Nationaliser l'hydrogène vert serait une mauvaise idée

Publié le 04/12/2021 à 08:45

Nationaliser l'hydrogène vert serait une mauvaise idée

Publié le 04/12/2021 à 08:45

La cheffe du Parti libéral du Québec (PLQ), Dominique Anglade, propose une révolution énergétique pour le Québec avec le projet ÉCO. (Photo: courtoisie)

ANALYSE ÉCONOMIQUE. La nationalisation est un outil de politique publique. Utilisé dans un bon contexte, il peut dynamiser ou sauver une industrie, mais utilisé à mauvais escient, il peut miner un secteur ou étouffer un écosystème naissant. C’est plutôt le second scénario qui nous pend au nez si les libéraux de Dominique Anglade nationalisent un jour la production d’hydrogène vert au Québec.

L’hydrogène vert est produit principalement par électrolyse de l'eau à partir d'électricité renouvelable, d’où l’intérêt grandissant pour cette filière au Québec en raison de notre hydroélectricité. Une fois produit, l’hydrogène vert peut être utilisé dans les transports et l’industrie afin de décarboner l’économie.

Le 26 novembre, la cheffe Dominique Anglade a lancé le dernier congrès des membres du Parti libéral du Québec (PLQ) en proposant de nationaliser la production et la distribution de l’hydrogène vert si sa formation gagnait les prochaines élections provinciales, en 2022.

Une nationalisation consiste à transférer une partie ou la totalité du capital d’une entreprise ou d’un groupe entreprises du secteur privé au secteur public.

Cette politique a été utilisée à grande échelle au 20e siècle (par les régimes communistes et capitalistes), surtout après la Deuxième Guerre mondiale, alors que l’Europe était en ruines, et dans la foulée du processus de décolonisation.

 

La stratégie énergétique des libéraux

Le projet de nationalisation des libéraux de Dominique Anglade s’appuierait sur la création d’une nouvelle société d’État, Hydrogène Québec (H2Q), qui aurait deux missions:

  • Garantir un approvisionnement suffisant d’hydrogène pour assurer la croissance de la filière au Québec.
  • Favoriser le développement d’un écosystème industriel de l’hydrogène.

 

Ce projet de nationalisation des libéraux s'inscrit dans le projet ÉCO (pour économie et écologie).

Ce ambitieux projet vise à favoriser des investissements publics et privés de 100 milliards de dollars G$, et ce, «afin de développer cette nouvelle économie qui nous permettra de créer de la richesse dans toutes les régions du Québec et nous donnera les moyens d’atteindre notre objectif commun d’atteindre la carboneutralité en 2050».

Même si les sondages indiquent une victoire probable de le Coalition avenir Québec de François Legault en 2022, il est important d’analyser la proposition des libéraux. Car, après tout, cette proposition est un clin d’œil à la nationalisation de la production et de la distribution de l’électricité au Québec, qui s’est réalisée en deux phases.

En avril 1944, le gouvernement libéral d’Adélard Godbout procède à la première phase, en nationalisant la Montreal Light, Heat and Power Company. Québec crée alors une société d’État, Hydro-Québec, pour prendre la relève sur l’île de Montréal.

En mai 1963, les libéraux de Jean Lesage –qui avaient fait campagne lors de l’élection de 1962 avec slogan «Maîtres chez nous»– lancent la seconde phase, en nationalisant 11 autres producteurs privés d’électricité, dont la puissante Shawinigan Water and Power Company.

Cette décision politique, dont le ministre des Ressources naturelles de l’époque, un certain René Lévesque, avait fait son cheval de bataille, a représenté un moment fort de la Révolution tranquille et de la naissance du Québec moderne.

 

Pourquoi le Québec a nationalisé l’électricité

Comme la nationalisation est un outil de politique publique, il faut se demander pourquoi il faudrait à nouveau l’utiliser aujourd’hui, cette fois pour développer la filière de l’hydrogène vert au Québec.

Dans le cas de l’électricité, la raison était claire, rappellent les historiens.

Les politiques de prix des producteurs privées suscitaient la grogne de la population, notamment dans les années 1930, durant la Grande Dépression. À l’époque, une commission publique –la Commission Lapointe– avait même condamné leurs pratiques dans un rapport, mais qui ne recommandait pas la nationalisation.

Au début des années 1960, les producteurs privés offraient toujours des tarifs élevés et variables en fonction des régions, sans parler d’un service à la clientèle souvent déficient. De plus, en pleine Révolution tranquille, ce capital privé anglo-saxon était un symbole fort de l’asservissement des Canadiens français.

À la lumière de ce rappel historique, on voit bien que le contexte est totalement différent aujourd’hui pour l’hydrogène vert.

Il y a aussi deux autres raisons fondamentales pour lesquelles nationaliser cette industrie naissante serait une bien mauvaise idée, qui pourrait même la tuer dans l’œuf.

 

1. L’hydrogène vert n’est pas une industrie mature

L’industrie de l’hydrogène vert n’est pas mature sur le plan technologique (incluant le marché pour distribuer cette source d’énergie) au Québec et ailleurs dans le monde.

Quand le gouvernement québécois a nationalisé l’électricité, la technologie était somme toute mature. Certes, il fallait encore électrifier certaines régions, mais cela ne représentait pas un défi technique majeur, mis à part le transport d’électricité sur de longues distances.

Hydro-Québec a d’ailleurs relevé ce défi en inventant en 1965 la fameuse ligne 735 KV, qui lui permettait d’acheminer l’électricité produite de plus en plus dans le nord (avec les projets Manic-Outardes et, plus tard, La Grande) vers le sud de la province.

C’est une autre paire de manches avec l’hydrogène vert. Comme la filière est jeune et immature, il faudra investir des sommes colossales et prendre des risques importants pour développer cette industrie.

 

L’industrie de l’hydrogène vert n’est pas mature sur le plan technologique (incluant le marché pour distribuer cette source d’énergie). (Photo: 123RF)

Si le Québec nationalise cette industrie naissante, il se privera d’importants capitaux privés national et international, sans parler du fait que les contribuables québécois assumeront tous les risques financiers.

Si nous voulons collectivement bénéficier davantage des retombées économiques du développement de cette filière, mieux vaut alors par exemple qu’Investissement Québec et la Caisse de dépôt et placement du Québec prennent des participations dans les projets de production.

Les contribuables auraient alors le meilleur des deux mondes: un partage des profits et un partage des risques.

 

2. Il n’y a pas de problème structurel à régler

La nationalisation est un outil de politique publique et non pas une idéologie (hormis dans les régimes communistes). On s’en sert donc habituellement pour solutionner un problème structurel ou une crise grave.

Les exemples sont légion dans l’histoire.

Aux États-Unis, durant la Grande Dépression, l’administration démocrate de Franklin Delano Roosevelt a essentiellement nationalisé les réserves d’or du pays en 1934, et ce, pour dévaluer le dollar américain et provoquer une certaine inflation en pleine crise économique.

Ainsi, tout l’or détenu par les particuliers et les institutions a dû être remis au Trésor américain à un taux de change de 35 $US. Cette politique a permis de dévaluer le billet vert et d’établir le taux de conversion de l’or en dollar.

En Europe, après la guerre, le gouvernement français a procédé à plusieurs nationalisations dans les secteurs de l’énergie, des banques et de l’assurance. Il fallait reconstruire le pays après la guerre et surtout industrialiser rapidement la France.

Durant la crise financière de 2007-2008, plusieurs pays ont dû nationaliser des banques pour éviter une catastrophe. Par exemple, au début de 2008, le gouvernement britannique a nationalisé la Northern Rock en grande difficulté financière pour la sauver de la banqueroute et protéger l’épargne de ses clients.

Y a-t-il actuellement un problème structurel ou une crise grave avec l’hydrogène vert au Québec? Vous l’avez deviné, la réponse est non.

C’est la raison pour laquelle une nationalisation de la production et de la distribution dans cette industrie naissante est inappropriée.

Est-ce qu’il faut pour autant y renoncer pour toujours? Bien sûr que non.

Je me répète: la nationalisation est un outil qu’il faut utiliser quand le contexte politique et socioéconomique le justifie.

Or, ce n’est pas le cas actuellement pour l'hydrogène vert.

À propos de ce blogue

Dans son analyse bimensuelle Zoom sur le Québec, François Normand traite des enjeux auxquels font face les entrepreneurs aux quatre coins du Québec, et ce, de la productivité à la pénurie de la main-d’œuvre en passant par la 4e révolution industrielle et les politiques de développement économique. Journaliste à Les Affaires depuis 2000 (il était au Devoir auparavant), François est spécialisé en ressources naturelles, en énergie, en commerce international et dans le manufacturier 4.0. François est historien de formation, en plus de détenir un certificat en journalisme de l’Université Laval. Il a réussi le Cours sur le commerce des valeurs mobilières au Canada (CCVM) de l’Institut canadien des valeurs mobilières et il a fait des études de 2e cycle en gestion des risques financiers à l’Université de Sherbrooke durant 15 mois. Actuellement, il fait un MBA à temps partiel à l'Université de Sherbrooke. François connaît bien le Québec. Il a grandi en Gaspésie. Il a étudié pendant 9 ans à Québec (incluant une incursion d’un an à Trois-Rivières). Il a été journaliste à Granby durant trois mois au quotidien à La Voix de l’Est. Il a vécu 5 ans sur le Plateau Mont-Royal. Et, depuis 2002, il habite sur la Rive-Sud de Montréal.

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