Hydrogène vert et biocarburants: une future stratégie interventionniste

Publié le 22/10/2021 à 21:01

Hydrogène vert et biocarburants: une future stratégie interventionniste

Publié le 22/10/2021 à 21:01

L’hydrogène vert est produit principalement par électrolyse de l'eau à partir d'électricité renouvelable. (Photo: 123RF)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. Le gouvernement de François Legault dévoilera bientôt sa stratégie sur l’hydrogène vert et les biocarburants pour accélérer le développement de cette filière au Québec, alors que la demande explose ici et dans le monde. L’argent et la production de gros volumes seront le nerf de la guerre afin d’éviter un faux départ.

Cette nouvelle stratégie s’inscrit en quelque sorte dans la mise à jour du plan directeur de Transition énergétique Québec (TEQ), une société d’État créée en 2017 qui coordonne les différentes initiatives pour décarboner et améliorer l’efficacité énergétique de l’économie québécoise.

Cette nouvelle stratégie sur l’hydrogène vert (il est produit principalement par électrolyse de l'eau à partir d'électricité renouvelable) et les biocarburants (le gaz naturel renouvelable, par exemple) est un jalon important de la mise à jour du plan directeur de TEQ, affirment deux sources de l’industrie actives au Québec et au Canada, qui ont accepté de me parler de la stratégie sous le couvert de l’anonymat.

Je n’ai pas eu accès directement à des documents ministériels. En revanche, ces deux sources —qui ne se sont pas concertées— m’ont indiqué des éléments assez précis qui ont été partagés avec plus de 50 organisations.

Aussi, je n’utilise pas le libellé exact de ces informations, mais plutôt l’esprit de ces mesures afin de préserver l’anonymat de ces deux personnes.

La nouvelle stratégie de Québec repose sur trois grands axes:

 

  • Créer des conditions pour améliorer la compétitivité des énergies vertes
  • Appuyer l’innovation et l’expertise ainsi que favoriser l’acquisition de connaissances
  • Faire connaître au Canada et dans le monde les énergies vertes québécoises

 

Selon les informations que j’ai recueillies auprès des deux sources de l’industrie, la stratégie devrait comprendre six grands objectifs, mais il est possible que Québec les regroupe, en ajoute ou en supprime d’ici le jour J.

 

Objectif #1 – Augmenter la production et la distribution

Québec veut accélérer la production et la distribution d’hydrogène vert et de biocarburants au Québec, et ce, avec une approche qui devrait se structurer ainsi.

Le parc industriel de Bécancour (dans le Centre-du-Québec) deviendra un pôle global de production et de R-D dans ce domaine au Québec. En mai, la multinationale française H2V Énergies y a d’ailleurs annoncé un projet de production d’hydrogène vert évalué à un milliard de dollars, qui devrait voir le jour en 2024.

Par ailleurs, le gouvernement Legault veut aussi créer des hubs ou des centres régionaux de production et de distribution à Varennes (en Montérégie) et à Gatineau (en Outaouais), deux villes qui abritent déjà des projets en gestation.

Par exemple, à Varennes, Hydro-Québec, de concert avec Énerkem, Shell, Suncor et Proman, a un projet pour construire une usine d’électrolyse (afin de produire de l’hydrogène vert), qui devrait être mise en service à la fin de 2023.

À Gatineau, Evolugen et Gazifère veulent construire une usine d’électrolyse (pour produire de l’hydrogène vert), qui devrait voir le jour en 2023 ou 2024.

 

Objectif #2 — Stimuler l’offre et la demande

Le gouvernement veut non seulement stimuler l’offre, mais il veut aussi augmenter la demande d’hydrogène vert et de biocarburants dans l’économie québécoise.

Pour y arriver, il pourrait par exemple annoncer de nouvelles teneurs minimales pour ces carburants verts dans les sources d’énergie vendues au Québec.

Le gouvernement pourrait aussi développer un mécanisme de compensation, comme un crédit d’impôt pour le C02. Cette mesure aiderait par exemple les entreprises qui investiront pour être en mesure de consommer de l’hydrogène vert ou des biocarburants plutôt que des énergies fossiles.

Québec pourrait également les aider à amortir leurs investissements en capital.

 

Objectif #3 — Appuyer financièrement l’émergence d’une industrie

Québec veut accélérer l’acquisition de technologies et favoriser les transferts technologiques, sans parler d’un appui aux entreprises en démarrage de l’industrie. Cela passerait nécessairement par une aide financière du gouvernement, dont la forme et les modalités demeurent inconnues pour l’instant.

Dans le monde, des gouvernements appuient massivement le développement d’une filière de l’hydrogène vert et des biocarburants sur leur territoire.

Par exemple, en septembre 2020, la France a annoncé un investissement de 7,2 milliards d’euros (10,4 G$CA) d’ici 2030 pour développer sa filière hydrogène.

L’Allemagne et le Royaume-Uni ont aussi annoncé des investissements importants pour appuyer leur industrie.

 

Objectif #4 — Aider l’ensemble de la chaîne d’innovation

Québec veut tirer vers le haut l’ensemble de la chaîne d’innovation dans l’hydrogène vert et les biocarburants, et ce, en améliorant par exemple les qualifications de la main-d’œuvre et en aidant à la commercialisation de ces sources d’énergie.

Le gouvernement Legault souhaite aussi qu’il y ait des projets de démonstration de production, même si les volumes sont minimes au début.

Parmi ces projets potentiels, on pourrait par exemple produire des biocarburants pour les avions au Québec, car la région de Montréal abrite l’une des plus grandes grappes en aérospatiale au monde.

Et faire voler des avions grâce à des biocarburants n'est pas de la science-fiction. En mai, le premier vol long-courrier d'Air France propulsé au biocarburant a traversé l'Atlantique pour se poser à Montréal.

 

Certains avions sont capables d'être propulsés par des biocarburants. (Photo: 123RF)

Objectif # 5 — Favoriser la collaboration à l’international

Le gouvernement veut accentuer les partenariats industriels à l’international avec d’autres pays comme l’Allemagne et la Belgique, et ce, pour deux raisons fondamentales.

D’une part, pour partager les connaissances et les meilleures pratiques, ainsi que pour tenter de convaincre des producteurs ou de gros consommateurs d’hydrogène vert et de biocarburants de s’établir au Québec, ce qui créerait des emplois de qualité.

Ces partenariats représentent aussi à terme des occasions d’exportation de carburants, sans parler de l’expertise développée au Québec.

D’autre part, pour élaborer une ou des certifications communes pour ces sources d’énergie verte entre les États-Unis, le Canada et l’Europe. Personne n’a intérêt à développer des normes seul dans son coin, car cela pourrait limiter les échanges économiques entre les marchés européen et nord-américain.

On va se dire les vraies affaires: la norme québécoise (voire canadienne) devra s’aligner sur une norme américaine ou européenne.

 

Objectif #6 — Démystifier l’hydrogène et les biocarburants

L’acceptabilité sociale de cette nouvelle filière industrielle est un enjeu de taille.

Le développement de projets de production d’hydrogène vert et de biocarburants aux quatre coins du Québec pourrait potentiellement provoquer de l’inquiétude, voire une opposition, chez certains citoyens ou parties prenantes.

C’est la raison pour laquelle le gouvernement souhaite contribuer à l’amélioration des connaissances à propos de ces sources d’énergie auprès du grand public. Pour y arriver, il pourrait miser sur une campagne de communication nationale.

Du reste, la publication prochaine de la stratégie de Québec suscitera nécessairement des questions. Par exemple, qu’est-ce que l’hydrogène, à commencer par l’hydrogène vert? Ou est-ce sécuritaire d’utiliser de l’hydrogène vert dans les véhicules?

La future stratégie sur l’hydrogène vert et les biocarburants a le potentiel d’être un «game changer» dans la transition énergétique du Québec, car elle viendra appuyer l’électrification des transports, en plus d'optimiser la consommation d’énergie.

Cette stratégie a aussi le potentiel de réduire les importations d’énergies fossiles du Québec, et d’améliorer la balance commerciale.

Nous avons aussi de l’hydroélectricité à des prix très compétitifs.

Bref, sur papier, cette stratégie tient la route.

Le défi sera toutefois dans l’exécution.

Le gouvernement et les acteurs de l’industrie font face à deux enjeux de taille.

Premièrement, il faudra beaucoup de capitaux publics et privés pour créer l’étincelle afin de lancer véritablement cette industrie. Les projets annoncés à Bécancour, Varennes et Gatineau sont des pas dans la bonne direction.

Reste à voir si l’industrie pourra maintenir ce rythme.

C’est sans parler qu’il faudra aussi éviter le piège de «la vallée de la mort» pour le financement des projets une fois qu’ils auront été lancés, surtout par des entreprises en démarrage.

Deuxièmement, l’industrie québécoise devra rapidement être capable d’offrir des volumes intéressants d’hydrogène vert et de biocarburants pour les gros consommateurs, au Québec et à l’étranger, et ce, des entreprises manufacturières aux transporteurs maritimes.

Car si des volumes significatifs ne sont pas rapidement disponibles au Québec, eh bien, ces gros consommateurs iront tout simplement s’approvisionner ou s’installer ailleurs.

Là où cette énergie verte sera disponible en grande quantité.

 

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Zoom sur le Québec, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Québec, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle et les politiques de développement économique. Journaliste à Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. François connaît bien le Québec. Il a grandi en Gaspésie. Il a étudié pendant 9 ans à Québec (incluant une incursion d’un an à Trois-Rivières). Il a été journaliste à Granby durant trois mois au quotidien à La Voix de l’Est. Il a vécu 5 ans sur le Plateau Mont-Royal. Et, depuis 2002, il habite sur la Rive-Sud de Montréal.

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