le pas à une droite plus conservatrice, identitaire (parfois xénophobe) et religieuse, dominante dans les provinces de l’Ouest canadien.

 

Pourrons-nous réapprendre à nous parler?

C’est dans cet environnement en partie polarisé que la pandémie de COVID-19 nous est tombée dessus, avec son cortège de morts, de misère économique et de détresse psychologique. 

Vous comprenez mieux maintenant la tâche herculéenne qui nous attend au sortir de la crise sanitaire?

Aussi, dans les semaines, les mois et les années à venir, il va falloir rétablir des ponts, réapprendre à se parler, dans les familles et les organisations, sans laisser si possible de gens sur les lignes de côté.

Même si le comportement de certains de nos concitoyens nous met en colère.

Les partis politiques modérés devront aussi essayer d’être plus représentatifs et inclusifs, mais sans sombrer dans le populisme. Peut-être faudra-t-il aussi remettre en place un État-providence 2.0, efficace et généreux, pour stabiliser davantage la société.

Qu’on se comprenne bien : il ne s’agit pas ici de faire preuve de complaisance envers les manifestants qui réclament la fin des mesures sanitaires sans tenir compte des impacts sur la santé publique. Mais en même temps, il ne faut pas non plus céder à une malveillance stérile qui ne mène à rien.

Nous vivons en démocratie : les citoyens ont le droit de manifester, mais dans le respect des lois et du droit des citoyens de vivre paisiblement et en sécurité, à commencer par ceux à Ottawa et à Québec.

C’est dans notre intérêt collectif à tous.

Et celui des entreprises qui ont des choses bien plus importantes à faire que de gérer un risque politique… au Canada.

 

 

 

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Zoom sur le Québec, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Québec, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle et les politiques de développement économique. Journaliste à Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. François connaît bien le Québec. Il a grandi en Gaspésie. Il a étudié pendant 9 ans à Québec (incluant une incursion d’un an à Trois-Rivières). Il a été journaliste à Granby durant trois mois au quotidien à La Voix de l’Est. Il a vécu 5 ans sur le Plateau Mont-Royal. Et, depuis 2002, il habite sur la Rive-Sud de Montréal.

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